Barnave

Part 23

Chapter 233,987 wordsPublic domain

Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix qu'il me vit au pied de son lit, comme je le regardais mourir. Il m'appela, du regard, à son chevet, et la tête penchée il me parla de la reine. «L'avez-vous vue... et n'aura-t-elle pas un mot à me dire avant la mort? Et le roi, lui pour qui je meurs!» Son regard inquiet cherchait en vain le messager royal... personne de cette cour ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau.

Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants; un éclair de joie et d'orgueil brilla dans ses yeux éteints:--Qui va là? demanda-t-il.

--C'est une députation de l'Assemblée nationale qui vient pour saluer son héros; Barnave la conduit.

Il se leva en souriant; il salua de la main ses collègues; puis il prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant à soi comme pour l'embrasser:--Barnave, ô bon jeune homme! ô Barnave, eh bien! C'est vrai, je meurs! Désormais, soyez le premier à la tribune, et si vous avez été jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bénit au lit de mort; vous êtes un grand coeur! Vous êtes un orateur à ma taille, et vous mourrez comme moi, assassiné; cela est sûr, aussi sûr que je meurs... Hâtez-vous de montrer qui vous êtes, vous mourrez avant peu. Vous êtes tous morts, moi mort. Je te bénis donc, Barnave; esprit loyal! honnête coeur! Dévoué! fidèle... et malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant... que ce sont des bêtes féroces... et qu'il n'est plus de salut que dans la fuite, à présent que Mirabeau est mort... Il entrait, en ce moment, dans les douleurs de la suprême agonie... et de l'agonie, il entrait dans le râle... il dormait, puis il se réveillait, pour embrasser ses amis; il leur tendait la main avec un muet sourire. Il songea à dicter son testament... Il n'avait rien à donner. Un de ses amis, le plus hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin qu'il eût quelque chose à donner. Mirabeau l'accepta.

Même il y eut une scène d'une effrayante solennité.

Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout à coup entre un homme, il marchait doucement, respirant à peine, son visage était résolu; il se posa devant Cabanis, et lui tendant son bras nu, il lui dit à demi voix:

--Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brûlé et perdu; la prison et l'amour ne lui en ont pas laissé. Les Anglais savent ranimer les cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang à remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon sang, un sang pur et fort, honnête et dévoué, qui remontera au coeur de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il appartient à Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en criant: _Vive le roi!_

On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupières, on cherchait à se souvenir si jamais le deuil du peuple était allé jusque-là? J'eus encore, à ce propos, un vil moment de jalousie et je m'écriai tout bas: _C'est le fou de la reine, Messieurs!_ Mais lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau:

--Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais été un insensé, comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couché sur ce lit, pâle et blême et pris par le râle, eh bien! c'est chose sage et sensée au premier venu de dire à ce cadavre: Ami, prends mon sang! C'est chose honnête et prudente de donner tout son sang à ce cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isolé, un père, un fils, un époux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le deuil, auquel on élève un tombeau sous un cyprès... douleur d'un jour, que le temps emporte aux premières feuilles du cyprès. Ceci, c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au désespoir... c'est vraiment la France qui râle et qui est morte! Si je suis un fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est que peut-être arrivé-je trop tard. En ce cas seulement je suis un fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vôtres... un fou... je ne l'ai pas toujours été!

Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps étendu du mourant: Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dévoué! vaincu, pardonné, impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs entouré, honoré, pleuré;... encore un jour, et tu venais à bout de ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas même un royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre encore huit jours!

Ses paroles furent étouffées par les sanglots.

On tira un coup de canon à l'intérieur: Mirabeau se leva sur son séant, et d'une voix encore sonore et franche: _N'est-ce pas le commencement des funérailles d'Achille?_

C'était mieux que les funérailles d'Achille, c'était la mort d'Hector.

C'était la constitution française qui venait de perdre, elle aussi, son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies.

Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante échappa à sa lèvre... et cette voix éloquente, qui avait suffi à donner la liberté à tout un peuple, elle resta muette!

Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie à la douleur, il se laissa tenailler comme un martyr à la question, après quoi il ouvrit les yeux, et, sur une page commencée, il écrivit en grosses lettres ce simple mot: DORMIR!

Il avait vu le ciel, il avait respiré les derniers parfums, il avait entendu les derniers concerts de la terre, il avait dit adieu à ses amis, à sa soeur, à son enfant; il avait entendu les derniers sanglots de sa maîtresse qui pleurait agenouillée au seuil de sa porte... il avait compris les angoisses de la foule... À présent il voulait dormir.

