Barnave

Part 11

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L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui étaient tendues, deux mains agitées. Il en prit une, et les considérant toutes les deux: «Je vois, dit-il, deux mains allemandes. La main que voici appartient à une jeune femme destinée à tous les chagrins, à tous les plaisirs, aux folles joies, aux vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur sera le veuvage, peut-être. Cessez donc de vous flatter, Madame l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais, ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en même temps il se mit à genoux), à Dieu ne plaise que jamais vous soyez confondue avec personne! Il n'y a là-haut qu'une étoile, elle est vôtre! Une destinée... une seule est semblable à la vôtre!... Cependant, Madame, agréez mon silence, agréez mes respects!...»

Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tête:--Je veux que vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de Vaudreuil était tout ému:--Du courage, et soyez un homme! Allons, Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous à mon ombre, et voyez si j'ai peur.

--«Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux portraits, dans ce palais, qui méritent toute votre attention. Vous avez le portrait de Charles Stuart, acheté pour Louis XV par Mme Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est un des ouvrages les plus intéressants du grand peintre Van Dick.

«Quant à votre image à vous, Majesté, le tableau dans lequel madame Lebrun vous a représentée assise au milieu de vos enfants, ne trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de France? Étudiez-le avec soin, de grâce! et demandez-vous d'où peut venir tant de mélancolie, à propos d'un si aimable sujet?

«Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms résonnent comme un tonnerre au fond des âmes faibles; ils nous poursuivent dans nos rêves, ils nous réveillent en sursaut, ils nous obsèdent; ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire, il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces noms qui se dressent en notre âme comme la flèche de Saint-Denis aux yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible écho nous renvoie, avec des larmes et des cris funèbres, les noms de Cromwell et de Mirabeau!»

Vous eussiez vu, en ce moment, le désordre universel. Tout tremblait, tout frémissait; la reine accablée eût voulu rentrer sous terre; au même instant les courtisans tiraient leur épée, et c'en était fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'eût protégé. Cependant, l'effroi de la reine, la colère des seigneurs, ni son propre danger n'épouvantèrent l'inconnu; sous les glaives nus, son visage était immobile; après la prédiction fatale, il se retira lentement, sans avoir donné aucun signe d'épouvante ou de pitié.

CHAPITRE III

Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; évidemment sa prédiction touchait à toutes les fibres de ces coeurs dévoués et malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes, éplorées, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes gardaient un profond silence... et la reine était au désespoir:

--Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny, Vaudreuil, Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme déshonoré, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop, le sorcier a dit vrai; nous sommes perdues, le trône est croulant, le peuple est roi, la royauté s'efface à jamais; ces grands noms de reine et de roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell!

--Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma reine! écoutez-nous! calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique! N'êtes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de l'impératrice Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la soeur de l'empereur?

--Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première fois que j'en ai fait l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis née malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour... le jour même du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant, mille terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur François, mon auguste père, partait pour Inspruck; il était déjà sorti de son palais, il partait, quand s'arrêtant tout à coup (madame de Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-même qui m'a portée à mon père), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau de son coeur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il m'embrassa tendrement:--Ah! dit-il, me voilà mieux! vraiment, j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma tendresse... Hélas! les pressentiments de mon père ne l'avaient pas trompé; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit plus!

Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi. Quand l'empereur Joseph II perdit sa femme, ma jeune soeur Josèphe, un ange par la beauté, un ange par le coeur, venait d'être accordée au roi de Naples; elle partait le lendemain. L'impératrice, avant le départ de Josèphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau de sa belle-soeur. La jeune reine, à cet ordre, devint tremblante; l'idée horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce caveau funèbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une horrible maladie, était une idée insupportable... O mon Dieu! J'en mourrai, j'en mourrai, ma soeur! me répétait Josèphe... Il fallut obéir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus entrer, afin de l'encourager par ma présence... elle priait... elle pleurait... et lorsqu'enfin nous quittâmes le cercueil, je fus obligée de soutenir ma pauvre soeur. Vous le savez, ma cousine, trois jours après elle était morte, et cette fois elle redescendit dans le caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa soeur... On eût dit la pierre même du tombeau.

Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont la voix était touchante, et qui ne cherchait pas à faire peur. Il passait pour un saint: sa parole était prophétique. À peine étais-je appelée au trône de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le docteur.--Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel avenir dans le monde que le sien?--Majesté, reprit-il gravement, sans répondre aux instances inquiètes, au regard suppliant de ma mère, Majesté, il y a des croix pour toutes les épaules.--Vous le voyez, ils s'accordent tous dans leurs présages. Faut-il à présent, mes amis, que ces prédictions vous atteignent avec moi?

