Part 16
Une nuit où tout reposait, excepté nous et les sentinelles des deux camps, dont les lances au fer éblouissant renvoyaient au loin les pâles rayons de la lune d'avril, assise sur son trône d'argent, nous nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme dominés par le fleuve aux flots d'argent où se balançait mollement la galère de Cléopâtre. Nous nous taisions. Ce silence qui succédait à tant de tumulte n'était pas sans charmes; nous poursuivîmes notre route jusqu'à ce que nous fussions arrivés au palais de la reine. C'était un vaste et élégant édifice entouré et défendu de toutes parts, il s'appuyait sur cette même tour au sommet de laquelle Antoine fut enlevé, frappé d'un coup mortel. Tout était silencieux dans le palais; pas une lumière qui indiquât un de ces festins somptueux dont chaque toast était annoncé à la ville par des fanfares, comme s'il se fût agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au temps de Ptolémée, une de ces nuits silencieuses comme si César, enveloppé dans l'ombre, et se cachant à tous les regards par un dernier respect pour le sénat et le peuple romain, eût dû venir le soir même et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie adorée entre tous les amours.
Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous étions encore à chercher en quels lieux se divertissait l'empereur, lorsqu'à l'angle du palais nous aperçûmes une petite porte... un mystère, qui s'ouvrit lentement. Bientôt un esclave en sortit; il referma la porte avec précaution, après quoi il se dirigea vers la ville où tout dormait. Il portait sur ses épaules un tapis de Perse aux couleurs sombres, et roulé avec soin. Nous fûmes curieux de savoir à qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-être était-ce un présent que la reine envoyait à quelque capitaine romain. Nous suivîmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils entrèrent d'abord chez un devin célèbre par ses prédictions et son inflexible avenir.
--Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement, d'un philtre amoureux sans doute.
Ainsi parlant, il levait les épaules, comme un homme qui ne croit ni aux astres ni à leur influence ici-bas.
Bientôt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vîmes entrer dans la tente d'Énobarbus. Énobarbus était l'intime d'Antoine, un glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs.
--Par Jupiter! m'écriai-je, mes pressentiments ne m'auront pas trompé: Énobarbus aura ce beau tapis.
Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps après, et ils se dirigèrent dans un quartier tout opposé, chez Mécènes, le favori d'Auguste. Caché dans Alexandrie, il méditait en secret la ruine d'Antoine. Mécènes n'était pas encore ce que je l'ai vu depuis, gros, gras et lourd, tout parfumé des louanges d'Horace et des apothéoses de Virgile: il était tout simplement un diplomate à la main blanche, avec le bout de l'oreille déjà rouge, et d'un embonpoint très-décent qui, de nos jours, n'eût pas outrepassé les bornes d'un fauteuil de conseiller d'État.
--Je n'y comprends plus rien, dis-je à mon compagnon, et vous?
--Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au tapis, à quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe! on donnerait vingt tapis comme celui-là pour le savoir.
--Nous le saurons peut-être, lui répondis-je; il ne s'agit que d'attendre.
En effet, nous attendîmes beaucoup plus longtemps à la porte de Mécènes qu'à celle d'Énobarbus. À la fin le tapis se montra de nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au détour du môle de Césarion nous le vîmes entrer, devinez où? À la caserne même des gardes prétoriennes. C'étaient d'anciennes troupes de César, les premiers vainqueurs de l'Égypte, les mêmes qui avaient imaginé de frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de sauver leur beauté que leur vie elle-même. Nous fûmes sur le point de renoncer à la recherche de cette énigme.--À qui donc en veut cet esclave? et que veut-il? où va-t-il?--La caserne le retint longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque sur le seuil et baisèrent avec respect la pourpre tyrienne; à la clarté des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du mystérieux tapis.
--Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stoïcien, que voilà un singulier messager: généraux et soldats, la tente du diplomate et la simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la même sécurité... Et, si je ne me trompe, le voilà qui entre dans le palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athénien entrerait à l'Académie,
En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystérieux tapis fut introduit dans le palais. Le palais du général éclatait de mille feux; échauffés par le vin, les convives, Africains ou Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles patriciennes, se livraient à cette gaieté bruyante qui plaisait si fort à l'empereur. Savant dans les voluptés de l'Asie, on avait vu Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer son cuisinier à l'égal d'un homme de guerre; et même ce soir-là le festin était plus somptueux que jamais, car on parlait dans le public d'un défi entre Antoine et Cléopâtre, d'une lutte inouïe entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupté qu'il s'agissait de remporter. L'arrivée de l'esclave au tapis de pourpre fut donc brillante et animée; à ce moment le banquet recommença de plus belle et les flambeaux jetèrent une clarté plus vive. Pour nous, assis à la porte du palais, et sans nous communiquer nos doutes, nous nous livrions à mille pensers divers.--L'âme de Scaurus était en souffrance et sa sévère indignation ne pouvait se contenir à l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donné le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et prudent, que rien ne saurait étonner, je trouvais plaisante cette destinée de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier résultat, aux plaisirs d'un débauché et d'une reine adultère. En vérité, pour celui qui sait l'histoire et qui la voit de près, c'est une bien misérable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il faut avoir de la pitié de reste pour s'apitoyer sur ces masses inertes qui s'écroulent, dès qu'elles ne peuvent plus soutenir leur propre grandeur; un royaume qui s'écroule est un équilibre perdu, voilà tout. Cependant, pour celui qui doit survivre à cette énorme chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et comprendre combien ridicule est sa chute.--Il obéit désormais, s'il est favorisé du ciel, à des barbares qui l'envahissent, ou, moins heureux, il est envahi par quelques palmiers stériles du désert et par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de Thèbes et de Memphis.
Cependant la nuit s'avançait: les étoiles jetaient un éclat moins vif, on entendait déjà le bruit naissant d'une grande ville qui s'éveille à la tâche de chaque jour: le vent du matin circulait en sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous aperçûmes cette _troisième colonne de l'univers_ recharger en chancelant, sur les épaules de son esclave, le tapis mystérieux. À ma grande surprise, je reconnus dans l'esclave Éros, bon et valeureux soldat, le même qui devait apprendre à son maître comment il fallait mourir. Il était facile de voir qu'Éros avait pris sa part du festin: son pas était mal assuré, et souvent il s'arrêtait, pour retrouver sa route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident étrange vint ajouter à son trouble. Nous étions encore en présence du palais d'Antoine: l'_Imperator_, entouré de ses courtisans, et chargé comme eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement l'air frais du matin, tout étonné de voir se lever l'aurore autrement qu'à la tête d'une armée. En ce moment se fit entendre une musique... Elle n'était pas de la terre!... C'étaient des sons doux et tristes qui n'étaient pas sans charme, et qui n'avaient rien d'humain. À ce bruit les Romains ôtèrent leurs couronnes; Éros s'arrêta:
--Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon maître est mort!
En même temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je m'approchai de ce brave Éros.
--Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes les divinités du matin te soient propices!... Mais il me paraît, Éros, que vous menez une vie assez pénible, et comment se fait-il qu'à cette heure, après les libations de la nuit, vous n'êtes pas étendu tout du long dans le _triclynium_ de votre maître, entre ses deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne esclave sicilienne qu'il vous aura donnée en un moment de belle humeur?
--Par Hercule! et c'est bien parler, mon maître! reprit Éros: m'est avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais être heureux comme un grand-prêtre.
Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et sentimental, qu'il avait puisé dans une vieille amphore de vin de Chypre;
--Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacréon! je te ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous lequel repose mon maître, dans les grandes chaleurs de l'été:
--Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient Scaurus.
Éros reprit en chantant, sur un air de courtisane:
Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches, Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule. Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains! Trop heureux qui peut embrasser ses racines!
Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrêtant: j'ai honte moi-même de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous combien de révolutions poétiques il m'a fallu courber la tête. Enfant, j'ai commencé par scander les vers de Sophocle et d'Homère; homme fait, je me suis occupé de l'alexandrin de Virgile et des vers saphiques d'Horace; sous le grand poète Ronsard, je me souviens d'avoir été un des meilleurs poétiseurs français. À présent votre mode poétique est trop variable pour que je puisse aussi m'y soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plaît... Pardon encore, et je ne sais plus où j'en étais de mon récit.
--Vous en étiez à l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penchée à demi sur son amant.
--Et le chanteur chancelait de plus belle en riant.
Si tu voulais me confier ton fardeau, Éros, lui dis-je, je le porterais sans peine et sans peur.
--C'est un pesant fardeau, disait Éros, que de porter la Cilicie avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes nombreuses...
--Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes tout cela, je pourrai bien le porter moi-même.
--Aussi fort que moi? disait Éros; c'est impossible! tu es un homme libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'être un esclave.
Et il poursuivait sa pensée tout en se parlant à soi-même:
--Un bon esclave est le maître de son maître; et si son maître est le maître du monde, il est, lui aussi, le maître absolu du monde; si la fortune sourit à son maître, il a la plus grande part de ce sourire; et quand la beauté se rend à son maître, il a encore le droit de s'en féliciter... Voilà bien la peine d'être libre! reprit-il après un instant de silence. Tout homme libre que tu es, si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un tremblement de terre au premier choc, et l'abîme à l'instant s'ouvrirait pour te dévorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine. Aussi bien est-ce pitié lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur, je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lèvent à mon aspect, et, saisissant leur couronne à deux mains:--Salut, me disent-ils, salut au seigneur Éros! vive à jamais le clément Éros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils savent que souvent, de la main que voilà, un sceptre peut tomber.
Ainsi parlait Éros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il était convaincu de sa dignité d'esclave et de sa supériorité sur les hommes libres. En même temps, il jouait avec son redoutable fardeau comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'épaule à chaque instant; après quoi, tout fier de son audace, il me regardait fièrement pour me défier d'en faire autant.
--Donne-moi ton fardeau, mon cher Éros, repris-je encore une fois: tu dois être assez fatigué de l'avoir porté toute cette nuit!
Il me le céda sans mot dire; en le chargeant sur mon épaule, il avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonçait rien de bon.
--Puisque tu veux à toute force emprunter mon fardeau, le voici. Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout à coup une jeune lionne prête à te dévorer? Ce tapis est comme un rosier de l'Égypte: ne remuez pas sa tête rose et parfumée, vous en verriez sortir un aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau, car la liberté te sera un méchant bouclier à l'instant du danger.
Cependant j'étais décidé à voir la fin de cette étrange aventure; je ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit d'attente, et malgré les sinistres prédictions d'Éros je marchais toujours à ses côtés. D'ailleurs mon fardeau n'était pas sans charmes: c'était un poids léger, inoffensif, mais, autant que je pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et pénétrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous repassâmes devant la caserne.
--Est-ce là qu'il faut entrer, demandai-je à Éros?
--Par Apollon! disait Éros, pas à présent: il fait trop jour, tu ferais reculer le soleil!
En effet le jour était arrivé; et quand nous fûmes en présence du palais de la reine nous pûmes le voir distinctement, enveloppé de la blanche lumière du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivés près de la porte, Éros se retourna vers nous:
--Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et vous êtes sauvés.
--Nous entrerons, Éros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres.
