Barnave

Part 2

Chapter 23,818 wordsPublic domain

«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses emportements subits, par ses colères sans frein, par son muet repentir, par sa mort atroce, et par la réhabilitation posthume qui fut faite autour de son nom, cette belle part de la jeunesse condamnée à l'obscurité par sa naissance, et qui consent de tout son coeur à l'obscurité, à condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera toujours préjudice; cette révolution est, pour cette jeunesse, un grand malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache à son repos; elle l'entoure à l'improviste de grandeurs inouïes et volées; elle la dégage en même temps de son premier serment, ce premier serment solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptême! Ajoutez à ces erreurs de la jeunesse, aux temps cruels des révolutions, que la révolution est féconde en parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils se disent cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, était l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a plus de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour personne! Aussitôt que Mirabeau fut le maître, il n'y eut pas de raison pour que Robespierre n'eût pas son tour. Seulement, dans cette lutte haletante et misérable de pouvoirs éphémères qui s'élèvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on a dérangé la voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd, on est perdu.

«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais à moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte d'enfant mal instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'écoute les conseils et les leçons de personne), il ne s'offrait à moi que trop de modèles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un effrayant contraste, j'ai choisi, par une préférence qui lui était due, et qui ne pouvait étonner personne, un prince affreux, tout semblable à ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de Tibère «qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à force de débauches secrètes et de forfaits ignorés!» Je l'avais sous la main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine à épouvanter les enfants. Ce brigand ténébreux, cet idiot, qui, pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, épouvanta les bourreaux eux-mêmes de sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de méchanceté?»

* * * * *

Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé sans art, conduit sans talent, plein de hasards et si mal disposé, qu'en le relisant, à cette heure, et revenant sur ces pages oubliées, il me semble en effet que j'assiste au rêve d'un malade. Où donc avais-je, en effet, rencontré cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom de l'Allemagne? Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde et le niais le disputent à l'impossible? En vain, même aujourd'hui, j'y voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger, réparer, réunir par un certain lien ces fictions malséantes, ce serait entreprendre une oeuvre inextricable, et moi-même je me demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public contemporain de _Notre-Dame de Paris_, du _Vase étrusque_, des premiers contes de Balzac, de _Volupté_, d'_Indiana_, et de tant de belles oeuvres justement honorées, et populaires à bon droit, a pu tolérer la lecture de cette oeuvre informe? Il faut donc que la jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents délires portent en eux-mêmes une inexplicable excuse, pour que ce _Barnave_, à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de colères mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevêtrement fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible révolution, ait trouvé grâce un instant aux yeux de ces lecteurs dont les pères avaient été les témoins, et quelques-uns les acteurs de cette histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui m'étonne, et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où la fiction se dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges; à l'heure où la vérité, toute nue, apparaît manifeste, irrésistible, et montrant, à qui l'a outragée, un visage sévère et voisin du mépris. Voilà, sincèrement, ce que je pense, à cette heure où je suis juste avec moi-même, de ce fameux _Barnave_ et de sa fameuse préface, et s'il était possible d'anéantir un livre qui a vécu même une minute, une seule, à coup sûr je jetterais volontiers ce livre aux flammes vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et le châtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis à l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût, des bons esprits, des sages esprits, des prévoyants, des amis de la chose honorable, honorée et faite avec art.

Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé: _Des choses qui se portent bien_... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains, vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux _livres qui se portent bien_! Un livre en belle et bonne santé respire à chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme! Une passion bien portante est fière et forte; un vice même, _bien portant_, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez Harpagon, voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire, ami, te voilà au niveau de la renommée et de la gloire, au niveau de toutes les fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Maître absolu de ton âme, tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles sentiments, tu vas parler la belle langue à l'accent grave, intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants de l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade que ce triste _Barnave_, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y a rien de plus triste à voir, et de plus triste à suivre que ce fantôme de Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et coup sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement sans motif; c'est un accès de tétanos, un véritable _delirium tremens_! Roman du vide et du néant! Marionnettes et polichinelles de l'histoire! Un théâtre où rien ne se passe, ou pas un ne parle à la façon bienséante, honorable et superbe de la force et de la santé. Fausse éloquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis quelques pages véhémentes à propos de Mirabeau, et peut-être aussi le _Retour de Varennes_, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le silence est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au plus à des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, à Gênes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on les eût prises, de loin, pour des marbres... ce n'étaient que des mannequins, remplaçant misérablement des statues mutilées.

Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oublié dans les limbes, à cette lanterne, où tantôt la flamme envahit le verre enfumé, où tantôt la flamme éteinte emplit de nuages et de nuit ces verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir: Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon oeuvre! Hélas! il n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un fagot mal lié!» me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent, comme s'il n'y avait pas: _fagots et fagots!_

Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que voilà bien longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il vous plaît, la première préface à l'endroit même où nous l'avons laissée il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a paru diablement long.

SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE.

«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter, que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai pour lui.

«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas, publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli ne peut tomber que sur moi seul.

«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent, vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:--Ah! mon ami, qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous barbouilliez de honte un premier prince du sang?

«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face, et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne: mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas à la vérité.

«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des batailles avant de trahir son pays.

«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page. Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près; dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désoeuvrés; la chasse seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut être un prince ou bien Mme de Montesson, sa maîtresse, ou tout au moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.--Ah! monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul.

«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu plus haut, j'espère que nous serons plus heureux.

«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses moeurs faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans, libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques, lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour, que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se sont éteintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous chasse.»

«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin, monsieur, c'est notre trisaïeul.

«--C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre trisaïeul! Remontons encore.

«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte.

«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs. Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît: l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main.

«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion, au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était écrié, avec Lagrange Chancel:

Nocher des rives infernales, Apprête-toi sans t'effrayer À passer les ombres royales Que Philippe va t'envoyer.

«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence, l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits.

«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire encore:--Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons de mieux dans notre généalogie.

«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut, car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles lointains.

«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent: à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon goût.

«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine, Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur, un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si j'en parle?

«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie, elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès.

«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous autres, quand nous l'osons.

«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre parti sur leurs tableaux d'histoire.

«À les entendre, et pour complaire à des vanités de famille, il faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et demi, et désormais la plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut. Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et libre? Est-ce ma faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos aïeux, comme un parvenu de la veille désavoue son père le maltôtier? Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité de mensonges, mais je sais qu'elle ne servirait de rien à ceux que j'adulerais si bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs ancêtres? Quels ils sont, voilà ce qu'on demande. Il se peut même que, loin de perdre à ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire, par la comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence avec eux dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun de ces legs de gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pères, s'ils possèdent toutes les vertus qui leur ont manqué.»

* * * * *

Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté venimeux! De ces pages misérables, est venu à mon triste roman son petit succès d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid, et que je me rends compte des injustices et des cruautés que contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et je me demande en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences misérables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle était bienséante, en effet.

C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de tous les rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette préface misérable; et la belle oeuvre, après tout, de l'injurier dans ses ancêtres, et la belle ambition de ressembler à ces misérables petits tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'était joli et bien trouvé de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait toute liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à bon marché!

Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqué, je ne disais que la moitié de la leçon qui m'avait été faite par le plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'aîné, mon second père. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Débats_ où, depuis trente années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme honnête et laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure présente, et qui, déjà, se sent tout pénétré des exigences de la terrible et décevante profession du journaliste. Moi, de mon côté, le voyant affable et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai jamais retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur, je lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut relire les épreuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite à M. de Chateaubriand pour les épreuves de l'_Itinéraire_ et des _Martyrs_.