Barnave

Part 28

Chapter 283,981 wordsPublic domain

À la fin, Hélène, éperdue, hors d'elle-même, et priant Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est là, votre proie, enfin la voilà, cette reine; elle vous attend, elle est à vous, allez la prendre; et par pitié, faites-moi prisonnière aussi, prisonnière avec la reine, à qui j'appartiens! Donc, Monsieur, hâtons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons!

Barnave hésitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas la regarder en face; il n'osait pas toucher à ce présent que lui faisait le peuple.--O vanité de ces victoires misérables! vanité de ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voilà bien embarrassé de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton maître, a confié à ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur; tout cela est à toi, c'est ton bien, c'est ta gloire! À la fin ton rêve est rempli, tu es au but... le char est prêt, monte enfin dans le char de ton dernier triomphe et traîne enfin tes victimes au bourreau.

Ce malheureux me fit pitié.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le maître! Ouvrons-nous un passage au milieu de cette foule horrible! Allons à la reine, elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez, Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer comme Castelnaux!

Nous partions; nous étions à la porte tous les trois, cherchant à l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez de la remuer, cette masse occupée à regarder une révolution qui passe au milieu de l'insulte et des malédictions!

Tout à coup (hélas! malheureux que j'étais, j'oubliais ma mère!) tout à coup je vis ma mère! Attirée à son tour par le bruit, elle se tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait!

Alors Hélène, se tournant vers moi, me dit d'un ton résolu: Soyez béni pour votre dévouement et votre courage! Hélas! vous étiez digne en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accepté généreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mère... irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers?

Elle alla à ma mère.--Ordonnez, Madame, à votre fils de ne pas vous quitter!

Ma mère s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit à genoux, baignant mes mains de ses larmes.

Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses yeux, et sur mes mains sa bouche desséchée....

Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour.

--Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est ailleurs. Vous appartenez à votre mère, allez, et sauvez-la de son épouvante! Mademoiselle appartient à la reine, je suis au peuple. Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En même temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me dit-il... si vraiment vous me trouvez à plaindre, et si vraiment vous m'avez aimé... embrassez-moi, embrassons-nous!

Et il se jeta dans mes bras en suffoquant.

En même temps, penché à mon oreille:--Écoutez, me dit-il, vous m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montré la femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit à moi: Barnave, je n'ai plus qu'une chose à faire en France, un baiser à donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez juré sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mère et de votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lèvres, avant de partir... les deux lèvres que voici: en même temps il me montrait mademoiselle Hélène de ***, qui prenait congé de ma mère en lui demandant sa bénédiction.

Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son écharpe, et par la vertu de ces couleurs redoutées, la haie aussitôt se forma, et laissa la place libre au représentant du peuple... Une fois la place libre, il revint à nous, et me voyant encore auprès d'Hélène immobile et sans voix:

--Embrassez-la, me dit-il, pour la première... et pour la dernière fois. Accomplissez courageusement tout votre mystère, et s'il y eut entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est cruellement expiée!

En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir, tant il y avait de grâce et de pardon, d'espérance et de contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de ***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait à elle-même...

--Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que j'aime!... Mais je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en présence de tant d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel!

Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule, obéissante un instant, se referma sur elle et nous fûmes séparés, Hélène et moi, jusqu'au commencement de l'éternité!

J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mère dans la chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre à la fenêtre, et bientôt, la tête nue et m'inclinant, comme un courtisan d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière était renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au fond du carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine était assis Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne! Il avait la reine à son côté! Il brisait de son sabre à la poignée horrible les bras du petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la foule! Il heurtait madame Élisabeth! Sur la banquette, à côté du roi, vis-à-vis de la reine, était assis, humble et les yeux baissés, Barnave!... À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste et clémente, on eût dit que c'était la reine qui s'emparait de Barnave. O vertu! Majesté! Grandeur! Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus pervers n'oublieront pas!

Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs, gémissements, remords, foule hurlante, et prière et pitié, souffrances de l'âme et souffrances du corps... Tout s'évanouit dans cette poussière ardente et tout se perdit dans les abîmes... Ma mère, un instant réveillée en sursaut, fit le signe de la croix, en criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le lointain, comme en un rêve... la main de ma cousine Hélène... Elle m'envoyait un baiser.

