Barnave

Part 3

Chapter 33,807 wordsPublic domain

Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des ordres pour moi, je portai triomphalement à M. Bertin, dans cette belle maison des Roches (O jardins, ô douce vallée, où Victor Hugo conduisait sa muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraîches remplissaient cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit de _Barnave_. À me voir passer, la tête haute et le regard superbe, les gens qui ne me connaissaient pas, auraient pensé que je portais avec moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du ténor, du capitaine, ou disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en personne, et que M. Bertin me reçut et m'écouta le plus simplement du monde. Il avait commencé par sourire; il devint sérieux; à la fin de ma lecture impitoyable il était visiblement attristé, son bon sens et sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture de ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et bien épais, ce nuage où brillaient quelques éclairs. Notez que j'avais commencé par le livre, et que j'avais gardé la préface pour la fin, comme un morceau d'une éloquence irrésistible. Ah! le brave homme!... Et songer à quel point cette lecture a dû l'attrister!

Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle oeuvre, à peine étais-je arrivé à la fin de la première partie, avaient déjà perdu à mes propres yeux beaucoup de sa force et de son génie. À mesure que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge, et que je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes hauteurs. Parfois je m'arrêtais:--Continuez, me disait-il. Parfois je hâtais mon récit qui m'impatientait moi-même:--Or çà n'allons pas si vite, et modérez-vous, au moins, dans le débit, reprenait M. Bertin. Puis il m'interrompait, tantôt en me disant:--Allons déjeuner! Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre, avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les belles allées de ce beau parc qu'il avait planté, sur les bords de ces ruisseaux dociles à sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait appelé au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me faire honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous rencontrions, oublié sur un banc de verdure, un volume de Voltaire, un traité de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre éternels dont il faisait, tour à tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins.

Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou quatre jeunes gens qui devaient être, avec tant de courage et de talent l'honneur et la popularité du _Journal des Débats_, et qui causaient en riant, dans ces belles allées, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai bien écouté, me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après, si vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil.

Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop brûlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à l'auteur de _Barnave_ qu'il était trop jeune, et trop inhabile à toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif; que le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il acceptait cette couronne exposée à de si cruels périls, faisait une action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un homme injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de dangers pour soi-même) à ce courage, à cette prévoyance, à cette patience, à ce grand talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc! voilà un prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un père de famille à peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe à réparer les ruines de sa maison, à retrouver ce qu'il a perdu dans l'orage, à élever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de la paix, indulgent à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier cri de ce peuple au désespoir: «Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous périssons, Seigneur!»

Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable, une révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens, son nom, ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même, un ange, une sainte, une mère, et la plus tendre aussi de toutes les mères:--«Tout cela (dit-il) est à vous, à la France, à mon règne. Allons, suivez-moi.»

Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide, au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de poignards!

Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de _Barnave_) s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce _Barnave_ déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur? Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement, sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine du monde et des révolutions... la Nécessité.»

Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et, disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait, c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour l'honorer.

Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment. Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard, cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ était un livre idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages.... et je ferai bien d'y renoncer.

Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez, vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel chef-d'oeuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard, cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était, lorsqu'il parlait à coeur ouvert! Et le moyen de résister à cet ordre ainsi donné?--Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.

Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le fameux _Barnave_ fut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des Débats_.

Cela fit le bruit _d'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier_... eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte. Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux, M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité.

Heureusement que s'il a été fâché contre mon oeuvre, il eut bien vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles enfants, il oublia tout à fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.--«Ne me pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux, c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M. Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien l'avenir!

Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps?

J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans, (c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur de _Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «_Vous êtes des lâches!_» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de _Barnave_ eut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que l'auteur de _Barnave_ avait conservé le droit de défendre cette royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.

Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait... et qui ne lui avait rien demandé!

Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense! Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dévouement qui les console au delà des océans.

Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles oeuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître _Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M. Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la _Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la _Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales splendeurs.

BARNAVE

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand, vivant dans le passé, fort indifférent au temps présent, et surtout m'inquiétant peu de l'avenir. Je ne tiens plus à rien, pas même aux gothiques préjugés de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir, enfoncé dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les jours, j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître et grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, les _doctrines de la Convention_. J'ai été le camarade innocent de tous ces terribles pouvoirs des premiers temps de la révolution française; je les ai connus, je les ai touchés; ils n'ont pas été plus à nu, pour leurs concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même. Aussi m'aurait-on bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et que devant eux devait crouler la plus vieille et la plus éclatante monarchie de l'univers.

Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils étaient en apparence, ou plutôt que ce qu'ils étaient réellement avant que le sort les plaçât si haut: de jeunes et pétulants esprits, pleins d'audace, obéissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai quittés au moment où leur destinée d'hommes publics allait s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de façons différentes, on leur a prodigué tant de gloire, on les a couverts de tant d'infamie, et cela, à si peu de distance, que je sais à peine aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces jugements si opposés. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! une histoire que je veux écrire, c'est le frivole roman de ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul, et non pas de trônes renversés et de sceptres brisés, au pied des échafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile récit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et fatigué, qui, par oisiveté, se fait jeune encore une fois avant la mort; rappelez-vous que ce sont les écrits d'un homme incertain, même de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double raison pour douter de la liberté. Ajoutez ceci: que je suis vieux, que j'ai vu commencer la liberté chez nos voisins, que je l'entends gronder chez nous d'une manière formidable, et que j'ai peur de cette liberté moderne. Elle a brisé tant de grandes choses! Elle a versé tant de sang!

