Barnave

Part 25

Chapter 253,876 wordsPublic domain

--Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe à la porte du roi. On entre en même temps chez le roi. Personne! On se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pâleur, à cette heure, dans l'histoire de France, à cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la création, où la voix venue de l'Orient dira aussi à la terre... Il n'y a plus de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus de roi à immoler! plus de reine à charger d'outrages! plus de royauté qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que je sois le premier à l'entendre, à m'en réjouir! Cette effrayante pâleur d'un peuple sans pitié, Castelnaux veut la voir, pour se venger; ces palais déserts, ces temples déserts, parce que les palais sont déserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce que c'est qu'un trône inoccupé... un sanctuaire inerte et vide. Il veut savoir ce que dit l'écho de pareilles solitudes, et si cela fait peur aux nations, quand le trône et l'autel rendent un son funèbre, privé de son roi dégradé, de son Dieu! Victoire à Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et l'Ajax Télamon de cette nuit troyenne. À moi l'honneur, chassant les sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'éventrer, le premier, la muraille de la ville assiégée. Aussitôt vous voyez entrer, de toutes parts et par la brèche, la mort, la peur, la famine et la vengeance du ciel et le châtiment des hommes, les meurtres sans fin, le pillage, les réactions sanguinaires, les longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute et les misères accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et des échafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans fin; entrez, brigands armés; entrez, populace; entrez, femmes sans honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armées étrangères: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds, Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les églises, renversez les châteaux, incendiez les chaumières, dévalisez les sacristies, ouvrez les tombeaux, brûlez les livres, déchirez les chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints monastères, ruez-vous dans le désordre, à la proie, au meurtre, à l'incendie; allons! çà! brisez les statues et les images, démolissez les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez, brûlez, dévorez tout sur votre passage... à vous la France! Elle est à vous, à vous seuls; elle n'est plus ni à Dieu, ni au Roi; elle est à vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou votre bonnet devant Castelnaux!»

Et nous le vîmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans tout Paris logis plus sombre et plus caché n'avait entendu un si grand bruit; la cuve, à ces cris, retentissait comme un tonnerre, et l'écho troublé balbutiait à peine ces paroles pressées et haletantes. Or ma mère, hébétée, était là, contemplant toutes ces choses sans y rien comprendre, Hélène, à mes côtés, se pressait effrayée et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses mains.--O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un roi, il a crucifié un Dieu, il a chassé Mesmer: royauté, religion, charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitté Paris, cette nuit; il n'y a plus rien à Paris. Paris n'est plus! _De profundis... Alleluia!_

Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu'à notre voiture, et il nous dit adieu en pleurant!

C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus revoir. Je le laissai vide; il était si rempli quand j'y entrai, pour la première fois! J'étais si jeune alors, j'étais devenu si vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais était tombé! Je laissais dans ces ruines mes illusions, mes espérances, et maintenant je ne pensais plus qu'à suivre, à mes risques et périls, les traces de cette royauté perdue au milieu des grands chemins.

Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma mère était retombée en ce triste état d'anéantissement, voisin du rêve... ma cousine Hélène, abattue et pensive, semblait dévorer l'espace qui s'étendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, à force de terreur.

Qui l'eût vue ainsi penchée à mon côté, et nous deux, au matin, courant la grande route où le soleil courait après nous, celui-là nous eût pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrés dans l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur.

Qui m'eût vu l'entourant d'une tendresse ineffable eût juré ses grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchantés de la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rôle en ce royaume, éclairant les palais, illuminant les chaumières, animant le grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau pays, sous ces épais ombrages, dans ces vieux châteaux aux gothiques souvenirs.

