Barnave

Part 14

Chapter 143,844 wordsPublic domain

Les femmes de cette société perdue étaient peu habituées à étonner, à surprendre; on les savait par coeur, il n'était pas un jeune homme à la mode qui ne les eût vues sans ceinture; l'amour était à l'époque de ces corruptions une superfluité bourgeoise, un pis aller de grand seigneur, dont un homme du monde eût rougi de s'occuper trop longtemps. Être amoureux... fi donc! qu'aurait dit la philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?..» On se ruine à plaisir pour ces espèces... On peut même au besoin les épouser, mais les aimer... Elles n'y pensaient guère; elles avaient été les premières à rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je ne pus cacher mon trouble; il fut remarqué, et, chose étrange! il ne nuisit pas à ma présentation. Au contraire, la première impression me fut assez favorable. Les hommes me regardèrent avec envie, tant je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes m'accueillirent comme une nouvelle espèce de Chérubin.

Je ne sais qui avait déjà dit à tout le monde que j'étais ce qu'on appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obéissance, admiration et bon accueil.

On se mit à table après les présentations qui se firent lestement; peu de convives se choisirent, les autres se placèrent au hasard. On mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commençai par m'étonner de cette ardente causerie... à la française. Elle était toute ironie; elle allait çà et là vagabonde, active, brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle était sans décence et sans honte; elle était tour à tour grave et pédante jusqu'à l'ennui, spirituelle et méprisante jusqu'à la fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrédule et mystique, un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non pas sans chaleur et sans grâce. Ah! quelle société mal habile!... Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait confusément que l'heure allait lui manquer; elle se hâtait de vivre et de sourire; elle se disait tout bas que les temps étaient proches, que l'anarchie accourait à tire-d'aile, que le silence allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de l'Académie, autour du trône, autour de tout ce qui vivait et régnait encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dîner de son maître, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et terribles lippées de chaque heure et de chaque jour.

Cependant, j'eus quelque peine à me faire à cette conversation légère, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en dissertations bouffonnes, en propos sans suite... à l'aventure du bel esprit. Le repas même se sentait de la recherche et des mièvreries de cette conversation où personne, homme ou femme, ne disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lèvres, des mets sucrés, sans substance et sans saveur; les porcelaines représentaient des fantômes perdus dans l'émail bleu du ciel, les cristaux étaient taillés à facettes, les peintures représentaient des bergères en guirlandes de roses, une tabatière à la main, conduisant des moutons poudrés dans des champs semés de violettes et de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc et de pur que le vin; il était exquis, et coulait à longs flots. Involontairement, dans ce pique-nique où la poire et l'oeillet jouaient leur rôle entre le cytise et l'églantier, je pensais à nos bons gros soupers allemands, et je m'étonnais qu'au milieu de ces voluptés de la nuit, à côté de ces femmes transparentes, dans cette atmosphère aux acres parfums, pas un convive ne songeât à regarder sa voisine ou à s'inquiéter des beautés absentes...

«La première venue!» était sûre de l'emporter sur toutes les autres; mais _la première venue_, au bout de dix minutes, était toute semblable à la dernière arrivée... On ne la regardait plus, on ne l'écoutait plus, on n'en voulait plus!

J'étais placé à table entre deux femmes d'un certain âge; elles m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parlé de mademoiselle Compan? si nous avions des poëtes, des fermiers généraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos églises? et autres questions, toutes semblables à celle que faisait le roi Louis XV à son ambassadeur à Venise: _De combien de conseillers se compose le conseil des Dix?_ De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient embelli en vieillissant.

C'est le privilége de beaucoup de femmes en France. À mesure que vient l'âge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se forme, leur main blanchit, leur esprit plus à l'aise devient plus facile et plus enjoué. Rien n'est dangereux pour un jeune homme à ses débuts comme les femmes du second printemps; elles réunissent à la fois l'éclat de la jeunesse et le calme de l'âge mûr: vieilles filles, jeunes veuves, habiles à choisir, se décidant promptement, allant droit à leur but, estimant la réputation à sa juste valeur; au demeurant, à mérite égal avec les autres coquettes, elles n'ont guère besoin que d'une moitié de bonne renommée... et voilà les femmes qui constamment, en France, ont fait les moeurs, la réputation et la politique!--Elles ont fait l'amour, la poésie et le plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez, une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions.

Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionné, se mirent a me répondre à leur tour sans attendre mes questions. Où donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me souviens seulement que c'étaient de charmantes choses fines, déliées, quelquefois gazées, pour peu que la chose n'eût pas besoin de voiles. Il fallait avoir étudié à fond la langue française pour comprendre, et même confusément, ce petillement, ce tourbillon, cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on est ébloui, on est piqué, et chacun rit de votre étonnement.

