Chapter 4
L'aveugle passa légèrement sa main sur toute la personne du pauvre diable; et, voyant qu'il avait les coudes plantés sur la table, le menton appuyé sur ses deux mains, qu'il se penchait avidement en avant, montrant dans toute son attitude l'intérêt et l'impatience dont il était animé, il s'arrêta une minute avant de lui répondre, pour laisser la veuve considérer la chose à loisir.
«C'est dans le monde, mon brave Barnabé, c'est dans les joyeux amusements du monde: ce n'est pas dans des endroits solitaires comme ceux où vous passez votre temps; c'est dans les foules, au milieu du bruit et du tapage.
-- Bravo! bravo! cria Barnabé, en se frottant les mains, à la bonne heure! voilà ce que j'aime. Et Grip aussi. Voilà ce qu'il nous faut à tous les deux. Bravo!
-- Dans les endroits, continua l'autre, comme il en faut à un jeune gars qui aime sa mère et qui peut faire là pour elle, et pour lui par-dessus le marché, en moins d'un mois, ce qu'il ne ferait pas ici dans toute sa vie... c'est-à-dire avec un ami, vous comprenez, pour lui donner de bons conseils.
-- Vous entendez, mère? cria Barnabé, se retournant vers elle avec délice. Et puis maintenant venez donc me dire qu'il ne vaut pas seulement la peine qu'on le ramasse, quand même il serait là reluisant à nos pieds! Et pourquoi donc alors le recherchons-nous tant à présent, que, pour en avoir un peu, nous nous tuons de travail du matin jusqu'au soir?
-- Certainement, dit l'aveugle, certainement... La veuve, n'avez- vous pas encore votre réponse prête? Est-ce que, ajouta-t-il tout bas, vous n'êtes pas encore décidée?
-- Je veux vous dire un mot... à part.
-- Mettez votre main sur ma manche, dit Stagg se levant de table, et je vous suivrai où vous voudrez. Courage, mon brave Barnabé! Nous reparlerons de ça. J'ai un caprice pour vous. Attendez-moi là un peu, je vais revenir... Allons, la veuve!»
Elle le mena à la porte, puis dans le petit jardin, où ils s'arrêtèrent.
«Il a bien choisi son commissionnaire, dit-elle à demi-voix; vous êtes bien l'homme qu'il faut pour représenter celui qui vous envoie.
-- Je lui dirai cela de votre part, répondit Stagg. Comme il a beaucoup de considération pour vous, l'éloge que vous voulez bien faire de moi ne pourra que me relever dans son estime. Mais il nous faut nos droits, la veuve.
-- Des droits! savez-vous qu'un seul mot de moi...?
-- Pourquoi ne continuez-vous pas? répliqua l'aveugle avec calme, après un long silence. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas bien qu'un mot de vous suffirait pour faire faire à mon ami le dernier pas de danse qu'il pût jamais faire dans ce monde? Que si, que je le sais bien. Eh bien, après? ne sais-je pas bien aussi que ce mot-là, vous ne le direz jamais, la veuve?
-- Vous croyez ça?
-- Si je le crois! j'en suis si sûr que je ne veux pas seulement que nous perdions notre temps à discuter cette question. Je vous répète qu'il nous faut nos droits, ou un dédommagement. Ne vous écartez pas de là, ou je retourne à mon jeune ami, car ce garçon- là m'intéresse, et j'ai envie de le mettre en bon chemin pour faire fortune. Bah! je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t- il bien vite; vous n'avez pas besoin de m'en parler, vous me l'avez déjà fait entendre. Vous voulez me demander si je ne devrais pas avoir pitié de vous, parce que je suis aveugle. Eh bien! non. Faut-il, parce que je ne vois pas, que vous vous imaginiez que je dois mieux valoir que ceux qui voient? Et de quel droit? Ne semble-t-il pas que la main de Dieu se manifeste plutôt à me priver de mes yeux qu'à vous laisser les vôtres? Voilà bien votre jargon, à vous autres! Oh! quelle horreur! c'est un aveugle et il a volé; ou bien il a menti; ou bien il a filouté. Voyez un peu la belle histoire! Parce qu'il n'a pour vivre que les liards que vous lui jetez dans sa sébile, le long des rues, il est bien plus coupable que vous qui pouvez voir, travailler, vivre enfin indépendants de la charité d'autrui. Le diable soit de vous! Parce que vous avez vos cinq sens, vous pouvez être aussi vicieux que vous voulez. Parce que nous n'en avons que quatre, et qu'il nous manque le plus précieux de tous, il faut que nous vivions bien moralement de notre infirmité. Voilà la justice et la charité du riche pour le pauvre, comme on l'entend par tout le monde!»
