Part 19
C'était bien la femme abandonnée à l'extase, à la crainte, aux transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait une âme ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantôt elle m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantôt elle me repoussait, avec tant de force et d'énergie! Heureuse--épouvantée--insolente--altière--humble à mes pieds--agonisante! Elle était toute flamme et tout frisson, tout délire, haletante, éperdue... et moi, je passais par toutes ses transes, je provoquais toutes ses espérances, je subissais toutes ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fâchais... je lui disais: _va-t'en!_ Je la rappelais... consolée! O lutte étrange! ô mystère! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demandé grâce et pitié, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien attendre, ébloui, furieux, j'ouvris ses bras à mon amour; ses bras me retinrent avec une passion silencieuse et frénétique. Oh malheureux! je ne songeais qu'à mes transports du moment, je me livrai à cette femme comme à moi elle se livrait; inconnu à elle inconnue, et délirante, elle à moi délirant, à moi tout jeune, à moi timide, amoureux, plein de fièvre... ô bonheur! Elle était donc à moi cette beauté invisible!... elle était à moi, elle vivait pour moi, et j'embrassais un fantôme! Hélas! tant de passion... et déjà tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et qu'elle me donne... un baiser. Elle était là furieuse, insensée et pleurante! Elle m'appelait un traître, elle m'appelait un lâche! Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et par mes respects, je voulais protester contre l'entraînement qui l'avait perdue... Elle était immobile! Elle était silencieuse! Étonnée, elle-même, de ce grand crime dont elle était la complice innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient semblaient mettre au défi ma probité, ma loyauté, ma chevalerie!... Enfin, quand elle me vit à genoux, baisant ses mains, et demandant à mon tour: grâce! pitié! pardon!
--Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que ta bouche implore!--Adieu!
Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu! Elle était déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite sa hardiesse et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta, comme obéissante à un remords mêlé de pitié, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta: Pourtant si bientôt arrivait ton dernier jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me restaient fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre dernier baiser!
À ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette muraille du Palais-Royal et de l'Opéra où tant de vices avaient passé!
CHAPITRE III
Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai demain! Tant le doute est un corrupteur certain des âmes les mieux trempées! Certes, j'étais convaincu de l'honnêteté de cette femme autant que de sa beauté suprême... Eh bien! lâche et misérable ergoteur, j'aimais mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'étais, ingrat et lâche amoureux, quand tout me disait que j'étais le premier amour de cette beauté sans nom... Je me faisais toutes sortes de raisonnements misérables pour me bien démontrer à moi-même que j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se moquait de ma naïveté...
Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti sans réplique aux sophismes qui s'arrêtaient dans mon cerveau, et ce démenti qui me sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par la sincérité de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais! J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi toute entière... Oui! mais je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleuré cette lèvre où murmuraient ces tendres paroles... à l'instant même où j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la cherche... ou bien la voilà qui me revient, mais toujours invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me donner enfin ton sourire et ton baiser?
Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant même où je quittais la France, épouvanté du bruit, des ténèbres, et de l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections complètes, ces rêveurs à la poursuite de tant de misérables petits bonheurs, pour comprendre à quel point il serait misérable et honteux de ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle heure de mon premier amour.
Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant rien oublier de cette aventure étrange, des moindres incidents de cette nuit de folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me consolait de me raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs... Un peu calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans cette ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où s'éclipsait la royauté de la France, son égale sous le soleil! En ce moment, la ville était déserte, le roi, la reine et la cour fatigués du spectacle éternel de la cité devenue trop grande pour la royauté nouvelle, avaient cherché une ombre, un refuge, un peu de calme et d'oubli dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant, trop heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs, à tant de violences, d'échapper à la fatigue, à l'isolement, aux ennuis de la ville de marbre et d'or.
Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand siècle a passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un seul roi qui n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants ne suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de sa propre grandeur. Rien qu'à parcourir cette ville sonore, on comprenait confusément que sa prospérité n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un rêve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour, encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple souverain, pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres, ces capitaines, ces évêques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de simples citoyens. La mort pesait déjà sur cette ville insensée à force de richesse et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes de la molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée! À peine elle a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd dans la débauche et le plaisir.
Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du passé, sans souci du présent, et déjà courbant la tête sous la main pesante de l'avenir, telle on m'a dit qu'elle était encore aujourd'hui, cette ville ouverte à toutes les dégradations. Comme elle vivait de la royauté, elle est morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de ses habitudes paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes que la postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter du nom des morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la dernière fois, ce temple dégradé où se tenait la majesté de Louis XIV, déjà tout était sombre et mort, l'herbe, ornement des cimetières croissait déjà dans les places publiques, les volets de ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme à l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé au dehors; tout est sombre au dedans; le feu est éteint; le lit est défait; le meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cessé de sonner les heures, le jardin est mort, vide est le bûcher; la vie est absente à jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va naître et plus de vieillard qui va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière qui se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille, la maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et dans son abandon, cette antique cité des miracles, lorsque au bas de l'escalier du palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits gâteaux.