Dans la conversation vint à tomber le mouchoir d'une de mes voisines, un chiffon brodé par les fées... Un gentilhomme français se fût précipité pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un laquais qui releva le beau mouchoir.

Ma voisine en souriant:--Voire empereur François II était plus galant que vous, monsieur; il a ramassé la jarretière de madame du Barry.

--Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas remise à sa place; une jarretière détachée par un roi!

Ici Chamfort prit la parole. Chamfort était le bel esprit de la bande joyeuse, un petit homme à l'oeil vif, à l'air caustique, au sourire matin; son visage était pâle, et son oeil était noir; l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit n'empêchait pas Chamfort d'arriver à l'éloquence, et fort souvent.

--Et quand même, s'écria Chamfort, l'empereur François II eût remis à sa place, au-dessus du genou, la jarretière de madame du Barry, il en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramassée. Et vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si peu que cela... une jarretière aux armes de France? Eh! vous vous croiriez déshonorés pour un si doux service rendu par vous à cette fille charmante dont l'archevêque a ramassé la pantoufle, ô pudibonds!... Vous eussiez fait naguère de cette pantoufle une façon de Saint-Esprit que vous auriez porté sur la poitrine! En ce temps-là vous faisiez des visites même au sapajou de la favorite; et si la dame eût daigné vous sourire, ah! quel intime contentement! la reine a cependant donné l'exemple de la pitié pour cette beauté qui n'a fait de mal à personne...

Un soir, aux fêtes de la reine, deux personnes s'étaient introduites qui n'étaient pas invitées, le cardinal de Rohan et madame du Barry; la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laissât en paix cette femme voilée qui se tenait cachée à l'ombre des arbres, assistant de loin à ces fêtes dont elle avait été l'étoile, sous ces bosquets où chaque rosier avait pour elle un souvenir, où, à chaque banc de gazon, elle avait vu le roi à ses pieds.

En même temps Chamfort, emporté par son sujet et se parlant à lui-même comme s'il eût été seul:

--Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du même palais où elle entrait, les deux battants ouverts. C'est pitié de la voir exposée aux mépris des mêmes hommes qui sollicitaient ses faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leçons de bon goût! En vérité, je ne vous en fais pas mes compliments, messieurs!

Messieurs, en ceci la femme découronnée a le droit de nous dire: ô misérables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la vertu des lâches contre les faibles! vous avez peur d'une infortunée qui ne peut plus vous donner qu'un sourire!

Elle eût dit cela, Messieurs, madame du Barry eût bien parlé; elle était dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu pitié de notre humble monarque accablé de tristesse; et véritablement, de ces deux amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie et jolie, obéissante à tous les caprices, l'obligé, c'était le roi lui-même. L'obligé, c'est le roi qui dépouille la pauvrette de sa joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dépouille de son jupon troué, de ses dentelles fanées, de son diamant d'Alençon... Le roi qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des petits appartements, il l'a perdue, il l'a déshonorée; il a dérangé sa vie et ses amours; il l'a soumise à son joug, à sa vieillesse, à sa honte, à ses ennuis, à ses ministres, à ses courtisans, à ses voluptés, à sa chapelle, à ses cuisines, à ses jardins, aux salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang royal. À quel abaissement es-tu descendue, ô pauvre courtisane royale!--Qu'as-tu fait de ta fierté, noble comtesse? O le temps heureux où tu choisissais tes amants dans la foule, où tu les prenais au hasard, où, parée à la fenêtre, en jupon blanc, comme un chasseur à l'affût, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe est à mes pieds? Qu'est devenu le temps, beauté sans voile et sans honte, où l'amour arrivait et s'en allait à ton ordre, où ta porte obéissante se fermait et s'ouvrait à tes heures, où tu pouvais chasser ton amant, à ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu étais reine alors, tu n'es devenue une prostituée que lorsque tu es tombée à la prostitution de ton roi! Que ce fut là, dans ta vie, un changement impitoyable, et combien tu devais te mépriser toi-même, offerte à ce timide libertin qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte inarticulée!

Hélas! toujours le même libertin et le même libertinage, et quel ennui! Toujours dans tes bras le même vieillard, qui seul se souvient de sa royauté pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise aux genoux de cette royauté cagneuse, et tremblante de peser trop à cette débile vieillesse, toi naguères si complaisante à t'étaler sur le grabat de ta vingtième année... Il y a dans le poëme de Virgile une histoire où l'on voit un corps vivant attaché à un cadavre... ici, le cadavre était le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de chambre de Fréron, J.-J. Rousseau secrétaire de M. de Beaumont, Diderot censeur royal, et vous aurez à peine une idée approchante des douleurs de cette infortunée. À ce jeu brillant et fastidieux de favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile à perdre, elle a oublié les habitudes les plus difficiles à oublier. D'où je conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce fut chose honorable à l'empereur François quand il se baissa pour ramasser la jarretière de la comtesse du Barry... on a fait un ordre de chevalerie avec moins que cela.