Je dis à Mlle de *** en lui prenant les mains, en signe de témoignage et de serment:--Voulez-vous, Hélène, en ce péril, unir votre destinée à la mienne, et ne plus nous quitter jamais? Voulez-vous que je réveille en ce moment, qui peut être un moment solennel, ma mère endormie, et que je lui demande sa bénédiction pour nous deux? À cette brusque demande, elle ne parut pas étonnée, et comme je lui avais parlé simplement, elle me répondit simplement:

--Écoutez, Frédéric, nous n'avons pas de temps à perdre en vaines espérances; il ne faut pas espérer que nos destinées soient unies; notre séparation est proche, et, je le sens, deux devoirs différents nous appellent. J'appartiens à la reine, et vous appartenez à votre mère. Ainsi nous irons, vous et moi, où elles iront, chacun de son côté: nous ferons notre devoir, tout sérieux qu'il puisse être, et que Dieu nous protége! Hélas! l'heure est sérieuse, et nous devons, avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse à force de dévoûment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les misères de cette royauté qui s'en va, comme nous avons partagé sa gloire et sa folie. O Frédéric! vous ne savez pas toutes les fautes que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons été tous coupables, vous plaindriez ce peuple éperdu qui gronde et tue; vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez ces cris furibonds de liberté! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur cette révolution. Cette révolution, c'est notre mort à tous... Mais vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du peuple que la lie immonde! Vous êtes venu en France au moment où nous renfermions nos vices en nous-mêmes, surpris par le grand jour, au moment où le peuple obéissait aux vengeances de quatre siècles de servitude. Hélas! notre malheur vous a trompé sur notre compte; innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru à notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre infortune, et vous me dites à moi: Je suis à vous, Hélène! Imprudent que vous êtes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante, et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, à venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces mots, elle appuya sa main droite sur ma tête, comme un témoignage d'une ineffable protection.

Je lui répondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui étaient en moi; je me montrai bien décidé à ne la plus quitter, à la suivre, à l'aimer, à vivre à côté d'elle, à mourir avec elle...--Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma première passion d'amour!

Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos dédains; vous m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sûr!... Innocent, dites-vous! mais j'ai partagé, j'ai copié tous ces vices! Innocent, en effet, et plus à plaindre que si j'avais été coupable! Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprès pour vous voir, ma cousine! et me voilà parti pour la France, que vous habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable votre naissante et charmante beauté; j'entends vos chansons, je vous vois me sourire... Ainsi rêvant me voilà tombé sur les chemins, et brisé à demi je rencontre une petite fille agaçante et rieuse, et pour la petite fille aussitôt je vous oublie... Alors, me voilà, sur le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter ma fortune et ma main! Voyez si j'étais sage!... Heureusement la fillette me rit au nez, et, sage autant que j'étais fou, elle épouse, à mon nez, mon valet de chambre. Désolé, je viens en France, et je vais à la cour, je vous vois, la nuit, près de la reine, sous un voile noir; on vous eût dit morte, et chez la reine vous me recevez avec une froide réserve... On eût dit que vous saviez mes infidélités de grande route... Éconduit par vous, faiblement reçu par la reine, oublié de ma mère, alors je vais au hasard, et je rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des libertins qui règnent au nom de la vertu; des charlatans qui proclament la vérité. Le vice est partout, l'égoïsme et la vanité encombrent toutes les âmes, la peur règne en souveraine, enfin vous tremblez tous. Moi, je fais un effort pour être, à l'exemple universel, un brouillon, un émeutier, un Don Juan de carnaval. Je prends Mirabeau pour maître et seigneur; je choisissais bien, convenez-en.

Ainsi... à mon premier pas, à mon premier appel, le vice aussitôt vient à moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grâce à la lèvre, un feu de vingt ans... Mon premier bal masqué fut un événement... J'en rêve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de cette fête amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi? je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et (soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de mes jours, cette nuit d'ivresse et de fête qui devait me dégager des illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle les prolonge, elle les ravive, et voilà mes illusions qui me reviennent! Dès ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus rien, je cours après une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu. Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripée... Alors voyant que je n'étais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je retourne à Mirabeau: Tu m'as trompé, lui dis-je... et c'est à peine s'il se rappelle une seule des leçons qu'il m'a données! Le Mirabeau que j'avais vu au bal, en plein délire, amoureux jusqu'au blasphème... en vingt-quatre heures il était devenu un grand homme... un homme d'État! La veille encore il m'avait fait le compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter à cheval, et, dans la nuit, enveloppé d'un manteau, seul avec lui, comme un fidèle écuyer, il me conduit à une conférence politique. Et de loin je le vois, réglant les destinées du royaume, et sans vous, que j'ai retrouvée, je jouais cette nuit-là le rôle d'Osmin ou de tout autre confident de tragédie! Honteux de moi-même, et poursuivi par mes rêves, je n'avais plus qu'un espoir, j'espérais en Barnave. Il était amoureux d'un amour sans espoir, j'étais possédé, moi aussi, d'un amour sans espoir. Donc, je le rencontre espérant qu'il me consolerait par le spectacle d'une misère semblable à la mienne... Barnave était changé autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le coeur de Barnave et plus de vice dans la tête de Mirabeau: ils m'échappent l'un et l'autre, après avoir commencé mon éducation tous les deux.

Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austère, inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le même jour, la république dresse la tête à la voix de Barnave, et que la monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi resté seul, seul et cherchant dans mon âme à quoi m'a servi mon dévouement à Mirabeau et à Barnave, à quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens à vous, ma chère Hélène, à vous dont le regard me ravive, et dont la voix me console: c'est vous qui me faites oublier à la fois tout ce que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du passé, mon désespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'épouser!

À ce long discours qu'elle écoutait, attentive et calme:--Votre malheur est étrange et me fait pitié, reprit Hélène. À vous entendre on dirait que le vice seul a manqué à votre bonheur! Certes, voilà de ces malheurs qui ne sont arrivés qu'à vous; cependant, mon malheureux cousin, je vous porte envie, à vous, malheureux de si peu!

Disant ces mots, Hélène se prit à rougir; et moi, la suppliant du regard, j'essayai de donner le change à ma passion:--Non, non! m'écriai-je; à présent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme elle-même que si longtemps j'ai cherchée, elle serait devant moi, je ne voudrais pas la voir; je suis à vous, à vous seule, à la reine aussi, puisque vous pardonnez à la reine; enfin, pour vous, j'ai entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous!

Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'écoutait tantôt avec peine et parfois avec bonheur, souvent émue; et moi, misérable! si j'eus un instant de calme, oh! je le dis à ma honte, ce fut dans cette fuite où je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de désolations, dans ce jour d'effroi où la monarchie de Louis XIV, s'avouant vaincue, accepta les chaînes de la Convention, et s'en revint, esclave et désolée, au milieu de la fournaise ardente et souillée où elle devait mourir à petit feu.

CHAPITRE VII

Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin, s'étendait devant nous. La chaleur du jour avait été suffocante, et la fatigue, unie aux terribles inquiétudes de la nuit, nous avait plongés dans cette espèce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions surnaturelles; à ce moment, l'imagination peu à peu s'arrête, le coeur bat moins vite, et le malheur disparaît. Déjà même nous pensions voir la reine sauvée au delà du Rhin, et reçue à bras ouverts, quand notre voiture arrêta au relais, pour changer de chevaux.

C'était dans un misérable petit village, entre Épernay et Dormans. Comme nous étions sans inquiétude et sûrs d'arriver, nous fîmes d'abord fort peu d'attention à ce qui se passait autour de nous. Cependant plus d'un indice annonçait je ne sais quelle hésitation qui nous fut bientôt suspecte. La population du village, inquiète, obéissait à un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire au passage d'une chaise de poste; on s'assemblait, on pérorait. Les orateurs de l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'hôtellerie, invoquaient les soins de la police et les soucis de la liberté; bientôt, à ne plus en douter, nous remarquâmes des signes de défiance; enfin, le maître de poste, après avoir consulté son entourage, nous annonça qu'il lui était impossible de nous laisser continuer notre route avant d'en avoir reçu l'ordre de Paris même... En ce moment je me réveillai tout à fait..... je compris que le roi était perdu.

Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires, la catastrophe aussitôt se devine. À la plus légère secousse, on comprend que la terre tremble; à la première fumée, on se dit: le volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prédit, à cent lieues de Paris, la Saint-Barthélemy et l'assassinat de Henri IV, vingt-quatre heures avant que personne eût rien su des crimes et des horreurs de Paris.

Je dis à ma mère:--S'il vous plaît, vous reposerez ici cette nuit, ma mère; après cette pénible journée, il faut dormir dans cette hôtellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu.