Nous entrâmes, en effet. Nous étions seuls. Le vestibule était de marbre; une savante mosaïque déroulait à nos pieds mille peintures riantes; le plafond doré était éclairé par les restes mourants d'une lampe à quatre becs suspendue à une longue chaîne de bronze. Déjà nous frappions à une seconde porte, quand Éros eut pitié de nous:
--Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez parmi les gardes de la reine et sous les flèches de ses archers. Il ne tiendrait qu'à moi de vous punir de m'avoir espionné toute une nuit; mais mon noble maître Antoine m'a appris qu'il était doux de pardonner... Écoute, me dit-il d'un ton solennel de commandement, mets à terre ce tapis, déroule-le doucement, et tu comprendras, malheureux, à quels périls tu t'exposais!
J'obéis; je plaçai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux mains l'extrémité de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperçus une lueur fugitive, une forme idéale qui se cachait sous ces plis de pourpre, jusqu'à ce qu'enfin, à l'extrémité même du tapis, je découvris, le dirai-je? Cléopâtre elle-même, la reine d'Alexandrie, la maîtresse d'Antoine, endormie et plongée dans une ivresse léthargique!
Vous ne seriez guère avancés si, à ce propos, j'avais besoin de vous prémunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait beaucoup sur Cléopâtre; elle était petite et mignonne! Elle avait la pétulance et la vivacité d'une jeune panthère, la peau légèrement brunie, une voix aigre et colère, un visage d'enfant dédaigneux et boudeur: telle était la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa capitale, à l'abri de ce tapis complaisant.
Toutefois ce fut un étrange spectacle, pour nous surtout, qui n'avions aperçu cette grande puissance de l'Orient qu'à travers les pompes de la cour et les apprêts minutieux de sa coquetterie insatiable, de la voir étendue à nos pieds, ivre-morte et dans un désordre à ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une bacchante en un jour d'orgie, oubliée par les satyres au coin d'un bois. Elle était là immobile et pâle comme la lumière qui frappait sur son pâle visage; ses cheveux étaient en désordre, elle était à peine vêtue; il eût été difficile de reconnaître à ces yeux égarés, à cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de César, la jeune et belle reine assise sur le trône d'Orient; d'autant plus qu'avant cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses visites multipliées, autre part qu'au palais d'Antoine.
Et voilà l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi, j'en fus consterné. Je me suis toujours senti un grand faible pour le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut promulguée je fus chassé du conseil des vieux barons, pour m'y être opposé trop vivement.--Éros jouissait de ma consternation, il l'attribuait à la peur.
Il n'en était pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans ses belles rêveries de grandeur et de majesté populaires, il venait de trouver, tout à coup, un terrible argument en faveur de son amour pour la république.
--Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant près de la reine étendue, et vois-tu ce corps inanimé, cette âme anéantie, et ce gracieux sourire effrayant par son immobilité même? vois-tu cette ivresse profonde, et ces traces hideuses d'une débauche nocturne? Eh bien! tout ceci, c'est pourtant la royauté!
Sans répondre à cet accent terrible, je me mis à baisser la toge de la reine, à l'arranger elle-même dans une position plus décente; je réparai de mon mieux le désordre de sa toilette. Il était complet. Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la reine avait perdu une des perles qu'elle portait à ses oreilles, aux grands jours, En effet, l'oreille droite était nue, tandis qu'à l'autre oreille était suspendue encore la seconde merveille de l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donnés Antoine pendant la nuit. Je m'emparai à mon tour de cet argument sans réplique:
--Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations entières une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne à sa maîtresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible empereur qui joue la vie et les destinées de Rome sur un sourire, cet époux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec une prostituée, cet homme enfin dont les esclaves sont salués à genoux par les rois, voilà pourtant la république, Scaurus! Oserais-tu la préférer à la royauté?
Ici se termina notre dispute. Éros, dont l'ivresse se dissipait, comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son manteau, il nous fit sortir en toute hâte du palais, referma la porte, et tout finit.
--Voilà, mesdames, comment se termina cette discussion politique. Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce monde; après bien des explications, bien des clameurs, bien des sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures, chacun reste obstinément dans son opinion; misérable et triste penchant de notre espèce, qui des choses humaines n'aperçoit jamais qu'un seul côté.
