Part 4
À ces causes, je fus élevé comme une créature à part dans la race humaine; heureusement que je me suis élevé tout seul. Je suis mon propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que tout d'abord, je me fis une éducation si hautaine, que ma mère en eût été fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des hommes en général, et des Allemands en particulier, je le dois, en fin de compte, à l'admiration extraordinaire qui me saisit pour Frédéric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma mère et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand Frédéric, c'est chose assez simple et naturelle, même en Allemagne. Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse était un révolutionnaire, un athée, un traître envers la royauté qui pesait sur sa tête! À peine on convenait que c'était un grand roi, un héros. Ses familières accointances avec M. de Voltaire avaient perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les courtisans blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer des vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait, dans toute l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se fussent permis de penser que le conquérant de la Silésie et l'ami de Voltaire était le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin, au nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de grand seigneur, pour admirer mon héros tout à mon aise. Alors, me voilà pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au roi, mon héros, les dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux enracinés, les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II représentait, sur le trône, la philosophie elle-même. Il était le roi philosophe... un révolutionnaire! eût dit ma mère;--un grand homme, répliquait mon esprit révolté. Voilà comment peu à peu je démentis ma brillante origine, et les espérances que tous les miens avaient fondées sur mon orgueil.
En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, à propos de ma jeunesse, de quelques mots de poésie, et j'invoquerais _l'idéal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'était pas inventé de mon temps, et nous ne connaissions guère cette race plaintive de petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses indicibles... mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases. J'étais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes; je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais à me produire au milieu du monde, à parler du grand Frédéric, à passer pour un philosophe. Un philosophe! Il a lu, bonté divine! _l'Homme Statue_ et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à dix-sept ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la hardiesse de mes opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'étais redoutable à nos grands-ducs, et l'Allemagne, indécise sur mon sort, se demandait si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet de délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel ma mère n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait à la majesté d'une descendante des princesses de Wolfenbuttel.
Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non plus que la nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni rêveur, ni triste, j'étais jeune et très-curieux de tout savoir. À un homme de ma qualité, il n'était pas de proposition si haute à laquelle il ne pût s'attendre, et véritablement j'étais déjà fort étonné que S. M. l'empereur ne m'eût pas encore appelé à ses conseils.
Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne agrandie par ses soins, elle-même, cette impératrice, qui à peine avait trouvé dans ses vastes États, une ville pour faire ses couches. Elle était le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernière héritière du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser en ses voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite un philosophe, un sage, et cela me parut de bon goût d'aller voir, sans être présenté, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai donc sans façon, avec la foule des courtisans et des sujets de toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de Sa Majesté.
La foule était grande; elle observait le plus profond respect. La familiarité des sujets envers le souverain n'était pas encore une habitude, le cérémonial et le silence régnaient aussi despotiquement dans cette foule, que si Joseph II n'eût pas été un roi populaire. Après le premier instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était lente, et je me mis à tuer le temps.
Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois, et, dans ma suprême insolence, oubliant que j'étais un philosophe, oubliant les respects que je devais à mon souverain, il me sembla soudain que je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand tort de me faire attendre, et manquait véritablement à toute espèce de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopédie! En ce moment l'humble maison qu'habitait mon maître me semblait humiliante, autant pour moi que pour lui-même! Attendre autre part qu'à l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle dégradation pour un seigneur tel que moi!
Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable baron féodal!
Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés, radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de l'empereur.
De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait, je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi, cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes, comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César, étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à l'empereur!
Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais, poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma _principauté_, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité! m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr, l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.
... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit! Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité, moi un prince Wolfenbuttel!
«--Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée que vous ayez attendu...»
À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe, et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant, j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter.
Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide, s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la première, madame, lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort, qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son intention.
Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M. impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour, obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais, chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.--Oui da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César. Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur mon fils.