Il s'endormait, quand il fut réveillé au nom de Pitt. Ce nom d'un commençant politique le tira de sa léthargie et lui rendit un instant la parole:--«Euh! si j'avais vécu, je lui aurais été fatal.»

Fatal, en effet, car si la même France avait eu, tenu dans son sein un Bourbon légitime, une constitution légale, Mirabeau ministre, et Bonaparte général, je vous demande où serait la grandeur de M. Pitt?

Il dit à l'ami qui soutenait sa tête accablée et couverte de sueur: _Tu soutiens cependant la tête la plus forte de la monarchie!_

À ces mots j'entendis _le fou de la reine_ qui disait tout bas:

--Et la plus forte tête, après celle de Mirabeau, c'est la mienne... O! la tête d'un pauvre fou, qui n'est bonne à rien, pas même à jeter à la populace,... un jour de crime et de fureur!

Quand la tête de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous étions à genoux. Il y a des têtes privilégiées dans le monde, leur dernier bond a de singuliers échos. La tête d'Alexandre retombe en brisant la monarchie universelle. La tête de Mirabeau brisait plus que la tête d'Alexandre n'a brisé, elle faisait voler en éclats la monarchie _immortelle_ de saint Louis, de Henri IV et de Louis le Grand!

CHAPITRE III

Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette vaste poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel aurait dû se couvrir, à ce triste et solennel moment. Je sortis de cette maison funèbre; je traversai cette galerie encombrée de livres en désordre, ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrés aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour, désormais pleins de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la trace évidente de son génie et de son désordre, il en avait fait un pêle-mêle étrange où se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa vie entière! Évidemment, cette demeure abritait autant de vices que de vertus! Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés de guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en vieille étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi, la tenture à l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé, reluisant, épais et riche! En même temps, sur ces meubles magnifiques, étaient épars dans la poussière et le mépris des livres, des journaux, des discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pensée révoltée... On voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il était mort brusquement. Comme il était un bon homme à la maison, chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et la soeur du mort, appuyée au marbre d'une console, était plongée dans les plus amères réflexions.

À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hâve; ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_; car à force de bienfaisance et d'urbanité la féodalité chassée de toutes parts se retrouvait encore à la porte de Mirabeau avec ses respectueuses formules; à la porte de Mirabeau, il y avait même un prêtre... un prêtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur distribuant les dernières aumônes de Mirabeau.

O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit charmant! grâce et bonté! force et courage!... Un monument placé sur les limites de la philosophie et de la politique! Il a réuni, par un privilége unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même ses passions à l'obéissance, il a dompté même son génie, il est mort après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer dans la voie étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui aussi, il a été fléchi par la voix d'une femme; il a embrassé avec transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains et gentilshommes; aux républicains il a donné le vrai et sincère langage qui se doit parler parmi les hommes attachés à la chose publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entièrement à son état d'homme nouveau, de citoyen, d'égalité.

Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme éloquent dévoré par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques, les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi compagnon avait brisé les outres dans lesquelles étaient contenus tous les vents de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du genre humain.--L'outre une fois percée, il n'en fut plus maître, et le voilà qui succombe à son tour, sous les vents qu'il a déchaînés. Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas d'imitateurs, et maintenant que te voilà mort tout entier, le trône de France renversé de fond en comble te servira d'oraison funèbre, d'épitaphe et de tombeau!

J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu, ne concevant rien à la douleur qui me saisissait à l'âme; jamais je n'avais ressenti pareille douleur; hélas! jamais je n'aurais imaginé que la perte de cet homme amènerait pour moi un découragement si complet. Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave; il était la reine, il était Barnave, il était moi-même; il était le drame autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment poussés par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le roman de ma jeunesse étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau, mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un écho dans toutes les capitales du monde; il n'est plus ce génie, il ne bat plus ce grand coeur, elle est épuisée, enfin (qui l'eût dit?) cette passion qui s'emportait çà et là, abandonnée à ses propres hennissements.

Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le pied sur la flamme éteinte de son flambeau renversé, je rencontrai un homme à demi penché sur un rosier mousseux dont il étudiait l'architecture. La méditation de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui manquait à sa collection, et courbé jusqu'à terre, il était devant cet arbuste, ivre, heureux, content.... Si l'on disait à cet homme: ami, de cette fleur qui vient de naître et du bouton qui s'épanouira demain, je te prie, faisons un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de s'éteindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez l'oeillet, le lys, l'anémone et la pervenche, et le laurier, et l'_immortelle_... Ah! de grâce, épargnez ma collection!