--N'est-ce pas votre avis, à vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort.

Au nom seul de Mirabeau s'évanouirent soudain les fantômes qui m'entouraient dans ce souper où j'étais venu pour Mirabeau lui-même, et désormais, en dépit de toutes les coquineries de mon entourage, il n'y eut plus d'autre intérêt pour moi que celui-là.

Notre homme occupait l'extrémité de la table;--il avait à ses côtés la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'était mis à l'aise en ce coin pour être seul, autant que possible, avec sa nouvelle maîtresse; il lui souriait à chaque instant, il n'était occupé que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il l'entourait de prévenances, il lui servait à boire et buvait dans son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance en lui souriant d'une façon charmante et lui disant à demi voix mille tendresses; il était le seul qui s'occupât avec tant de grâce et d'attention de sa voisine: aussi la dame était-elle enviée ici, là, partout. Les hommes disaient:--Qu'elle est charmante! Les femmes disaient:--Qu'il est heureux!

En revanche, et comme un contraste, se tenait à la gauche de Mirabeau une femme au regard plein de fièvre, au sourire ironique et superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que celle-là, et je m'étonnais de n'avoir pas été frappé plutôt par cette extraordinaire et très-extravagante physionomie, où se mêlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus étrange et de plus hardi.

Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort, Mirabeau se retourna comme s'il eût été réveillé en sursaut:--Parbleu! dit-il à Chamfort, si vous avez de pareilles questions, vous ferez bien de les adresser à de plus savants que moi dans ces matières. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se connaît en filles de joie, et qui ne serait pas embarrassée à vous répondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:--Bonjour à vous, madame et monsieur. Te voilà donc encore parmi nous, intrépide cavalier? Vous êtes donc de retour, madame? Où en sont tes exploits guerriers? Où en sont tes exploits galants? Sans doute, ô dame et monsieur! sur cette large poitrine où rien ne manque, les cicatrices ne manquent pas, non plus que dans ce tendre coeur. Inconcevable énigme! ingénue aux accents virils, homme intrépide à l'épaule blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton sexe et ton vrai nom; mystère! et comment me conduire avec vous, ô ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque part, chevalier!

La dame au double aspect, rejetant de côté une plume qui tombait sur sa joue, et souriant d'une façon toute guerrière:--J'y allais quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien souvent.

--Mais où donc nous sommes-nous rencontrés, chevalier? dans quel mauvais lieu assez fétide, dans quel donjon assez noir, pour que nous nous y soyons trouvés, en même temps, tous les deux? dis-moi, est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande?

On a vu tant de choses, à mon âge! on s'est piqué à tant d'épées, on s'est brisé à tant d'éventails! J'ai fait aussi de bien mauvais rêves dans mes diverses prisons,

Prisonnier à trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus entendre une parole d'amour!

Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous était à Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorité sur ces âmes captives! quel charme au son de votre voix! Que de battements de coeur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme surnaturelle vous seriez revêtues! De quel amour plus puissant vous seriez entourées! En même temps que de rois vous feriez d'un regard! À la Bastille! au donjon de Vincennes, là est née, et j'en suis sûr, la Venus aphrodite... Une fois que j'étais prisonnier, par la volonté de mon père et par la faiblesse de mon roi, que Dieu pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une histoire que je n'ose guère vous raconter, et d'ailleurs tu en serais jalouse, reprit-il en parlant à la jeune femme qu'il tenait attentive, émue et curieuse à ses côtés.

Il reprit:--J'étais en prison au fort de Joux, séparé de ma femme et de ma soeur, séparé du monde entier. Personne, excepté toi peut-être, ma Clary, n'a égalé ma soeur en beauté.--Elle était la plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, ô belle Guimard, et votre taille, ô gentille Olivier, souple comme un jonc... En ce temps-là, j'étais prisonnier pour avoir donné un soufflet à un gentilhomme qui avait refusé de se battre avec moi. Car, moi aussi, je me battais très-volontiers, ajouta Mirabeau en me regardant.