Ainsi parla le vénérable comte de Saint-Germain. Malgré soi, telle était la vivacité, telle était la conviction de sa parole, que l'on assistait à ces fêtes qu'il racontait en témoin oculaire, irrésistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui, après avoir traversé l'Italie, s'est retrempée dans la bouche des conquérants. C'était alors, en Orient, comme en France avant la révolution de 1789. Le sophisme et le plaisir débordent de toutes parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient lui-même est soumis à une décomposition sociale. Cela commence et finit par des femmes et des débauches, comme dans le Paris de Louis XV.
Voilà comment l'histoire de Cléopâtre nous fut racontée, et j'ai vu rarement une plus noble attitude que celle du comte de Saint-Germain, quand, arrivé à la fin de son récit, à cinq heures du matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore étincelante dans le ciel lacté, entre deux brises froides et sonores, et la galère d'ivoire aux voiles de pourpre se balançant dans le fleuve, on entendit dans les airs cette musique plaintive annonçant aux mortels la fuite des Dieux qui s'en vont!
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE I
Quand tout fut dit, chanté, déclamé, nos convives des deux sexes, répandus dans les petits salons frémissants de toutes les gaietés de l'orgie, appelèrent le jeu à leur aide, et Mirabeau ne fut pas le dernier à ces tables qui furent bientôt couvertes de louis d'or. Si Mirabeau n'était pas un joueur d'habitude, à peine il en avait senti le premier aiguillon, il obéissait à cette passion si vite éveillée; il en était du jeu comme de l'amour, comme de la colère, et de tous les transports de cette âme en plein délire, une fois lancé, on ne savait plus où il s'arrêtait.
Mirabeau, était superbe, une carte à la main; il n'eût pas tenu, d'une façon plus magistrale, la carte même de l'Europe à dépecer, et je ne saurais dire, au milieu des pertes les plus acharnées, l'orgueil et le sang-froid de ce joueur admirable. Ah oui! l'or glissait dans ses mains avec une effrayante rapidité, et sa figure restait calme et tranquille; une fortune était étalée au hasard sur le tapis; vous auriez dit, à voir cet homme écouter une plaisanterie et la rendre à qui de droit, qu'il jouait la fortune de son voisin... à vrai dire aussi, ces derniers seigneurs étaient de beaux joueurs. À peine échappés à la tutelle importune de leurs pères, qui n'avaient pas été plus sages qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur une carte ou sur un dé leur fortune et leur avenir; ils auraient joué jusqu'au nom de leur père qu'ils avaient souillé, et dont leurs maîtresses elles-mêmes ne voulaient plus.
Rien qu'à les voir les uns et les autres, obéissant au hasard, le plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez compris que la fin du monde était proche; ils jouaient sans peine et sans peur, le gain leur arrachait à peine un sourire, et la perte à peine un cri de détresse! Évidemment, ils pressentaient que d'autres émotions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient l'échafaud.
Ils comprenaient confusément que cette société faite ainsi ne pouvait pas vivre, et ils se hâtaient de _dévorer_ ces derniers jours de fortune et d'autorité. Mirabeau, calme et bonhomme au milieu de ce jeu funeste, était inaccessible à toute émotion vulgaire. Il causait, il riait, il souriait à sa maîtresse; il racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame Lejay, son amie, ou bien, un crayon à la main, il écrivait sur une carte déchirée les principaux passages de son discours du lendemain. Il aimait le jeu pour le bonheur même de jouer, non pour le gain, entassant l'or devant soi sans méthode et sans calcul quand il était en veine, et le rendant sans se plaindre aussitôt que la chance avait tourné. En même temps, qu'il gagnât ou qu'il perdît, le premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau riche était ouverte; on lui pouvait emprunter la moitié de sa réserve, ou bien il la donnait tout entière. À son tour, s'il était décavé, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le lendemain, à quelle bourse il avait puisé.