Il s'arrêta là-dessus un moment, et entendant sonner da l'argent dans la main de la veuve:
«Bon, s'écria-t-il, reprenant tout de suite son air posé, voilà qui peut arranger les affaires. Est-ce la somme, dites-moi, la veuve?
-- Je veux d'abord que vous répondiez à une question. Vous dites qu'il est près d'ici. Est-ce qu'il a quitté Londres?
-- S'il est près d'ici, la veuve, vous comprenez qu'il faut qu'il ait quitté Londres.
-- Oui, mais, je veux dire, est-ce pour de bon? Vous savez bien.
-- Oui, ma foi! c'est pour de bon. La vérité est que, s'il y était resté plus longtemps, cela pouvait avoir pour lui des conséquences désagréables. C'est la raison qui lui a fait quitter Londres.
-- Écoutez, dit la veuve, faisant sonner des pièces de monnaie sur le banc près duquel ils étaient; comptez.
-- Six, dit l'aveugle en les écoutant attentivement à mesure. Comment! pas davantage?
-- C'est l'épargne de cinq années. Six guinées.»
Il prit une des pièces dans sa main, la tâta soigneusement, la mit dans ses dents, la fit sonner sur le banc, et invita la veuve à continuer.
«Ces guinées-là, je les ai amassées sou par sou, pour les cas de maladie, ou dans la prévision de la mort qui pourrait m'enlever à mon fils. C'est le prix de cinq années de faim, de veilles et de travail. Si vous êtes disposé à les prendre, prenez-les, mais à la condition que vous quitterez la maison à l'instant, et que vous ne rentrerez plus dans cette chambre où mon fils est assis à vous attendre.
-- Six guinées! dit l'aveugle, secouant la tête; il est vrai qu'elles sont de poids et de bon aloi, mais ce n'est pas les vingt guinées que je vous demande, la veuve; nous sommes loin de compte.
-- Vous savez bien que, pour une somme pareille, il faut que j'écrive loin d'ici. Envoyer une lettre, recevoir la réponse tout cela demande du temps.
-- Deux jours, peut-être? dit Stagg.
-- Davantage.
-- Quatre jours?
-- Huit jours. Revenez d'aujourd'hui en huit, à la même heure; mais pas ici: vous m'attendrez au coin de la ruelle.
-- Et par conséquent, dit l'aveugle d'un air rusé, je suis sûr de vous retrouver encore ici?
-- Où voulez-vous que j'aille chercher un asile ailleurs? N'êtes- vous pas encore content, après m'avoir réduite à la mendicité et m'avoir dépouillée du petit trésor si chèrement amassé, que je sacrifie, en ce moment, pour pouvoir au moins rester chez moi?
-- Hum! dit l'aveugle après quelques moments de réflexion: mettez- moi la face tournée du côté que vous dites, et juste dans le chemin. Suis-je bien là?
-- Vous y êtes.
-- Eh bien! d'aujourd'hui en huit au coucher du soleil. N'oubliez pas le garçon qui est là dedans. Quant à présent, bonsoir!»
Elle ne lui fit pas de réponse, et il n'en attendait pas. Il s'en alla lentement, retournant de temps en temps la tête, et s'arrêtant pour écouter, comme s'il était curieux de savoir s'il n'y avait pas quelqu'un par là qui l'observât. Les ombres de la nuit s'épaississaient rapidement; il fut bientôt perdu dans leur obscurité. Cependant, ce ne fut qu'après avoir traversé la ruelle, d'un bout à l'autre, et s'être assurée qu'il était parti, qu'elle rentra dans sa cabane et se dépêcha de barrer la porte et la fenêtre.
«Mère, dit Barnabé, qu'est-ce que vous faites donc? Où est l'aveugle?
-- Il est parti.
-- Parti! cria-t-il en sursaut. Je voulais encore lui parler. Par où est-il allé?