CHAPITRE XI

Ainsi fut engloutie au fond des abîmes cette monarchie, et cette maison de Bourbon qui n'avait pas son égale sous le soleil! Maintenant que la route était libre, et déjà se repentait de ses violences, je ramenai ma mère en son paisible manoir de l'Allemagne. En passant à Varennes, je revis l'ornière où ma voiture s'était brisée en venant en France! À cette même ornière, hélas! la reine et le roi s'étaient brisés! Qui que vous soyez, parcourez lentement l'espace étroit qui sépare le pont de la ville; les rivages d'Actium, les champs de Philippes, la fertile plaine d'Ivry, ces lieux solennels que consacrent la chute ou la grandeur des empires, n'ont pas, à mon sens, un intérêt égal à l'intérêt que m'inspire encore cette borne fatale, où le petit-fils de Louis XIV s'avoua vaincu et fugitif, où il fut décidé, irrévocablement décidé, que la France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie, en cette ornière, ne trouva pas une main tendue pour la secourir; moi, j'avais trouvé à cette place le bras et le secours de la jolie villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle était assise encore sur le banc de ses noces, son chapeau sur le côté de sa tête, comme si elle m'attendait.

Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous suivait d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si chaque voiture qui passait sur la route eût dû contenir un roi fugitif. Bonne Fanchon! ce regard de pitié me réconcilia avec elle. En la voyant si triste, j'oubliai sa cruauté envers moi.

Arrivé à la frontière, le Rhin passé, ma mère abattue et muette d'effroi, je résolus d'attendre sur les bords du fleuve des nouvelles de la France et de sa reine, et de son roi. Pensez donc si je suis resté longtemps, attentif aux moindres bruits qui venaient de ce royaume égorgé dans mon château des bords du Rhin!

Je l'aime et je l'honore, ce vieux père aux flots d'azur! C'est le fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix. J'ai vu le Rhône, errant et capricieux comme le génie de la France; j'ai vu la Loire, patiente et marchant lentement, comme le récit d'un vieux trouvère de la Bretagne; la Seine aussi a son embouchure royale; mais le Rhin se glorifie à bon droit de ses vieux châteaux sur ses deux rives; de ses villes crénelées, de ses forêts qui le protégent de leur ombre. Ah! que d'années j'ai passées sur les bords riants ou sombres du vieux fleuve allemand! J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu que les guerres et les révolutions me le permettent.

Si c'est l'été, je vais plonger dans l'ombre errante des vieux murs et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon chercher sous cette eau plaintive le secret de ces ruines; quelle tâche aimable à suivre au courant du flot ces seuils et ces balcons qui ruissellent et murmurent, et s'éloignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est l'hiver, je m'asseois dans la barque des pêcheurs, et je souris à mon fleuve sous le nuage glacé. C'est lui! Je le connais à toute heure, le matin quand il s'éveille, en grondant comme un peuple oisif, et le soir quand il s'endort avec la cornemuse des veilleurs.

Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore, et que de champs de bataille, ensemencés déjà! Partout ce sont des moissons ou des cathédrales qui jettent leur ombre à ces champs engraissés par les ossements mêlés des Allemands et des Français. Les flèches perdues dans le nuage, à savoir Cologne, Bonn, Mayence, Worms, Spire et Strasbourg, ces forêts de pierre, protégent toujours le vieux sol, foulé si souvent et si longtemps par les pieds des bataillons. Ces vastes champs de houblon, qui grandissent pour les solennelles orgies des étudiants de l'université voisine, ils ont été parcourus par la révolution française. Le pas des soldats français retentit en ces campagnes, où l'histoire se mêle à la fiction.

Je vois passer... sur la même route, ici, le coursier de Bonaparte et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann et Dorothée. Le même écho m'apporte à la fois les cris de guerre et les sons du clavecin sous la main du maître d'école, ou le bruit des choeurs qui s'interrompent en tombant dans les prés. Toute l'histoire que j'ai vue finir dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur lès mêmes bords.

Hélas! la tête tranchée de Marie-Antoinette, notre archiduchesse, n'a pas-empêché, vingt-cinq ans plus tard, une archiduchesse, jeune et belle, de passer le Rhin, elle aussi, pour aller chercher en France un trône, un époux, un maître! Ah! vanité du passé! Les leçons du passé ne profitent pas au présent: j'aurais pu avertir cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient là-bas, elle ne m'eût pas écouté.... Triomphante, elle passa le Rhin soumis; plus tard, elle repassa en fugitive le Rhin qui s'était révolté. L'histoire... un vain jouet d'enfant!

Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est que toute l'histoire moderne a été faite à notre profit. L'Allemagne a tenu l'étrier à la France, comme je l'ai tenu à Mirabeau. Quand l'Europe entière faisait de l'histoire, une histoire sanglante, l'Allemagne faisait de la poésie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il m'a été donné de voir encore une révolution française, la révolution de 1830, comme si la France avait le monopole des révolutions! Révolution qui frappera, cette fois, sur l'Allemagne, et qui troublera bien autrement ton onde, ô mon beau fleuve!

C'est très-vrai, nos villages sont encore en apparence aussi paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent de toutes les couleurs tranchées d'une moissonneuse au jour de fête... au dedans combien tout est changé! Sous ces toits aigus, derrière ces vitraux de plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement à la fumée des tabagies; ballottés jour et nuit entre deux civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et la France, qui les tiraillent à chaque instant, ils songent à prendre un parti définitif.

Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir, cette fois, entre deux races, deux climats, deux mondes! Sans doute, il est grand, l'effroi qu'on a de voir le noyer qu'on a planté, le bois et le champ paternel, émondés par la mitraille et les pas des chevaux... pourtant c'est une des nécessités de l'Allemagne de se soumettre à ces révolutions qui ne s'arrêtent pas. La résistance de l'Allemagne à la première révolution française a été belle et grande... il faut qu'elle cède à la seconde. À l'insu même de l'Allemagne, l'attraction muette de la France est là s'exerçant sans relâche à compléter ses destinées. Désormais, malgré tous les obstacles, les deux climats sont jetés dans le même avenir... mais quel choc avant de se rejoindre, et que de sang répandu avant de s'entendre et de se réunir!

J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration française. C'était une honte pour cette vieille noblesse qui fuyait son pays, vagabonde et tremblante, abandonnant son roi prisonnier. Cependant ces frivoles gentilshommes, tournant le dos à la France, imprévoyants, se livraient à la plus folle gaieté, comme s'ils eussent fait à l'étranger un voyage de quelques jours. De toute cette noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprît toute sa position.

Un matin (j'étais ce jour-là plus inquiet que jamais de la France, et je m'en approchais de toutes mes forces, car la tempête grondait au loin), je vis venir à moi un gentilhomme français qui paraissait accablé de fatigue. Les marches forcées, l'insomnie et la privation de tout ce qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne l'avaient pas tellement défiguré que je ne pusse reconnaître le vicomte de Mirabeau. À son aspect je me sentis saisi d'une profonde pitié. Il vint s'asseoir à côté de moi, triste et silencieux, ce brusque et hardi parleur, naguère si plein de joie et de gros bons mots. Lui, si fier et si brutal, dont la voix était connue en tous les lieux consacrés à la bonne chère, au bon vin, il demanda modestement _de quoi manger un morceau, car il n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures_; disant cela, il poussait le soupir plaintif d'un homme à jeun de la veille. Ce ne fut qu'après qu'il eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je me hasardai à lui parler:

--Me permettrez-vous, M. le vicomte, de vous demander des nouvelles de la France et de sa royauté?

Il parut étonné de ma politesse, et sans répondre à ma question directement:--Puisque vous osez donner ses titres à un gentilhomme, appelez-moi comte de Mirabeau, me dit-il; je suis le comte de Mirabeau ici; là-bas, je ne suis plus que le citoyen Riqueti en veste courte, en bonnet rouge, en gros souliers.--Disant ces mots, il soupira profondément, regardant sa bouteille vide, attendant le déjeuner qu'il avait demandé.

--Et le roi, M. le comte? comment va le roi? je vous prie.

Il me regarda d'un air défiant; puis sa sérénité naturelle reprenant le dessus:--Figure-toi, citoyen, c'est-à-dire figurez-vous, Monsieur, que les infâmes jugent le roi... demain!

En même temps, il posait son sabre sur la table, il ôtait son chapeau, il s'essuyait le visage, il faisait tous ses préparatifs comme un convive qui se rend à un repas convié. Puis son regard venant à rencontrer la table nue et la chaise de paille, et moi qui l'observais, il songea à sa situation présente et reprit en ces mots:

--Jugez de tout ce qui se passe en ces endroits maudits! Les cheveux de la reine ont blanchi en vingt-quatre heures: c'est pitié maintenant de la voir, cette reine, notre amour et notre orgueil, surprise avant l'âge par la vieillesse; on dirait l'amandier en fleurs par une gelée de printemps!

