Part 20
--Vous êtes entré dans un de ces moments de malaise qui attristent souvent notre ami, répondis-je, il n'eût pas voulu être surpris, surtout par vous, dans cet état de faiblesse et d'égarement.
--C'est grand dommage, en vérité, que toute cette âme et tout ce coeur en soient réduits là qu'ils n'osent plus se montrer, dit Mirabeau; en vérité, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand on marche dans un sentier si mal frayé et si obscur!
--Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et ces regrets conviennent-ils à la bouche de Mirabeau! Il me semble, en effet, que si la France obéit aux passions qui l'emportent, et si elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez voulu. C'est votre main qui l'a poussée hors des sentiers battus, c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise à courir çà et là, échevelée et saisie de terreur. Voyez, monsieur, que d'épouvante! En ce moment, le trône est ébranlé, l'ardente calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est perdu, les vieilles moeurs sont effacées, les ruines s'amoncellent dans ce royaume où rien ne se fonde... où tout est mort. Le hasard, aveugle dieu, préside aux destinées de ce beau royaume. Écoutez! mille prédictions sinistres pèsent sur ce roi plein de respect! En ce moment, plus d'appui pour le trône au dedans, au dehors la vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont également funestes; en vérité je ne sais rien de plus triste que cette position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est vrai qu'elle a fait votre gloire à vous, Mirabeau, mais que de doute et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hélas la triste position! qui a réduit notre Barnave à cette lutte terrible de son esprit et de son coeur, et qui le perdra, n'en doutez pas!
Mirabeau se prit à réfléchir profondément:--Je conviens, reprit-il après un silence, et j'avoue en effet que ce sont là de grands malheurs généraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgré moi que le trône en est venu à cette extrémité. Je suis né un sujet du roi, un sujet loyal, et rien ne m'eût été facile comme d'oublier les abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma liberté. Malheureusement le roi est mal conseillé; il est aveugle! Il ne comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie... Et quand je venais au roi, le regard plein de pitié, le coeur plein de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en sauvant le trône... ils se sont écriés que je jouais ma comédie, et que le trône serait déshonoré d'être sauvé par Mirabeau! Les voilà bien... les voilà tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous, Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que faire? ô royauté misérable! C'est la faute de son orgueil et non pas la mienne, à moi, abreuvé de tous ses dédains!
J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front était chargé de nuages, son visage, ouvert et franc, s'était contracté sous une sensation pénible; il y avait dans toute sa personne éloquente et superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais à un remords combattu.
Le Titan... le voilà écrasé sous les montagnes qu'il a soulevées! Phaéton, le voilà brisé sous le char qu'il a conduit! Le révolté recule à l'aspect de sa révolte! Ah! tu veux détruire et renverser... ruine et détruis, brise et renverse afin que l'heure arrive où ton crime apparaisse à ta conscience, ivre de vengeance et de remords.
Cependant, nous restions plongés l'un et l'autre dans une méditation profonde, interrogeant l'avenir, épouvantés de l'heure présente... Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tête avec fierté:--Certes, il y aurait de la lâcheté à désespérer du trône: avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se réparer encore à condition que les mêmes hommes qui ont poussé le royaume à ces progrès inespérés arrêteront le char dans sa course... il n'y a pas d'autre remède, et pas d'autre secours.
--Et voilà précisément, monsieur de Mirabeau, où est mon doute. C'est un singulier maître et difficile à régler, le mouvement: quand une fois on lui a livré l'âme d'un peuple, et sitôt que le peuple aveugle s'est mis en marche emportant les voeux, les espérances et les craintes d'un royaume, allez dire à ce peuple: _Halte-là!_
--C'est vrai, Monsieur, le char est lancé, mais peut-être, en me plaçant tout vivant sous sa roue, au risque d'être écrasé, pourrai-je l'arrêter un instant? Rien qu'une heure et tout serait sauvé. On revient si vite en France à la vérité, au bon sens, pour peu que la France ait le temps de se reconnaître. Enfin, croyez-moi, voilà mon ambition présente... Sauver le roi ou périr. Car, entre nous, mon entreprise est une tâche odieuse, absurde, impossible, et ma royauté me poursuit comme une honte. J'étais né peut-être, comme mon cousin le duc de Guise, pour être un héros des dissensions armées, des guerres civiles, des révoltes de citoyens; mais jamais je n'aurais accepté ces émeutes que pour venir, après un jour de victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majesté soumise de mon roi. Oui, j'aurais été heureux et fier de me montrer sujet fidèle, après avoir prouvé que j'étais un sujet redoutable. À l'heure où nous sommes la sédition est changée, et la révolte a perdu toute sa grâce à mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux pieds du trône... Ah! fi d'une sédition en guenilles! Fi de ces mains mal lavées! Que m'importe, en effet, d'avoir brisé le joug léger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain qu'on appelle le peuple? Sous cet étrange souverain que nous nous sommes donné, l'esclavage est une honte et devient un joug insupportable; moi-même, le maître absolu de ce peuple, dont j'ai retrouvé le nom perdu, après que Montesquieu eut retrouvé ses titres égarés, à quelles humiliations m'a condamné son caprice! Allons, Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la colère ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons, Mirabeau, éclate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gré de nos passions, renverse et brise et tue! O popularité fatale! humiliante protection! indigne succès! À ce vil métier j'ai perdu toute mon âme; pour cette vile royauté j'ai renoncé à mes préjugés les plus chers; j'ai brisé ma précieuse couronne de comte, que j'avais défendue contre les Caramans eux-mêmes; je suis devenu un fanatique! Mes vices, mes vices si chers, je les ai oubliés et je leur impose un frein. Je me cache, oh! qui l'eût dit! pour aimer ma chère maîtresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide en tout ceci! Pour moi, la vie est le néant, elle me pèse et me lasse; et je sens dans mon coeur le plus poignant des remords, non pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que l'opposition n'est plus de mon côté; que c'est moi qui suis le maître, et qu'il y a à défendre une monarchie... un roi, quinze siècles; quand je me vois, à présent le maître absolu, sans obstacle, et que là-bas une reine de France, une femme... appelle en vain le ciel et les hommes à son aide!... et que moi je suis là, frappant cette monarchie à terre, méprisé par cette reine, odieux à ce bon roi qui m'a délivré!... Non certes! non, cela ne peut durer; il faut que je sorte à tout prix de ce malaise et de cette honte; il faut que j'en sorte ou que je meure!...
Ainsi il parlait désespéré; il attendait une réponse; il hésitait.
--Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des obstacles, même dans votre bonne volonté pour cette monarchie au désespoir?
--Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison, c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien pesé, j'aime encore mieux celle-là que celle-ci; celle-là rampe, et je l'écrase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace, qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: _tue et tue!_ Elle hait la guerre, elle hait le génie et le linge blanc. Elle a cru me faire une grâce extrême en me permettant la poudre à mes cheveux, un carosse et derrière mon carosse un laquais. Décidément, c'est un parti pris; là, dans mon âme, et là, dans ma tête, il faut, sujet, que je revienne au roi; homme, que je revienne à la reine... orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volontés suprêmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande résolution que je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir?
--Vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir, monsieur de Mirabeau! je suis tout à vous, ordonnez. À mon premier voyage à Versailles, je l'ai promis à Barnave; pour sauver la reine de France, pour sauver la soeur de notre empereur, rien ne doit me coûter; ma vie est à vous, à ce prix.
--Ainsi, ce soir, à onze heures, vous consentez à me prêter un cheval et à me suivre, vous-même, vous tout seul, au rendez-vous de cette nuit?
--Mes chevaux seront prêts à onze heures.
--Il faudra prendre garde à ne pas être remarqué, ce soir. Il y va du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui précieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti dont je me suis fait l'esclave vient à me deviner, je suis mort! et, véritablement, avant ma tâche accomplie, il me serait pénible, il me serait affreux de mourir.
--Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour les âmes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrière; ce serait un coup fatal qui dérangerait cette lutte inégale entre le roi et le peuple, à laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une inconsolable douleur de vous perdre à l'heure où je commence à vous connaître, ô vous, mon grand homme et mon héros!
--Votre héros! après Barnave pourtant.
--Barnave est si malheureux!
--Ajoutez, il est si jeune et si grand rêveur, si cruellement marqué par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa crinière.
--Mais qui de nous n'est pas frappé à mort? Moi même je sens à mon front le signe fatal.
Puis se retournant vivement:--Ce soir à onze heures dans votre cour.
--Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prêts à partir!
CHAPITRE VI
À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau se mit en selle en excellent cavalier qu'il était. Avant de sortir dans la rue, il s'enveloppa de son manteau, et le voilà parti les yeux baissés. D'abord nous marchâmes avec précaution; nous fîmes plusieurs détours pour n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la cime des arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de la forêt passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obéissance passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demandé où nous allions.
J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire auquel je m'étais vu condamné tout d'abord;--le rôle d'un agent sans intelligence, qui ne sait même pas pourquoi il est dévoué, et qui cependant se dévoue, entraîné par une force irrésistible. Ainsi j'allais subjugué par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de vagues promesses échappées à son découragement. Le Mirabeau populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et qui revient par instinct à ses amours primitives; le voilà qui va sauver le trône qu'il a perdu; il se glisse en ces ténèbres, cachant son visage et dissimulant sa route, livré aux angoisses d'un nouvel avenir et d'un passé qui le lie étroitement avec les principes qu'il va combattre.--À quelle lutte horrible était soumise cette âme ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé qui se venge, et qui devient dieu dans la foule; c'était l'homme d'État, pensif et réfléchi, s'arrêtant honteux devant des ruines, et tiré de son enivrement par des voix de détresse. O misère! Il tremble à l'idée que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue forêt: sa tête était penchée sur sa poitrine, et de temps à autre de violents coups d'éperons dans les flancs de son cheval venaient attester la violence des passions qui le brûlaient.
Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé; moi, pensif et tout entier à mille idées étranges que je rougissais de m'avouer; héros tous deux, lui, à la façon d'un grand homme qui s'est trompé; moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir où.
La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne finissait pas. Où allions-nous?
Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile vous guide: une reine est là-bas qui vous attend; vous savez où vous allez; quelle voix vos oreilles vont entendre; et quelles prières, quelles paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour moi, je vais à votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des passions et des hommes qui ont besoin de moi!
Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivâmes au carrefour de la forêt: six chemins à la fois se présentèrent à nos pas incertains, un poteau unique étendant six bras de chêne indiquait aux passants la route à suivre; mais la nuit était déjà sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions tracées sur le poteau.
Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du poteau indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet, et tremblant de laisser passer l'heure du rendez-vous.
Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient; c'était comme une danse échevelée où les arbres tournent, remuant leurs branches avec l'élégance d'un danseur dont la tête est chargée de plumes: ainsi dansait la forêt. On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant nous, d'une roue de fortune entraînant avec les voeux animés, les espérances, la bonne humeur, et les imprécations terribles des joueurs.
Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait qu'il était doublement hors de sa route, égaré à jamais, doublement égaré, comme un homme qui ne peut avancer ni reculer.
Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches lactées, c'était au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'était une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement inégal, sur une mesure entrecoupée; un chaos sans règle, un mouvement sans cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne impossible à décrire et dont il était impossible en effet de se tirer.
Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à terre et s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre épineux, il soupirait dans le buisson touffu, il riait à gorge déployée, accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, pâle et gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras mystérieux pour nous étouffer.
On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres glissaient, voilées et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait toutes les formes, carré, long, oblong, rond, en pointe, en pyramide, en trapèze, ou plat comme la pierre d'une tombe, élevé comme une colonne triomphale, saisissant à faire peur toutes les formules géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces trapèzes fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent, qui grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se déridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou.
Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que nous étions égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un frisson, un tintement, un cri de bête fauve, un chant d'oiseau, une onde, un murmure, un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une étoile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!
Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondément. C'étaient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de résolu, qui attestait le découragement d'une homme supérieur.
Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais descendu de cheval à son exemple, et je m'étais assis à ses côtés.
--Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me montrant le ciel.
Puis il reprit:--Oui, là-haut un nuage, un mince nuage au-dessus d'une mince étoile, et voilà une reine à jamais perdue! Une reine! une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit, elle pâlit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prête, attentive, l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si l'horloge sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!--et cette nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera fermée; à tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau crime, elle dira: _C'est un lâche!_ Et elle sera irritée, non pas en reine, en femme; elle se méprisera d'avoir songé à moi, qu'elle méprise! Alors le mépris plein le coeur, elle regagnera la couche de son triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant comme un villageois dont la récolte est achevée, elle le regardera avec complaisance, et, songeant à moi, elle le trouvera beau! Moi, cependant je vaudrai à ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je réchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera que je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté près de la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une nuit passée à tous les vents d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure forêt s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Après quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau! malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne et sur ce ciel qui reste noir!»
Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en eus pitié, je ne lui parlai pas.
--Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content et si fier de la sauver! Je portais à ces pieds sacrés et charmants tant de zèle et tant de respects! Je lui voulais crier grâce! et merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effacé, tout brisé! tout déshonoré! Pourtant cette royauté que j'allais sauver, qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié? Vieille monarchie, antique rempart... Royauté de la France! morte! morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse d'un libertin; parce que j'ai été désoeuvré et joueur. Morte! parce que j'ai fait des dettes que je n'ai pas payées, parce que j'ai été séducteur adultère et vagabond sans respect pour mon père, et sans obéissance à mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son vieil époux. Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaçant les lettres de ce poteau au moment où je franchis ce carrefour. Je voudrais bien tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrétien, pour lui expliquer la vanité de l'histoire du monde, et pour lui dire à combien peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir par moi, dont mon cheval aurait pitié!»
Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût entendu lire en cet instant l'Histoire universelle de Bossuet.
Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici, dans la forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra l'écho obéissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la pierre du rocher, contre la voûte du ciel, il se prolongea bien loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrêta que dans le jardin de la reine, à la place même où Mirabeau était attendu.
--On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien il fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien s'enveloppait dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tué César: il était appuyé contre la statue du grand Pompée, comme je suis appuyé contre ce hêtre...
Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:--Je ne voudrais pas être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de César!
Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout son long auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit.
Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes, sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies, tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine, dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux, le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent. J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels; sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir.
Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le secouant fortement:
--Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons, debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas, Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros, il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde, oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le secouer, il ne se réveille pas!