CHAPITRE III
Naturellement je reçus de la cour le conseil officieux de voyager longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais beaucoup à apprendre encore, et très-volontiers je m'inclinai devant ce conseil, qui répondait à mes voeux de prince oisif et disgracié. D'ailleurs, quel moment plus favorable à un voyage de longue haleine? En ce moment solennel, où tout s'arrête, où rien ne commence encore, l'Europe inquiète, et pressentant ses nouveaux labeurs, prenait haleine pour les bouleversements à venir. La paix de 1783, pesante à tous depuis déjà longtemps, tenait les peuples sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter, tous étaient vaincus également: l'Angleterre avait perdu l'Amérique du Nord, la France était ruinée d'argent et endettée comme un cadet de bonne maison; Gibraltar avait épuisé les forces et l'orgueil de la vieille Espagne; la Russie, accablée à la fois par le luxe de l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait à un fruit pourri avant d'être mûr; la Prusse et l'Autriche étaient incessamment occupées, l'une à lier ses conquêtes, l'autre à courir, d'un pas lourd et pesant, aux réformes hâtives que rêvait son empereur, et surtout à maintenir les Pays-Bas, qui commençaient à remuer de nouveau, lassés qu'ils étaient des furieuses leçons auxquelles on les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misère, par prudence ou par nécessité, tous les États de l'Europe étaient en somnolence à l'heure où j'entrepris mon voyage à Paris... Toute l'Europe était en feu, à mon retour.
Voilà comment j'étais devenu la terreur de la vieille Allemagne, à l'heure où j'étais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et charmante! Mais qu'elle paraît plus belle encore aux heures sombres des vieilles années. En ce moment, les moindres faits de ces temps fabuleux sont présents à ma mémoire, et je me vois, moi-même, prenant congé de l'Allemagne. C'était sur le perron de mon vieux château, bâti par mes ancêtres les Burgraves; les arbres avaient encore toutes leurs feuilles, la vigne était chargée du vermillon de l'automne, mes vassaux étaient aux champs, mes chiens seuls me dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable émotion s'empara de mon âme; on eût dit le pressentiment des terribles choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le témoin!--Je partis en toute hâte, et je m'abandonnai à cette ardeur de courir à travers la ville et le désert, à côtoyer tantôt la foule, et tantôt le troupeau; à rêver, à prévoir, à deviner ce qui se passe au livre des hasards d'ici bas.
Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses fêtes m'apparaissaient en pleine lumière; il n'y avait rien de si grand qui m'étonnât, pas de si beau rêve qui ne fût une réalité pour mon âme, encore enfant.
Au second jour de mon départ, j'avais déjà fait cinquante lieues, en courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et j'en étais arrivé à ma plus belle rêverie... En ce moment commençait une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clartés; j'étais placé dans cet état de calme intime que donne le mouvement: sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous êtes au ciel! Tout à coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voilà retombé sur la terre, simple mortel.
Ainsi je me trouvai étendu sur la grande route, après avoir descendu et remonté une ville française, située entre deux montagnes; le choc m'avait jeté à dix pas, sur les bords de la chaussée, et je voyais confusément l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon.
--Il paraît, me dis-je à moi-même, que j'allais vraiment trop vite; un grain de sable m'a jeté brusquement dans l'immobilité: profitons-en, reposons-nous. Celui-là est toujours arrivé qui ne sait pas où il va!
--Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince allemand dont la voiture a versé dans vos ornières, et qui s'est brisé la jambe droite, en rêvant qu'il escaladait le ciel.
Après une longue attente, on vint enfin à mon aide, et je fus transporté, non loin de là, dans un calme et doux village flamand, et dans la maison la plus hospitalière de cet aimable endroit. Cette humble maison n'avait qu'un rez-de-chaussée; deux lits occupaient cette chambre. L'un de ces lits était pour la vieille Marguerite, et dans l'autre dormait sa jeune nièce, Fanchon.--Quoi! dites-vous, elle avait nom Fanchon?--Vraiment oui, c'était le nom de mon ange gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune homme, un bras fracturé, une jambe brisée, est le moindre accident, sans nul doute.--Il peut prendre encore une pose héroïque et se draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit très-bien: _le blessé!_ beaucoup mieux qu'elle ne dirait: _le malade!_ Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fièvre maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientôt même elle s'attache à vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille, et vous dormez; vous voyez sur vous, posé, tout le jour, ce doux regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette cabane où j'étais si bien, j'avais deux gardes-malades, la grand'mère et la petite-fille, l'hiver à ma droite et le printemps à ma gauche.--Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu.
--Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la jeunesse.--Ah! ma petite Fanchon, votre mère m'a pansé, mais c'est vous qui m'avez sauvé, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante, à mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle était une fille vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de pitié. Il était bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa grand'mère aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit dormait la grand'mère, et Fanchon veillait, comme si elle eût dormi tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la récompenser de tant de veilles, je m'efforçais de me guérir. Pourtant je guéris lentement, Fanchon fut patiente. À la fin, quand je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les leçons longtemps. Bientôt, ce fut entre elle et moi une conversation suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rêvait; elle avait des gaietés sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur elle, à mon tour.
Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un charme inconnu. En ce moment, je n'étais plus le sage, et le philosophe allemand... j'étais un amoureux. Je l'aimais sans le savoir; elle-même, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui lui eût dit, là, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'eût pas intimidée... Elle ne croyait pas qu'il y eût au monde un plus grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois mois, et qu'elle refusait tous les trois mois.
À tant de séductions ingénues, je résistais vainement. Chaque jour, je me sentais vaincu par ce doux supplice.--Bonsoir, Fanchon, lui disais-je; et chaque soir elle était endormie avant que j'eusse eu le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir!
Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour! Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait mieux que je ne commençais, sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà démontré aux marquises qu'il était le digne fils de son père, et déjà, dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos de grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon précepteur. Oui, mais Fanchon était protégée et défendue par son innocence et par ma loyauté. J'étais déjà philosophe en toute chose, et même en amour... Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait Fanchon presque autant que sa propre innocence, à coup sûr, c'était ma timidité naturelle, et que je n'osais pas oser. Voilà comment les hommes décorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand j'avais honte, innocent et furieux contre moi-même, d'être un amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'étais retenu par la vertu.
Et si loin allait _ma vertu_, que je pensai sérieusement à épouser Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban épousait Nanine; il est vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle valait mille fois Nanine. Et si, bouleversé par tant d'événements extraordinaires dont je me faisais le héros, je finissais par m'endormir, ce court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je voyais tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de pied en cap, les malédictions de mes nobles aïeules l'ironie à la lèvre, et le feu au regard; toute cette noble foule d'inconnus était à mes genoux, me priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas déshonorer leur race par une indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô princes et princesses de Wolfenbuttel!
Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à se faire sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis tristement sous les buissons chargés de neige), je me dis à moi-même:--Allons! courage! et qu'importe, après tout, à l'Allemagne? Il faut en finir, mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre! Et, que l'Europe entière l'apprenne avec frémissement, j'abjure à tes pieds toutes mes grandeurs... J'en étais là de mon héroïsme, et très-étonné que la foudre n'eût pas éclaté dans le ciel offensé de ma résolution sublime...
Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle s'approcha de moi, et s'inclinant:--Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tête, monsieur Frédéric? me dit-elle.
J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme elle en avait l'habitude. Je fus remercié par un sourire, et ce sourire m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai Fanchon; elle ne retira pas ses lèvres: au contraire, s'approchant de moi avec un regard caressant:
--Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je espérer que vous y viendrez, monseigneur?
--Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous si vite? «Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien loin, demain, pour notre rendez-vous!
--Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon. À demain, sur le grand chemin, au banc de pierre, à côté de la fontaine. Elle me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et elle partit, me laissant seul, en proie à mes belles résolutions.
Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit, toute une révolution s'était opérée, et le froid, avait fait de la pluie une neige abondante. Hélas! le banc de pierre était couvert de neige; le vieil orme avait perdu ses dernières feuilles; on n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne chantaient plus. Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule: c'était sa main!--Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne l'avais jamais été près d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en la tutoyant pour la première fois.
Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas seule: elle donnait le bras à certain petit valet français nommé Julien, fifre et tambour de son état, qui avait quitté, pour me suivre, un terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme plâtre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici, Julien? lui dis-je assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre à la maison!
Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de maître! Ainsi, elle l'affranchit d'un regard, puis, sans autre précaution, et d'un ton qui ne voulait pas de réplique:--«Ayez pitié de ce pauvre garçon, monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle se retourna vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne fut pas inquiète de ma réponse un seul instant. Quel changement, grand Dieu! L'enfant joueur faisait place à la femme résolue; à présent que je n'étais plus un malade, elle m'abandonnait comme on quitte une tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut, bien avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité! C'étaient là mes premières amours: pensez donc si je les ai pleurées, pensez aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de France eût deviné mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui rien n'a manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard, pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions de son temps!