Ainsi je veux être et je serai jeune encore, et tout un jour. Je veux me parer des guirlandes fanées de ma jeunesse. Une révolution, quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de la vie en ces grands dérangements des peuples: c'est tout ce qu'il faut au jeune homme. En même temps n'oubliez pas que j'ai appris la vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez à temps à Versailles même, pour entendre les derniers soupirs de ces longues voluptés royales, pour assister aux dernières victoires de cette incrédulité moqueuse et toute française, dont l'Allemagne a fait raison. C'est un grand spectacle une royauté qui se meurt. Quand la vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette double agonie un moment d'hésitation qui n'est plus l'ordre, et qui n'est pas le désordre, auquel la curiosité humaine ne saurait résister. À cet instant même j'étais en France, et ce moment terrible, je ne l'ai pas compris, quand il était sous mes yeux; je m'en souviens, à présent, comme si je l'avais parfaitement compris.

À peu d'exceptions près, le même accident attendait tous les hommes de notre époque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse occupation, dans ce siècle occupé, a-t-elle été de se souvenir. Marchons donc en arrière, il le faut; revenons à l'aurore de 1789, retournons au Versailles des trois rois... trois fantômes! Rallumons ces flambeaux éteints, relevons ces palais en ruine, rendons à la pierre élégante ses festons, ses guirlandes, ses peintures mythologiques; rendons à ces jardins fameux leur symétrie et leurs ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous, à tous vos battants, larges portes de l'antique château! Montrez-vous dans la muraille entr'ouverte, mystérieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il en est de ces drames qui pour être compris ont besoin de tout l'art du machiniste. Que de fois, dans ces années supplémentaires, ne me suis-je pas figuré mon propre château, habité soudain par le roi de France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour étrange où le temps qui fuit, se mêle au nouveau siècle; un pêle-mêle éclatant de vertu et de faiblesse, de pur amour et de méprisables voluptés! Grands noms, célébrités perdues, renommées fameuses, intrigants subalternes, dévouement sublime, le joueur, la courtisane, le guerrier, le héros, le lâche! O ciel! le plus faible et le plus vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des reines!... tout était là.

Au dehors, la hideuse banqueroute, le déshonneur national, l'ardente calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des rivalités presque royales, et je ne sais combien de rois populaires qui sortent de la foule, couronnés et brisés de ses mains! Cela fait peur à penser! «Fermez la porte de mon château, monsieur le major! Que mes fossés se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obéissez aux consignes, ne laissez pas entrer chez moi ces tempêtes et ces orages! Et puisqu'il nous reste à peine un jour, qu'on me laisse au moins mourir en paix.»

C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard! Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et préparons toute chose pour un long siége... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur, que tu agis comme un niais?

Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de surprise, de poudre à canon, de contrescarpes et de remparts?

La force n'est plus la même; elle a changé de place, elle n'est plus au château fort, à l'arrêt du parlement, à la couronne du roi; regardez à travers vos créneaux, au pied de la tour, le premier qui passe et qui sait parler en plein vent.

Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre à qui le ramasse, et qui de sa pleine autorité se fait peuple... Ici la féodalité va rendre enfin son dernier souffle. _Hic jacet!_ Ce qui te reste à faire, ami, c'est de chanter, conséquemment: _De profundis!_

CHAPITRE II

Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma mère, une fois qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère était, après S. M. l'impératrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thérèse; elle savait à fond tout ce que nous avions été, nous autres, de Jules César à l'empereur Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de siècles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz, Altembourg et autres lieux. À tous ces titres, ma mère avait fait, de l'étiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la peine à expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions j'ai fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut un grand malheur pour les princes, quand cette barrière de l'étiquette fut brisée, et qu'on les put approcher à la façon des autres hommes; ce fut une vanité qu'ils payèrent bien cher, quand ils voulurent ressembler à tout le monde. Ici, je reviens à ma mère: elle était une excellente princesse, occupée uniquement de blason, de généalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné deux impératrices à l'Allemagne.

Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mère, c'est qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au souffle enchanté de son quinzième printemps, cette jeune et brillante fleur, Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misérablement, sous le beau ciel de France! En sa qualité de parente, elle avait assisté à l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été impossible aux plus terribles prophètes de prévoir ces affreux retours de la fortune. Tout entière à sa passion pour la reine future, ma mère avait semblé m'oublier moi-même, un Wolfenbuttel!

On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne, élever des princes à l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont à l'école des bourgeois; certes celui-là eût été bien malavisé qui eût préparé pareille éducation pour Son Altesse sérénissime, le _Moi_, que j'étais.