-- Je ne sais pas, répondit-elle en le prenant à bras-le-corps. Il ne faut pas sortir ce soir: il y a des revenants et des rêves dehors.
-- Ah! dit Barnabé, frissonnant tout bas.
-- Il ne fait pas bon à bouger d'ici ce soir, et demain nous quittons la place.
-- Quelle place? Cette cabane... avec le petit jardin, mère?
-- Oui, demain matin au lever du soleil. Il nous faut aller à Londres; tâcher de nous perdre dans cette grande cohue: on nous suivrait à la trace dans toute autre ville: et puis, après cela, nous nous remettrons en route pour aller chercher quelque nouveau gîte.»
Il ne fallait pas grands efforts de persuasion pour réconcilier Barnabé avec l'idée d'un changement. Au premier moment il était fou de joie: le moment d'après il était accablé de chagrin, en songeant qu'il allait se séparer de ses amis les chiens. Le moment d'après, il était plus enchanté que jamais; puis il frissonnait à l'idée que sa mère lui avait parlé de revenants pour l'empêcher de sortir ce soir, et rien n'égalait sa terreur et la singularité de ses questions. À la fin, grâce à la mobilité de ses sentiments, il surmonta sa peur, et se couchant tout habillé, pour être plus tôt prêt le lendemain, il s'endormit bientôt devant le triste feu de tourbe.
La mère ne ferma pas l'oeil; elle resta près de lui à veiller. Chaque souffle de vent qu'elle entendait au dehors retentissait à ses oreilles comme ce pas redouté qu'elle connaissait si bien à sa porte, ou comme cette main scélérate posée sur le loquet; cette nuit calme de l'été fut pour elle une nuit d'horreur. Enfin, Dieu merci! le jour parut. Quand elle eut fini les petits préparatifs nécessaires pour son voyage, et fait à genoux sa prière avec bien des larmes, elle éveilla Barnabé qui, au premier appel, sauta gaiement sur ses pieds.
Son paquet d'habillements n'était pas bien lourd à porter, et Grip était plutôt un plaisir qu'une gêne. Au moment où le soleil darda sur la terre ses premiers rayons, ils fermèrent la porte de leur maison désormais abandonnée, et partirent. Le ciel était bleu et clair. L'air était frais et chargé de doux parfums. Barnabé, les yeux en l'air, riait à gorge déployée.
Mais, comme c'était un des jours qu'il avait l'habitude de consacrer à ses grandes excursions, un des chiens, le plus laid de tous, vint d'un bond à ses pieds et se mit à sauter autour de lui en signe de joie. Quand il fallut faire la grosse voix pour le faire retourner chez lui, cela coûta beaucoup à Barnabé. Le chien battit en retraite, reculant d'un air moitié incrédule, moitié suppliant; puis, après avoir reculé quelques pas, il s'arrêta.
C'était le dernier appel d'un vieux camarade, d'un ami fidèle... repoussé désormais. Barnabé ne put supporter cette idée, et, quand il fit de la main, en secouant sa tête, à son compagnon de plaisir et de promenade, le dernier signe d'adieu pour le renvoyer chez lui, il éclata en un torrent de larmes.
«Ah! ma mère, ma mère, comme il va avoir du chagrin, quand il viendra gratter à la porte et qu'il la trouvera toujours fermée!»
Il n'était pas le seul à penser au logis; elle-même, on voyait bien à ses yeux noyés dans les pleurs, qu'elle ne pouvait pas l'oublier; d'ailleurs elle ne l'aurait pas voulu, ni pour lui, ni pour elle, quand on lui aurait donné tout l'or du monde.
CHAPITRE V.
Dans le catalogue des grâces inépuisables que le ciel a faites à l'homme, celle qui doit occuper la première place, c'est, sans contredit, la faculté que nous avons de trouver quelques germes de consolation dans nos plus rudes épreuves: et ce n'est pas seulement parce qu'elle nous ranime et nous soutient quand nous avons le plus besoin de secours; mais c'est aussi parce que, dans cette source de consolations, il y a quelque chose, à ce que nous pouvons croire, qui émane de l'esprit divin; quelque chose de cette bonté suprême qui démêle au milieu de nos fautes une qualité qui les rachète, quelque chose que, même dans notre chute, nous partageons avec les anges; qui remonte au bon vieux temps où ils parcouraient la terre, et que, en partant, ils ont laissée derrière eux, par pitié pour nous.