Nous voulûmes répliquer. La reine continua:--Et la place Louis XV, ce jour de fête qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me reçut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides était représentée en ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards... c'était encore une prédiction!

L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au milieu du salon brûlaient sur une table de marbre... une des bougies s'éteignit tout à coup.

La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la comtesse Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la première, sans cause apparente.

--Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis de Vaudreuil.

--Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on m'expliquât ce hasard.

Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand la troisième bougie vint à s'éteindre; une seule bougie restait, sa lumière était vive et pure.

--Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit la reine, d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes perdues!...

La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit.

CHAPITRE IV

Je passai la nuit au château: on conçoit que je dormis peu; toutes les émotions de la journée et de ce terrible soir me poursuivirent dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimité! Du premier abord j'étais entré dans ce salon dont on disait tant de fables... Un poëte allemand a fait, de nos jours, une ballade... et le refrain de cette ballade, il convient fort au récit que je vous fais en ce moment... _Les morts vont vite!_

J'aime assez cette étrange ballade, et je la compare avec l'étrange histoire de 1789. Écoutez! La ballade commence au milieu d'une nuit d'orage. Eh! là-bas, la chaumière est fermée; eh! la jeune fille endormie... elle rêve... Eh! tout à coup, dans le lointain, se font entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe à la porte de la chaumière.--Allons, descends, Louise, allons. Et la voilà, réveillée en sursaut, qui descend vêtue à peine:--Ah! voilà mon amoureux, Frédéric! Bonjour, Frédéric, revenu de la guerre. Mais Frédéric: Hâte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon cheval!--Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le cavalier au corsage de fer, et les voilà au galop... Derrière eux disparaissent les vallées chargées de moissons, les hautes montagnes où grimpe la vigne... en même temps, disparaissent la ville et le hameau. Louisa tremble, et Frédéric s'en va, disant toujours: _Les morts vont vite,--ils vont vite, les morts!_

La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent les morts; leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs têtes osseuses se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col décharné. Frédéric baisse alors sa visière, il ôte son casque, et montre un crâne dépouillé; il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main de squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse des morts.

Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la ballade, c'était le château de Versailles, la fiancée était la reine elle-même, et le cavalier noir ressemblait à beaucoup de figures, entre autres à l'homme de la taverne du _Trompette blessé_. J'eus à subir ainsi tout le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre deux gibets de carrefour!

Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de la majesté royale, ô bonté divine! il n'y avait plus dans ces murs que la Majesté souriante! Le jour était beau, le soleil radieux, le ciel vaste et pur; tout le château s'animait des plus belles passions de la vie... À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et d'habiter le palais du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient rangés dans la cour du château; les ministres se rendaient dans la chambre du conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'épée, et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du château on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le roi passa, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs, les cent-suisses, espèce de géants armés, portèrent les armes, les gentilshommes de service arrivèrent, en grand habit;... dans les jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive le roi!

Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en moi-même. Cette monarchie... elle était croulante hier, elle est forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout affligé d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant de larmes et tant d'émotions.

Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos, je descendis en triomphateur dans ce parc enchanté. Cet imposant appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus éclatant appareil, me rassurait complètement et dissipait tous les nuages. C'était la première fois, à ce degré suprême, que je comprenais l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie; aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le trône croulant; je rendais à la reine ses sujets empressés, son pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intérieur, ses causeries sans fiel, ses amitiés sans nuages; bien plus, je revoyais Hélène elle-même, et, mettant à profit la force du monarque et la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour. Insensé que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines apparences! Je prenais cette _maison du roi_, ces soldats, ces courtisans, ces Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor et de tambour, pour la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle était tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces armes sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O fantômes!... J'avais sous les yeux des fantômes. Hélas! ces bruits, ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces bâtons fleurdelisés, ces épées, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient plus guère que les dernières et frivoles apparences de la monarchie épuisée... _Ici, le champ où fut Troie... Ici, les domaines du roi Louis XIV!_... On avait arraché même les arbres séculaires que Sa Majesté avait plantés... Le grand roi les avait plantés pour lui seul; il avait cru bâtir un ombrage comme on lui creusait des fleuves, comme on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été aussi éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux le même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles mortes; Louis XVI venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chênes, qui veulent des siècles pour grandir.

Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes, les statues, les grottes, à présent sans mystères, les pins taillés en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beautés évanouies, les hêtres à l'écorce raboteuse, où l'amour traçait tant de serments que l'air emporta, les flatteries emblématiques, et les dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je revins sur mes pas, cherchant les _Bains d'Apollon_ où le pauvre fou devait m'attendre. Il avait un secret à me dire; il m'intéressait vivement. Je découvris les _Bains d'Apollon_. C'était encore un rocher factice, une fontaine tombante, un Océan d'une coudée, une île enfantine, un abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret tendu, la tête courbée et la crinière flottante au sommet, semblait vouloir se désaltérer dans l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince filet d'eau, fuyait ses lèvres haletantes; image trop véritable de la poésie en ces temps de révolution!

