Barnave

Part 8

Chapter 83,912 wordsPublic domain

Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne: _Au prince déguenillé_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade imaginaire_.--Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur don Juan?--C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur! Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation.

J'en eus pitié!--Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain, prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu, les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée, et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche, et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour mépris:--Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne ma voix à Riquetti, mon confrère, à _Riquetti, marchand de draps_!

--Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si vite à une histoire qui commençait si bien.

--Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque habit qui ait appartenu au seigneur don Juan?

--Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'_abandonnée_! Aussi bien mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin à don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse à présent (disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son mémoire, où elle dort depuis cent ans.

--Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche IIIe, à coup sûr, nous la réveillerons, et elle sera portée au compte définitif... Mais cependant, ne voudriez-vous pas vous en défaire en ma faveur?

Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut toisé de la tête aux pieds, hésita à me confier cette guenille.--Hum! disait-il, vous m'avez tout à fait l'air, monsieur le marchand de draps mon confrère, d'appartenir à l'ancien régime, et je ne sais pas si je dois vous accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je sais bien que c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'héritage de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce de Dieu! Emportez le laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan!

Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs, et fort persuadés que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah! pauvre de moi (s'écria-t-il en se frappant le front)! malheureux Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je n'ai pas payé à Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier avait faite pour don Juan!

Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous ne fassions pas une révolution!

C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon, gai jusqu'à la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait de la naïveté même à la rêverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrémités les plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il attirait, il repoussait, il charmait, il étonnait, il enchantait! Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde à venir... la ville entière était réveillée, et la rue, à chaque instant, se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission d'aller mettre un habit plus décent.--Allez! allez! disait-il, allez vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous dirai: _bonjour!_ J'espère au moins que nous nous reverrons bientôt; partout où _tu_ voudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me tutoyait.

Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer cet homme, que j'aurais tué de si bon coeur il n'y avait qu'un instant.

Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais suivi; à vingt pas de là, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette société joyeuse dont j'avais remarqué les yeux noirs, le beau visage, et la taille élégante. Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que tous les membres de cette réunion politique.--Monsieur, me dit le jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à votre hôtel?

Arrivés à la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que je saisirai volontiers les occasions de me rencontrer avec vous.

CHAPITRE VI

À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante. Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles, jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur la manière de me conduire à cette nouvelle cour.

--Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur. Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi, l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous laquelle ils finiront par succomber.

Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire, effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que comprenait mon coeur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance, et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion.

Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter. Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions, emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée, orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour, vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour, par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps, tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont le nom véritable était _Légion_..; honteux de ma nullité, à une époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle nuit d'hiver.

La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes.

--Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour? De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme, cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres qui l'ombragent?

Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.

--Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître. Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses batailles, à ses hasards!

La voiture allait toujours: nous parcourions la route _éternelle_ (on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le souvenir.

Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied, ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIe siècle eut accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre, mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir. C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants? Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris, fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur!

Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes! Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous... au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait toujours.

Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt; je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes, pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à Versailles.

Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions.

CHAPITRE VII

Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable, et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère, qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu.

Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai entendu peu de voix d'un accent plus doux.

--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais, par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas! hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la reine aujourd'hui, je suis venu trop tard.

Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:

--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins, je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse! Ah! terreur!

J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut sur-le-champ.

--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine, Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez, Messieurs.

Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté.

Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:--Oui, me dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle, et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu, quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente, sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon coeur!...

L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat, j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon, c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle me regarda;... elle me parla même, et la veille...