Que de fois, pendant leur voyage, la veuve se rappela, d'un coeur reconnaissant, que, si Barnabé était si gai et si aimant, il le devait surtout à l'infirmité de son esprit! Que de fois elle se répétait que, sans cela, il aurait été triste, morose, dur, éloigné d'elle, qui sait? méchant et cruel, peut-être! Que de fois elle trouva une consolation dans la force de son fils, une espérance dans la simplicité de sa nature! Le monde était pour lui un monde de bonheur. Il n'y avait pas un arbre, une plante, une fleur, un oiseau, une bête, un faible insecte déposé sur l'herbe par le souffle de la brise d'été, qui ne fût un plaisir pour lui; et le plaisir de son fils était aussi le sien. Dans les conditions de sa vie, que de fils plus sensés auraient été pour elle un sujet de chagrin, pendant que ce pauvre idiot, avec la faiblesse de son esprit, remplissait le coeur de sa mère d'un sentiment de reconnaissance et d'amour! Leur bourse était bien légère: mais la veuve avait retenu pour elle une guinée du petit trésor qu'elle avait compté dans la main de l'aveugle; avec quelques pence qu'elle avait ramassés d'ailleurs, cela valait, pour leurs habitudes frugales, une bonne somme à la banque. Ils avaient, de plus, Grip avec eux; et souvent, quand il aurait fallu changer la guinée, ils n'avaient qu'à lui faire donner une représentation à la porte de quelque cabaret, ou sur la place d'un village, ou devant quelque maison de campagne, pour obtenir du caquet amusant de l'oiseau quelque secours, qu'ils n'auraient pas obtenu de la charité des gens.
Un jour, car ils avançaient lentement, et, malgré les carrioles et les charrettes où on voulait bien les recevoir quelquefois un bout de chemin, ils furent près d'une semaine en voyage, Barnabé, le corbeau sur l'épaule, et marchant devant sa mère, demanda la permission au concierge d'aller seulement jusqu'à un château sur la route, au bout de l'avenue, pour montrer son oiseau. Le brave concierge avait bonne envie de lui en accorder la permission, et s'y disposait sans doute, quand un gros gentleman, un fouet de chasse à la main, et la figure animée comme s'il avait bu un bon coup le matin, vint à cheval à la grille, en jurant et tempêtant plus qu'il n'était nécessaire pour se la faire ouvrir à l'instant.
«Avec qui donc êtes-vous là? dit-il tout en colère au concierge, qui lui ouvrait la grille à deux battants en lui ôtant son chapeau. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? hein? Vous êtes une mendiante, n'est-ce pas, la femme?»
La veuve répondit, avec une humble révérence, qu'ils étaient de pauvres voyageurs.
«Des coureurs, dit le gentleman, des vagabonds. Vous avez donc envie que je vous fasse faire connaissance avec le violon, hein? le violon, le billot et le fouet? d'où venez-vous?»
Elle, d'un ton timide, en le voyant rouge de fureur et en entendant sa grosse voix, le pria de ne pas se fâcher, car ils ne faisaient pas de mal et allaient se remettre en route sur-le- champ.
«Ah! voyez-vous ça? vous croyez que nous allons laisser rôder des vagabonds par ici? Je sais bien ce que vous venez faire. Vous venez voir s'il n'y a pas du linge qui sèche sur les haies, ou quelque poulet égaré sur les chemins. Hein? Qu'est-ce que tu as là dans ton panier, grand fainéant?
-- Grip, Grip, Grip, Grip le malin, Grip le savant, Grip l'habile homme, Grip, Grip, Grip, cria le corbeau, que Barnabé s'était empressé de renfermer à l'approche du monsieur en colère. Je suis un démon, je suis un démon. N'aie pas peur, mon garçon. Hourra! coa, coa, coa. Polly, mets sur le feu la bouilloire, nous allons prendre le thé.
-- Sors-moi cette vermine, drôle, dit le gentleman, que je la voie.»
Barnabé, sur une invitation si gracieuse, prit son oiseau avec crainte et tremblement, et le posa à terre. Grip ne se sentit pas plutôt libre qu'il déboucha au moins cinquante bouteilles à la file et se mit à danser, regardant en même temps le gentleman avec une insolence sans pareille, et tournant de côté sa tête en spirale, comme s'il avait juré de la démancher.