Je m'approchai de l'étranger, il me salua.--Voulez-vous manger un petit gâteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont à Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne nous verront pas.
--Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de l'étranger, que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt que de nous blâmer, ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur à cette croix de Saint-Louis.
--La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau à la corbeille, elle est si belle... et si bonne.
--Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux; cette croix, elle l'aurait vue; elle voit les malheureux de si loin!
--Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux, vous voyez bien cette dalle de pierre; elle a cédé de deux pouces depuis que ce brave officier est venu se poser à cette place, pour la première fois.
Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était affectueux, bienveillant et causeur, l'officier était simple et réservé, moi j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes gens sans prétentions, et je trouvais les petits gâteaux excellents.
L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux; il courait après les plus imperceptibles nuances de la pensée et des objets extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il était le héros, il en avait de charmantes, à propos de rien. Par exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les avait achetés...--Dans une humble boutique éclairée à demi; le comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs, à la peau blanche, et qui sourit à merveille...
Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais tout oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement à sa corbeille à peu près vide... encore un gâteau, j'allais savoir toute sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui vint à moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres, emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tête, il prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me jetant un regard de reproche et de pitié.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais.
Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur, m'écriai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus agréable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont vraiment d'honnêtes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il fait tant de peur?
--Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait, que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable qui a la rage, malgré la consigne, de faire son commerce sur les marches du château; l'autre, savez-vous qui est l'autre?
--Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec empressement.
--Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez, plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins que le fou en titre du roi d'Angleterre, à qui je viens de faire délivrer un passe-port.
--Et son nom, je vous prie, Monsieur?
--Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.
CHAPITRE IV
Le secret que j'avais confié au papier, je l'aurais dit volontiers à Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il me sembla que Barnave était tout à fait le confident que je cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne fortune et les doutes qu'elle avait fait naître en mon esprit.
--Bon! dit-il, vous avez trouvé la fin du roman! quelle étrange passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur incomplet... un baiser qu'on vous a refusé... Ah! triple Allemand que vous êtes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre histoire?... Au fait d'où vous vient cet embarras inexplicable? À tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux. Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc qui preniez en pitié le fou de la reine, on ne vous manquerait pas de respect en vous donnant un grain d'ellébore!--Ah! dites-vous, la dame était masquée!--Eh bien! prêtez-lui tous les visages qui lui conviennent le mieux! Son masque a caché cette femme à vos yeux, il en cache, en même temps mille autres plus belles et plus charmantes, celle-ci que celle-là... Pour vous cette femme est partout; elle a tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est belle, elle est noble... elle a tout... Rêvez le reste, et ne pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent léger, vif, pénétrant, en homme habitué aux objections... Puis, comme il ne me voyait pas calmé...
--O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en péril, un peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante à l'annonce des plus grands événements, Mirabeau monte à la tribune, éclipsant tout ce qui se présente, et moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! À cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante, il faut que je m'occupe à compléter une intrigue de bal; il faut que j'assiste aux commencements d'une passion finie! Holà! le joli métier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc, puisque vous le voulez, quelque remède à vos douleurs d'amour.
--Il faudrait, repris-je un peu rassuré, découvrir quelle était cette femme, comment elle était venue à ce bal et pourquoi donc elle m'a choisi dans la foule, et laissé là, l'instant d'après, sans me dire: _Au revoir!_
--Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'étais que de vous... je me ferais le plus beau du monde, et la tête haute, et le jarret tendu, j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas à un orateur populaire, animé de toutes les passions d'une révolution sans pitié, je voudrais deviner, à moi tout seul, la dame et souveraine de ma pensée; je la reconnaîtrais à sa voix, à son geste, au feu de ses yeux, à ses mains, à sa parole, à son silence, aux révélations du sixième sens... et puis, si elle échappait à ma recherche, à mes transports, voulant compléter absolument l'amour et le bonheur qu'elle m'a donnés, je chercherais dans la plus belle foule, et quand j'aurais rencontré assez de beauté, de jeunesse et de grâce amoureuse, alors, prosterné sous le regard de cette beauté, je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais mieux, j'irais dérober, comme un voleur de nuit, la sensation qui vous manque, après quoi, j'en demanderais pardon à la dame!... Il y a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien votre émotion sera complète, ainsi rien ne manque à votre roman de vingt ans!
Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède était trop grand pour le mal:--Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux; recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la première qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de bonheur, je n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons une âme. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa main, si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds, si j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: _François Barnave!_ En ce moment, je n'aurais plus été Barnave. En ce moment, dompté, docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau, la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son coeur. Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pesé dans les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris... Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connaît pas assez pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance... et si loin de son désespoir!
Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais avec un étonnement qui le déconcerta, il domina son trouble, et reprenant son sang-froid:
--Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables; mais j'en suis le maître et je m'en sers pour avoir du coeur. D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes, croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage est de ne pas chercher à le soulever.
Il reprit, d'un air de résolution effrayant:--Voulez-vous que je vous dise absolument, le voulez-vous? quelle était votre inconnue?... Interrogez votre âme et sondez votre coeur!... Répondez-moi!
--Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.
--Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y a de grands repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore une fois, le mystère est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de plus, je vous en prie, aussitôt que vous saurez ce nom-là, ce nom caché? Comme il sonnera tristement à vos oreilles, quand vous l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez d'où elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous à tout savoir.
J'attendis.
Il reprit en ces termes:--Vous connaissez, ou du moins vous avez vu, sur le chemin de Luciennes, une femme à la démarche élégante et molle, à la taille svelte et légère, un oeil qui brille, un regard qui blesse, un pied qui glisse en passant!
--Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et cependant, j'étais déjà fort inquiet.
--Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène à Rome, il y a mille sentiers qui mènent au château de Luciennes. Dans ce château, la dame est un mystère, une fable, une aventure, un accident! Rien de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les uns la saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font semblant de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme a tout donné!
Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles couvrent de leurs mépris cette infortunée... Il est vrai que ces mépris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle, alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune royale, elle méprise également ces respects et ces dédains; elle marche, et le front levé dans ce Paris, dont elle fut la souveraine; et elle va partout, en simple artiste, qui est restée et femme et reine, en dépit de tous les changements de son visage et de sa destinée...
--Or ça, repris-je, ému jusqu'au fond du coeur, si je vous comprends bien, cette femme est une prostituée, une honteuse personne élevée à toutes les grandeurs de la prostitution! Elle à vécu de honte et d'infamie; elle a fait pleurer le misérable; honoré le lâche, adoré le brigand; elle a rempli les Bastilles et vidé le trésor?
--Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les autres, c'est une idéale créature, encore adorable! Elle est le rêve enchanteur de la dernière passion des rois de France. Elle a remplacé Agnès Sorel, dame de beauté, comme le feu roi remplaçait Pharamond; authentique et précieuse relique de l'amour, comme l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir absolu; c'est une savante à chasser les nuages d'un front couronné; c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vêtu de gaze et chargé de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un prophète; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et des plus beaux qui la rêvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre toutes les choses qu'il allait perdre à jamais qu'ait regrettée, à son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut à lui le dernier.
Je me levai presque désespéré.--Assez, assez, Barnave; cessez de grâce, et brisons là cette exécrable moquerie. O ciel! serait-ce possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle à ce point l'ingénuité, la grâce et le charme? Aurait-elle, en son abandon même, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rôle affreux de la courtisane amoureuse, oublier si complétement ce qu'elle était dans ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque, y pensez-vous?
--Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-même? Elle a l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a présidé, la première, à ces bals où tout est possible, où tout est permis; elle est la vanité même, elle n'a plus de roi de France à séduire; elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de Wolfenbuttel...
--Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix... Voilà, trait pour trait, l'image exacte de la plus séduisante coquine qui se soit assise au trône de France... Et, vive Dieu! mon prince... il faut que vous soyez né sous une heureuse étoile pour avoir rencontré madame du Barry.
CHAPITRE V
L'homme qui parlait ainsi, c'était Mirabeau lui-même! Il avait l'oeil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait un profit, disant que c'était dans son domaine... Enfin ce qu'il n'entendait pas, il le devinait.--Vive à jamais la comtesse du Barry! s'écria-t-il... Et plût au ciel, mon confrère... et mon rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour...
Interpellé brusquement par cette voix irrésistible, Barnave étonné s'éloigna sans mot dire, et s'inquiétant fort peu des doutes dans lesquels il m'avait plongé... Mirabeau suivit du regard Barnave qui s'éloignait. Il y avait dans ce regard de l'intérêt et de la pitié:--Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le coeur vaut mieux que la tête! Génie inquiet dont l'éloquence n'a pas d'égale! Barnave, emporté par la passion qui te brûle! Infortuné! comme il a menti à sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier rang des grands démolisseurs...
--Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi fuit-il ainsi à mon aspect?