Quand il eut dévoré son maigre repas et la première faim calmée, son visage devint plus serein; et, voyant que je l'écoutais de toute mon âme, il reprit la conversation interrompue:

--Il est passé, le temps où, quand l'étranger demandait au passant: _Où demeure le vicomte de Mirabeau?_ le passant lui répondait gravement: _À ce monceau d'écailles d'huîtres, Monsieur!_

Il soupira, puis revenant à une expression plus grave:

--Par grâce et par pitié, croyez-moi, ne parlons pas de la France! un si doux royaume! et si fertile, où les femmes étaient si belles, et les vins si choisis! À cette heure, ami, vous ne reconnaîtriez pas la France... Et tant de ruines, et tant de malheurs, parce qu'il a plu à monsieur mon frère de se faire marchand drapier!

Puis se levant brusquement:

--Comme ils l'ont récompensé, mon frère! Et c'était bien la peine, en vérité, d'être un héros d'éloquence, un révolutionnaire irrésistible, un Jupiter tonnant! Figurez-vous, Monsieur, qu'ils l'avaient porté triomphalement... vous ne devineriez jamais dans quel panthéon? Ils l'avaient porté, ils l'avaient enseveli dans l'église Sainte-Geneviève. La Vierge sainte avait fait place à l'amant de Sophie, et les saints, étonnés de cet étrange camarade, en faisaient des gorges chaudes sur leurs autels délabrés. Mais quoi! Monsieur mon frère a gardé son temple, moins longtemps que la sainte elle-même. Le peuple a repris à Mirabeau le tombeau qu'il lui avait donné; ils ont brisé sa pierre et son épitaphe et l'urne lacrymale; ils ont repris ce corps en pourriture; ils l'ont traîné sur la claie, après quoi ils l'ont jeté à la voirie! Ainsi s'est accompli le triomphe éternel de cet ami du peuple. Ah! ce pauvre diable, au fond de l'âme, il était un bonhomme; il avait beau nier et renier, sa négation respirait la grâce chevaleresque des temps anciens. C'était un lion sous plusieurs peaux de bêtes puantes, un vrai gentilhomme en dépit de sa carmagnole. Il eût mieux fait d'être honnêtement et simplement un grand homme, et de se venger en pardonnant. Prisonnier et roi, dieu et pourriture, à l'autel, à la voirie! Son sort est le même durant sa vie, après sa mort!

À ce nom de Mirabeau, je me sentis remué presque autant que je l'avais été au nom de la reine. Mirabeau, mon héros, mon ami, mon maître, à qui je portais un dévouement même domestique... J'allais parler de Mirabeau et le pleurer tout à mon aise, lorsqu'un jeune homme, un nouveau venu, vint s'asseoir à nos côtés, et tout de suite il aborda la grande question:--Quelles nouvelles de la France, Messieurs? Puis, sans trop hésiter: Comment va la reine? dit-il en s'inclinant.

Nous comprîmes tout d'abord, le vicomte de Mirabeau et moi, que cet étranger était de nos amis.

Ce jeune homme était un Allemand de la vieille race; au premier coup d'oeil, on comprenait que le génie avait envahi ce front jeune encore et déjà dépouillé; sa taille était déjà légèrement courbée vers la terre, sur laquelle il ne devait pas rester longtemps.

Je lui répondis, charmé de le voir à mes côtes:--La reine est en prison, Monsieur; ses cheveux ont blanchi dans l'espace d'une nuit, à force de tourments.

«O Dieu! fit-il, où donc est ta justice? ô peuple ingrat! où donc est ta pitié? O ma reine! Ah! qu'elle était belle et charmante en ses jours de vie et de splendeur! Je n'étais qu'un petit enfant, un pauvre enfant allemand; j'avais quatre ans alors; je mendiais ma vie et j'allai mendier en France: en France, il n'y eut que la reine qui me fit l'aumône d'une louange, à la prière de Haydn, en souvenir du vieux Glück!»

Le vicomte de Mirabeau nous voyant, le jeune homme et moi, tout remplis d'une vague curiosité, nous prit tous les deux par la main:--Je vous répète que je ne vous dirai pas un mot de la France! Mais voulez-vous savoir ce que j'ai vu avant de quitter Paris, Messieurs? C'est une histoire assez plaisante, et si vous étiez poète, ami jeune homme, comme je le crois, dit-il au nouveau venu, vous pourriez en faire une bonne comédie un jour à venir.