Les glouglous du bouchon parurent faire plus d'impression sur l'esprit du gentleman que le babil de l'oiseau, sans doute parce qu'ils répondaient mieux à ses habitudes et à ses goûts. Il voulut lui faire répéter cet exercice; mais, malgré ses ordres péremptoires et les cajoleries de Barnabé, Grip resta sourd à la requête et garda un morne silence.
«Viens me l'amener,» dit le gentleman en montrant du doigt le château. Mais Grip, qui ne s'endormait pas, s'était douté de la chose, et se mit à sauter devant eux, échappant à la poursuite de son maître; il battait des ailes et criait en courant: «Marguerite,» afin d'annoncer à la cuisinière qu'il arrivait de la compagnie, pour laquelle elle ferait bien de préparer une petite collation.
Barnabé et sa mère, chacun de leur côté, accompagnaient le gentleman qui, du haut de son cheval, les regardait, de temps en temps, d'un oeil fier et farouche, vociférant par-ci par-là quelque question dont Barnabé trouvait le ton si sévère que, dans son trouble, il n'y faisait point de réponse. Ce fut dans une occasion de ce genre que, voyant le gentleman disposé à le châtier à coups de fouet, la veuve prit la liberté de l'informer à voix basse, et la larme à l'oeil, que son fils était imbécile.
«Tu es donc idiot, hein? dit le gentleman en regardant Barnabé. Y a-t-il longtemps que tu es idiot?
-- La mère sait ça, dit timidement Barnabé. Moi je crois que je l'ai toujours été.
-- C'est de naissance, dit la veuve.
-- Je ne crois pas ça, dit le gentleman, je n'en crois pas un mot. C'est une excuse pour faire le paresseux. Il n'y a rien de bon comme le fouet pour guérir ça tout de suite. Je vous réponds qu'il ne me faudrait pas dix minutes pour lui faire passer cette maladie-là.
-- Le ciel y a mis vingt-deux ans déjà, monsieur, sans y réussir, dit la veuve avec douceur.
-- Alors, pourquoi ne le faites-vous pas enfermer? Nous payons pourtant assez cher en province pour ces institutions-là, que Dieu confonde! Mais c'est que vous aimez mieux le promener pour demander l'aumône, comme de raison. Oh! je vous connais bien.»
Or, ce gentleman avait plusieurs petits surnoms d'amitié dans ses connaissances. Les uns l'appelaient «un gentilhomme campagnard de la bonne roche,» d'autres «un gentilhomme campagnard du bon temps,» d'autres «un Nemrod,» d'autres «un Anglais pur sang,», d'autres «un vrai John Bull;» mais tous ils s'accordaient en un point: c'est que c'était bien dommage qu'il n'y en eût pas beaucoup comme lui, et que c'était là ce qui faisait que le pays marchait tous les jours à sa ruine. Il était juge de paix: il savait à peine écrire son nom lisiblement; mais il avait des qualités de premier ordre. D'abord, il était très sévère pour les braconniers; ensuite il n'y avait pas de meilleur tireur, de cavalier plus intrépide; nul n'avait de meilleurs chevaux, de meilleurs chiens; il mangeait de la viande, il buvait du vin comme personne; il n'y avait pas, dans tout le comté, un homme comme lui pour se coucher tous les soirs plus aviné, sans qu'il y parût le lendemain matin. Il se connaissait en bêtes chevalines aussi bien qu'un vétérinaire; il avait des connaissances en écurie, qui faisaient honte à son premier cocher. Il n'avait pas un porc dans ses étables qui pût se vanter d'être aussi glouton que son maître. Il n'avait pas un siège au Parlement en personne, mais il était extrêmement patriote, et menait ses gens au vote haut la main. C'était un des plus chauds partisans de l'Église et de l'État, et il n'aurait pas, au grand jamais, donné un bénéfice de son ressort à un curé qui n'aurait pas justifié de boire ses trois bouteilles à son repas, et de chasser le renard dans la perfection. Il n'avait aucune confiance dans l'honnêteté des pauvres gens qui avaient le malheur de savoir lire et écrire, et, dans le fond de l'âme, il n'avait pas encore pardonné à sa femme d'en savoir là- dessus plus long que lui. Bien entendu qu'il avait épousé cette dame pour cette bonne raison que ses amis appelaient «la bonne vieille raison anglaise,» à savoir que les deux propriétés se touchaient. Bref, si nous appelons Barnabé un idiot et Grip une créature de pur instinct animal, je ne sais plus trop comment qualifier notre gentilhomme.