C'est ainsi que je cherchais à la rassurer sur l'interruption de notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas. L'intelligence avait manqué à cette dame à l'ancienne marque; elle ne comprenait plus rien à ce qui se passait devant elle, et, ne voulant pas ajouter foi au rêve funeste qui l'agitait, elle s'était abandonnée au mouvement de la voiture; elle avait renoncé à la crainte, à l'espoir, à la joie, aux larmes, au sourire, elle obéissait.

Hélène, au contraire, animée à bien faire, et prête à l'exil, à la mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit à mon premier regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqué à cette fuite royale, et que tout était perdu.

Elles descendirent en silence dans l'hôtellerie. Hélène entraîna ma mère dans une chambre retirée où elles restèrent, ma mère endormie à demi et priant Dieu, Hélène obéissante à la force implacable... et prête à tout!

Ces deux femmes, à mon sens, représentaient fort bien cette époque, abandonnée à tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle, éperdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tête, et cherchant en vain au chevet de son lit un prêtre pour la bénir, un fils pour le bénir, des vassaux pour porter son deuil; tristes moribonds! Ils meurent isolés dans le plus stupide étonnement... Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse même ils sont délivrés de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers.

Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes gens, voyant le volcan débordé, choisissent une place apparente où ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et qu'il faut avoir du coeur.

Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées dans leur chambre à coucher, je revint sur la porte de l'auberge où je me mêlai à cette vie active, exaltée et violente. En vain, ce soir-là, vous eussiez cherché autour de l'auberge et dans l'intérieur de l'auberge une scène de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était morne et sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte, attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté; du silence encore, ou bien, plus effrayant que le silence, un perpétuel chuchotement, des rires énigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands politiques, dissertaient tout bas avec émotion et chaleur; les femmes, animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient du doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi, l'énorme voiture; elles avaient donné à boire au joli enfant; elles avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante à la belle dame, qui leur avait fait l'aumône; elles avaient vu tout cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un père de famille résigné, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre enfant! c'était la dernière fois qu'il allait dans les champs; il saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misères, ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans le coeur, elles avaient prié pour cette fuite, elles avaient embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri à leur pauvre chaumière, au mur tapissé de lierre, à la vigne grimpante, au pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier génie. Elles comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail et du toit domestique! elles savaient que le Louvre était vide, Trianon fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la campagne et l'ombrage des forêts, la clarté du ciel, les eaux limpides, les fleurs, la vie et la liberté, manquaient au roi, à la reine, à sa soeur, à leur fille, à leur fils, le petit dauphin.

La France, en ce moment suprême, appartenait aux indicibles angoisses d'une nation sans présent, qui renonce au passé, et qui doute de l'avenir. C'est une singulière épouvante pour les peuples si longtemps gouvernés par des intelligences honnêtes et par des pouvoirs réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, fût-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle est là sur sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant passer à chaque instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son coeur s'endurcit à l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle se sépare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tête; les faibles qui insultent la royauté qui passe et la couvrent d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée et qui, l'ayant accompagnée au pied de l'échafaud, meurent sur sa tombe vide, en voyant au loin ses ossements dispersés.

Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant saluer, quand la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons aux criminels leur faiblesse; hélas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'étais, moi, pendant cette soirée, à la porte de l'auberge, attendant des nouvelles que j'aurais pu dire à tout le monde. En ce moment, j'avais besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les hommes à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces femmes fortes et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles avaient vu passer un famille d'exilés: père, mère, enfants, et maintenant, charitables et chrétiennes, elles faisaient des voeux dans leur âme, pour que cette famille eût le bonheur de l'exil.

Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée avançait. Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par ne plus faire attention à ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits étranges, étaient rentrés, l'un après l'autre, en leur logis, et dans leurs habitudes ordinaires. L'intérieur de ces maisons s'éclairait peu à peu; le villageois, voyant son troupeau revenu à l'étable, rentrait à la maison; le repas du soir arrachait les hommes à la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de la journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants, le coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée; à cette heure enfin, les jacobins les plus forcenés du village étaient redevenus d'honnêtes laboureurs très-disposés à l'indulgence pour tout le monde et même pour les rois malheureux.