C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de Mirabeau! Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a défendu sa passion jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifié tout le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer ces dépouilles mortelles, demandez à ce peuple éloigné de son Dieu, qui ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le plus grand, le plus beau de ses temples, pour y déposer ce corps... le peuple aussitôt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacrée de l'autel, et chargée encore de reliques, il la posera sur le tombeau de son héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce moment; un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à ce peuple ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus, l'oubli d'une colère, ou le renoncement à une injustice: au nom de Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation d'épargner une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tête encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes vieux temples à Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que j'en fasse à mon plaisir!

Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement tout ce qu'il y a de plus lâche et de plus cruel!

Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans condition son humble écuyer, je veux quitter ce volcan qui me dédaigne; il faut m'arracher à la perpétuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il est mort, Barnave me dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne suis aimé de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe en ce monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien; en si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons.

Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la cité morte; adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opéra et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrissées et dorées par le vice; adieu à cette société fardée, en noeuds roses et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu! Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas monde, hélas! le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi!

CHAPITRE IV

Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon départ furent bientôt arrêtés. C'était par une chaude journée, au mois de juin, j'étais prêt dès le matin; mais avant de partir, je voulus saluer une dernière fois tous ces lieux où j'avais laissé tant de souvenirs. Je me rendis à la taverne du _Trompette blessé_, je montai dans la salle haute, où j'avais vu, pour la première fois, les héros de ce nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était alors! les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués de ce cabaret, si vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus ou dépassés! Ils étaient déjà vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dévoré ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mêmes bancs, tachés du vin de la dernière orgie, étaient assis les pouvoirs nouveaux de la France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles. Il est donc vrai, _la théorie_ est une grâce, une force, une fête... et l'expérience apporte avec soi une tristesse abominable. Où donc étaient les orateurs de ce club innocent encore? Ils étaient remplacés par des conspirateurs, cachés dans l'ombre, et chargés des livrées de l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses; ces Brutus et ces Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'échafauds!

Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne, et dans cette caverne arrivaient, à pied, les anciennes divinités de cet olympe anéanti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans livrée!

Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux et leurs hôtels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses; l'art était caché, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain autour du monument dégradé quelques ombres errantes des sourires d'autrefois.

Aux colonnes du Théâtre-Français, le _Mariage de Figaro_ avait disparu de l'affiche; il était remplacé par des drames de son école, avec moins d'esprit, de style et de talent! Voilà ce que c'est! vous semez la révolte et l'ironie, étonnez-vous de recueillir le doute et l'abandon.

La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable encan. Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les médailles, les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot, tout ce qui faisait jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce qui composait naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur les quais et sur les places publiques; ils étaient exposés sans ordre et sans choix à la curiosité indifférente des passants. On comprenait que les portraits de famille arriveraient à leur tour dans cet encan à l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des rigueurs de cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères, arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le grand roi!

C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures sur les générations anciennes, de les arracher violemment à cette vie intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de figures vénérables sur les places publiques et dans les carrefours, de déshonorer l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs. À l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour personne en France, le logis du roi lui-même avait été profané, le premier.

Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais vu tant de personnages divers, où j'avais entendu tant de choses inouïes; cette élégante petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets rouges... à ce qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux.

À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que l'appartement était à louer. On passait devant la maison, sans se découvrir.

J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne pouvait plus me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gâté en si peu de temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison de Mirabeau, ses grâces à l'Opéra, son esprit à la Comédie-Française, son inviolabilité à la vie intérieure; ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les malheureux!

Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée... Hâtons-nous, me disais-je, et partons!

J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir!

Ici je fus pris de vertige.--Eh quoi, partir sans voir Barnave, et sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et pourtant je quitterai Paris ce soir.

Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris, pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait! Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai, en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées, espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!...

Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui, je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la ville...

Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou songe?

Et tout à coup, poussant un grand cri:--Et la comtesse Hélène. Et ma mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château.

La sentinelle me demanda où j'allais?

--Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la douairière de Wolfenbuttel.

CHAPITRE V

Dans la cour du château, tout au bas du perron de Leurs Majestés, je vis arrêté le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'étaient groupés autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout était tranquille en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas réguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles; tout le château avait l'aspect accoutumé. Je pensai que j'étais le jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait à l'exaltation de ma tête: alors je me rassurai quelque peu, et je ralentis le pas.

La même voiture arrivée au galop, repartit au galop: les sentinelles portèrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans le repos.