Il poussa jusqu'à la porte d'une belle habitation où l'on montait par un perron; au bas des marches se tenait un domestique pour prendre le cheval. Puis il les conduisit dans un grand vestibule qui, tout spacieux qu'il était, sentait encore les orgies de la veille. Des manteaux de cheval, des cravaches, des brides, des bottes à revers, des éperons, etc., étaient épars de tous côtés et composaient, avec quelques grands andouillets et des portraits de chevaux et de chiens, le principal embellissement de la pièce.
Il se jeta dans un grand fauteuil, qui, par parenthèse, lui servait souvent à ronfler, la nuit, quand il se trouvait que, ces jours-là, il avait été, selon ses admirateurs, plus beau gentilhomme campagnard encore que de coutume; et il donna l'ordre au valet de dire à sa maîtresse de descendre; et aussitôt on vit, un peu agitée, à ce qu'il semblait, par cet appel inaccoutumé, paraître une dame beaucoup plus jeune que lui, qui n'avait pas l'air d'être bien forte de santé, ni bien heureuse.
«Tenez! vous qui n'aimez pas à suivre les chiens en bonne Anglaise, regardez-moi ça; ça vous fera peut-être plus de plaisir.»
La dame sourit, s'assit à quelque distance de lui, et jeta sur Barnabé un regard de commisération.
«C'est un idiot, à ce que dit cette femme, remarqua le gentleman, en secouant la tête, quoique je ne croie pas ça.
-- Est-ce que vous êtes sa mère? demanda la dame.
-- Oui, madame.
-- Qu'est-ce que vous avez besoin de lui demander ça? dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses goussets; vous savez bien qu'elle ne dira pas non. Il est probable que c'est un imbécile qu'elle aura loué à tant par jour. Là! voyons! faites-lui faire quelque chose.»
Cependant Grip avait retrouvé sa civilité: il voulut bien condescendre, à la prière de Barnabé, à répéter son vocabulaire et à exécuter toutes ses gentillesses avec le plus grand succès. Le tire-bouchon, glou et l'encouragement ordinaire: «N'aie pas peur, mon garçon,» amusèrent si bien le gentleman, qu'il demanda bis pour cette partie du rôle: mais Grip rentra dans son panier, et finit par refuser décidément d'ajouter un mot de plus. La dame aussi prit beaucoup de plaisir à l'entendre; mais rien ne divertit son mari comme l'obstination de l'animal dans son refus: il en poussa des éclats de rire à faire trembler la maison, et demanda combien il valait.
Barnabé eut l'air de ne pas comprendre la question, et probablement il ne la comprenait pas.
«Son prix? dit le gentleman, faisant sonner de l'argent dans son gousset. Qu'est-ce que vous en voulez? Combien?
-- Il n'est pas à vendre, répondit Barnabé, se dépêchant de fermer le panier et d'en passer la courroie dans son col. Mère, allons- nous-en!
-- Voyez-vous comme c'est un idiot, madame la savante? dit le gentleman, jetant à sa femme un regard méprisant. Il n'est déjà pas si bête pour faire valoir sa marchandise. Et vous, la vieille, voyons! Qu'est-ce que vous en voulez?
-- C'est le fidèle camarade de mon fils, dit la veuve; il n'est pas à vendre, monsieur, je vous assure.
-- Pas à vendre! cria le gentleman, dix fois plus rouge, plus enroué, plus tapageur que jamais; pas à vendre!
-- Je vous assure que non, répondit-elle. Nous n'avons jamais eu l'idée de nous en séparer, monsieur; c'est la vérité pure.»
Il allait évidemment faire quelque réplique violente, lorsque, ayant attrapé au passage quelques mots prononcés tout bas par sa femme, il se tourna vivement vers elle pour lui dire: «Hein? quoi?
-- Je dis que nous ne pouvons pas les forcer à vendre leur oiseau s'ils ne veulent pas, répondit-elle d'une voix faible. S'ils préfèrent le garder...