La prison est féconde en rêves, en extases; un jour que je songeais à la vie, à l'amour, au jeu, au festin, aux poëmes, aux bons vins, aux chansons, aux riches habits, à Voltaire, à l'Héloïse, à Mlle Véronèse, à Mlle Sylvia, à Rameau, à la belle Eurydice, à Properce, à Vestris, à la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, à l'eau qui chante, à l'oiseau bleu, à la Dauphine, au prince de Conti, à maître Arlequin, à Mme Panache, à la petite comtesse, à la marquise de Brinvilliers, à Watteau, à Wandermeulen, à Beaudoin, à Coysvox, à la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie, à l'eau de Luce, aux dés, aux cartes, à la chasse, aux beaux chevaux, à Mme de Tencin, à la procession, aux Récollets, au bourdon de Notre-Dame, à Greuze, aux échecs, au Café de la Régence, à l'École de natation, aux îles de la Seine, à la terrasse de Saint-Germain, aux rôtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux réverbères, au portier des Chartreux, à la comédie, aux tréteaux, à la petite rue Chassagne, à Ramponneau, à M. de Malesherbe, à St-Ovide, à la foire aux jambons, à l'Encyclopédie, à Gilblas, à Saint-Roland l'économiste, à Mesmer, à Triboulet, au neveu de Rameau, à Mme de Maintenon, aux jésuites, au diacre Paris, à la bulle Unigenitus, à M. le régent, à Law, à Mme de Parabère, à Mme la Ressource, au Mont-de-Piété, à Panckoucke, au baron d'Holbach, à Mme d'Houdetot, à Saint-Lambert, à la Samaritaine, au Suisse du bord de l'eau, au jardin du Luxembourg, à l'Académie, à Nicolet, à la Sorbonne, à Jean qui pleure, à Jean qui rit...

J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui pleurait! c'était M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait: «À l'aide! au secours!» Le brutal et l'imbécile! il avait arraché le mouchoir qui couvrait ce beau sein, le noeud qui relevait ces beaux cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants! À ces chants, à ces larmes, à ces pitiés, je vins en aide à la jeune cantinière... Elle cessa de pleurer, même quand son mari la battait!... Je m'aperçus qu'elle avait quarante ans, au moment où s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions juré pour dix-huit ans, tout au plus!

--Bien obligé de vos jeunesses et de vos beautés, monsieur le comte, reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui rajeunissent! Fi de ces chaînes de fer qui nous font charmantes! Les pauvres femmes qui vous ont aimé, je les plains, s'il vous fallait l'antre des Bastilles pour être amoureux, fidèle et reconnaissant; je les plains sincèrement!

--Tu as raison, Clary, elles ont été pour moi, par moi, bien malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aimé. Elles m'ont aimé de tout leur coeur; elles m'ont aimé malheureux, et quand j'étais proscrit, mendiant, roué en effigie, elles sont venues à mon aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi à l'étranger; elle a partagé ma misère en Hollande, quand j'étais aux gages des libraires. O Sophie!--aimé par elle, et par moi consolée, ainsi nous avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt de police lui-même eut pitié de notre amour, il ne nous sépara qu'à Paris; le digne exempt! Puis je fus enfermé à Vincennes; on enferma Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux enfants moururent le même jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de ma maîtresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'étrangler de désespoir; d'autant plus qu'une fois à Vincennes, et seulement à Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie! ô misère! Épouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre et sans linge, écrasé, perdu, plein de fièvre, appelant Sophie ou la mort... en plein délire, en pleine obscénité! moi, le gentilhomme évoquant le démon de la débauche, appelant dans mon cachot les saturnales entières, rugissant comme un satyre et dansant comme un faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'écrivais des lettres folles; elles faisaient pitié même à l'exempt qui les remettait au lieutenant de police, à M. Lenoir, et M. Lenoir les vendait, pour mon compte, à d'honnêtes libraires, qui vous les vendaient à vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus.

J'en reviens à mon texte, chevalier d'Éon: vous auriez été bien séduisante... à Vincennes... ou au fort de Joux.

Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire épouvanta la jeune femme, et la voyant pâle et tremblante:

--Oh! ma très-chère Clary, s'écria-t-il avec un son de voix flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apaisé; je suis libre, à présent; je suis le maître. Hélas! ne craignez rien; je ne suis pas dangereux!

Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal.

--Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous étiez libre au moment où madame de Monnier se tua de chagrin.

--Libre, ai-je été libre un seul jour, ma Clary? J'ai été misérable et pauvre: persécuté par mon père, abandonné par ma femme, et faisant pour vivre des livres obscènes! J'ai fait d'un charmant poëte, appelé Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent écus; empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tenté, pour vivre au jour le jour, comme un malheureux sans asile et sans pain! J'écrivais des journaux, des pamphlets, des livres obscènes, des iniquités; je me suis vendu à M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en même temps que vous étiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'Éon. Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-même je désirais les voir mourir, si honteux que j'étais de me voir! En ces temps misérables je portais le linge et les habits de mon secrétaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour quelques écus, et je tendais la main à Rulhière; c'est comme si Voltaire eût emprunté de l'argent à Fréron, ou Diderot à Palissot. Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez donc, ma vie et ma fête, que je n'avais aucun rang dans ce monde, où j'étais comte et marquis; songez que j'étais un méchant écrivain, plus boursouflé que monsieur mon père, _l'ami des hommes_; que j'écrivais mal, que je parlais de tout au hasard, même de finances; que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les Mémoires contre Goezman.