Mon premier coup d'oeil fut pour le groupe en marbre; en me retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine. Il était moins défait que la veille, et son habit était décent. Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous fûmes bientôt à côté l'un de l'autre, en vrais amis.--Vous voyez, Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en l'abordant.--J'y comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole à un pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote et vous devez aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler.

À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un côté, pour voir si nous étions seuls, et baissant la voix:--Vous allez savoir mon secret, me dit-il; c'est à vous seul, à vous qui m'avez tendu la main, que je veux me confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine (et ici il tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr!

Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un fou. Mon épouvante et ma surprise lui firent plaisir.

--Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand le tambour bat aux champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat présente, vous vous découvrez, et vous dites: C'est la reine qui passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais là-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle est faite pour l'être, elle sera toujours la reine pour vous et pour moi.

J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je me laissai guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu encore: à Trianon, ce lieu fameux, où la renommée (elle est si bête!) jetait l'or et les pierreries à pleines mains. On nous ouvrit les portes, grâce à mon fou.

Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majesté, la _chambre en diamants_ que demandaient à voir tous les étrangers qui accouraient à Versailles; je fus étonné de la rusticité du petit Trianon. La maison était toute simple, elle eût indigné une fille d'Opéra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là ses branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On entrait par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait _la grotte_; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq marches, où se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs l'oeil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières, seule et pensive, écoutant nonchalamment les moindres bruits de la campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les branches. Elle était encore assise sur ce banc le jour même où ses serviteurs tremblants et ses femmes éplorées, haletantes comme si elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple envahissait le château, criant: La reine! et hurlant des blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé de ces chères solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les devait plus revoir.

Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes les cinq marches de la montagne, nous arrivâmes sur ces hauteurs factices, aussi émus que si nous eussions foulé la cime la plus haute du Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri de joie.

--Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli village?... Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,... voici le petit village... Admirez le presbytère, la cabane du garde champêtre, l'église surmontée d'une croix. Cette grande maison, revêtue d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la voilà. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est à côté; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées de neige, à ses petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure, au chaume de ses toits. Approchez, s'il vous plaît, montons dans cette barque, elle nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de chansons qui ne sont pas de chez nous!

En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique; on n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait que chaume et cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et quel goût champêtre avait élevé ce village? Salut, paysage de la sainte Allemagne! salut, tableau sérieux de notre bonheur domestique!

En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle de Gessner.

Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase; il me conduisit à l'étable, où ruminaient deux génisses enfouies sur une épaisse litière. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs noms:--Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!--Ici même, sur cette paille, il avait vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin.

Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand complet, vases grands et petits, battoirs, tamis.--Je l'ai vue, elle battait le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au mois de mai, elle était debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une main, et, baissant la tête, je lui dis d'un ton de voix pleureur:--Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît! Aussitôt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.

--Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux éclats d'une gaieté champêtre; là, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets.

Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il avait été paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli; moissonneur dans cette ferme dont la reine était la fermière; il avait semé ces champs; il avait gardé ces troupeaux; il avait prié dans cette chapelle qui avait un cardinal pour curé; tout cela était son bien, son domaine et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être de la même nation que la reine, et de cette nature allemande il me faisait les honneurs.

Quand nous eûmes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait à me dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivés à la porte, il se retourna vers moi.--Croyez-vous, me dit-il, que ce soit une reine à présent?

Pauvre insensé! cette reine à ce point calomniée, méconnue, injuriée, et il n'y a que toi qui l'aies aimée avec passion! qui l'aies comprise aussi bien!

À un certain endroit de l'avenue, il m'arrêta.--C'est ici, Monsieur, que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua. L'avertissement du ciel fut inutile; à la même place, ici, vous dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze années plus tard, des premiers symptômes du mal qui l'emporta... C'était justice... il mourut trop tard... en plein déluge... «Après moi le déluge!» était son mot favori... et voilà comme il se fait que la majesté est morte, et que le royaume est submergé.

Il ajouta tristement:--Ces terres, que la chasse a dévastées, cette plaine et ces forêts, tout ce monde royal ont été témoins de bien des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promené dans ces allées, couvert d'un cilice et menacé par l'Europe... Il s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures, pour la jeter à Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et ridée abominablement, cette femme au désespoir de ces grands rêves qui s'achevaient dans le mépris et l'abandon!