Part 6
Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charité attendent sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes, malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini. Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à Mlle Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils écrivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudré, musqué, porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris, pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons, persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses à la toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses, marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières, philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs, maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs, guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins, bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne de _la Frivolité_, c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet, la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste et prodigue à faire peur.
Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher en miniature, où de sa main blanche il brûlait des _missels_, des _oremus_, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher, et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et le bûcher!
Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes créés.
Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église, deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il se crut dispensé de toute autre adoration.
Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle.
Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles, tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple, et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand.
Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte, un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai; mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir. Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et furieux.
Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant ces représentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'étais le seul qui fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regrettés, je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Goethe et Schiller.
Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion. Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros! Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non! Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte, quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.
Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.
Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans, attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au château de Luciennes, et faisait reine à son tour.
J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait mourir.
Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple.
Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes, son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni étonnement,
Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre. Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien, ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant, gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx... Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé!
Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le sens d'autrefois.
Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol, noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il est le fiancé de cette fillette. O temps! ô moeurs!--Quoi donc? à entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de naître_, Monseigneur. _La peine de naître_... Quelle phrase, et quel contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel!
Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles moeurs chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas.
Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de prêtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hébété, les cheveux huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les premiers battements de son coeur.
Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames! Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela, Chérubin, _Chérubin d'amour_!
Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit, chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent, se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent enfin à ce que ma mère appelait _l'abomination de la désolation_. C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà, que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel.
Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule. Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils, de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard, dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui font les passions et qui les font à leur usage; ils forment pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la livrée, à coup sûr, c'est par orgueil!
Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple, auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin, toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par Molière, était frappé au coeur par Beaumarchais; mais aussi le peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment.
Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir, tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud!
Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de leurs voeux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour; l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer.
Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente, emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens, hâtons-nous, l'heure approche!--Hâtons-nous, disaient les vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément pourquoi!
Le peuple disait tout bas, comme Figaro: _Et moi, morbleu!_
Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit, imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV, plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des _petites gens_, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme, le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas dit dans cette fameuse comédie: _Il n'y a que les petits hommes qui s'effraient des petits écrits?_
On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes, et prenant leur part de ces scandales, des abbés, des monseigneurs, des prélats qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnaître l'Église de France en ce cuistre abominable échappé, tout au plus, des cuisines du cardinal de Rohan?
Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur et le bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette poésie, ils tournaient sans peur autour de l'abîme, ô fantômes!