Le vicomte était retombé dans une de ses gaietés d'autrefois, mais celle-ci était empreinte d'une indicible tristesse; il avait le sourire d'un homme frappé à mort.

--Figurez-vous, nous dit-il, que le même jour sont revenus de Londres madame la comtesse Dubarry et S. A. R. le duc d'Orléans, comme un honnête taureador qui veut assister à un combat de taureaux. Arrivés à Paris, à la même heure, le prince et la courtisane se rencontrent à la même porte de la ville. Alors les voilà qui se font politesse et mille compliments à qui passera le premier. «C'est à vous à entrer, Madame, qui avez jeté la monarchie en ce désordre!--C'est à vous, Monseigneur, qui avez vendu le roi et la reine!» Et voilà ces deux crimes qui se complimentent à qui mieux mieux. Il faut avouer que Son Altesse est bien modeste! Nos deux crimes seraient encore à la même place à se complimenter, si le prince, en toute hâte, n'avait pas eu à voter la mort du roi: vous concevez qu'il se soit hâté!

Notre jeune homme écoutait ces choses dans le plus morne étonnement:--Mais, dit-il, je croyais que le plus criminel de ces criminels de là-bas, c'était Mirabeau, non pas Mirabeau l'honnête homme, mais celui qui est mort.

Le vicomte, hors de lui-même, leva les mains au ciel!--Oui, s'écriait-il, vous dites bien, vous êtes dans la vérité! sinon dans la démence. À coup sûr, le plus scélérat, c'est Mirabeau! Honte à lui, honte à Mirabeau, celui qui est mort! malédiction sur Mirabeau!

--Messieurs, Messieurs, m'écriai-je, il ne faut pas être injuste pour le génie, et croyez-moi, ne maudissez pas Mirabeau! Il a été pardonné par la reine; moi qui vous parle, j'ai vu aux pieds de la reine Mirabeau vaincu par Sa Majesté!--Donc silence à vous, jeune homme, et silence à vous, son frère! Il est mort innocent. Il est le seul qui ait compris son époque, et vous ne l'avez pas plus comprise, vicomte, que Marat lui-même ne l'avait comprise. Ainsi, bénissez le nom de votre frère, et loin de le maudire, honorez sa mémoire! Soyez-en fier, et puisque son temple est brisé par ce peuple impie, ardent à détruire avec rage ce qu'il adorait avec crainte, rendons dans notre coeur son temple à Mirabeau!

Le vicomte se découvrit, ses yeux se remplirent de larmes: Vous me soulagez d'un grand malheur, me dit-il, et d'un grand doute. À présent je puis mourir avec le nom de mon frère; à présent je mourrai en gentilhomme, en confessant que je suis le frère de Mirabeau.

Il se leva. Il reprit son sabre et le remit à sa ceinture.--J'ai sur le flanc une blessure que m'a faite Barnave, un coup d'épée qu'il m'a donné dans ses beaux jours, et qui me fait toujours souffrir. Pourtant j'imagine que j'aurais rendu un grand service à Barnave, si je l'avais tué, ce jour-là. Pauvre Barnave! Hélas! que d'honnêtes gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter! À ces mots, il prit congé de nous deux, en homme qui se fait violence; il prit ma main et celle de l'étranger.--Je m'appelle Mirabeau, nous dit-il; _Dieu sauve le roi et la reine!_

Le jeune homme répondit modestement:--_Sauve Dieu la reine et le roi!_ Je m'appelle Mozart.

Je dis avec eux: _Sauve Dieu le roi et la reine!_ Nos adieux furent une prière. Je priai aussi pour vous, Hélène, et cette prière, je la fis tout bas dans mon coeur. Quant à mon nom, je n'osai pas le dire après ceux de Mirabeau et de Mozart.

Nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir. Chacun de nous finit comme il devait finir. Le gentilhomme est mort de misère; l'artiste mourut d'ennui, victimes l'un et l'autre de la révolution.

Et moi, resté seul de ce grand naufrage, errant autour du Rhin, ombre vieille et grondeuse, je m'aperçois que je viens de vous faire un conte allemand.... Mon conte finit comme tous les vieux contes français commencent: _Il y avait autrefois un roi et une reine._

FIN

PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.