Chapter 35
On se rappela longtemps après qu'il fit tout cela d'une manière étrange et d'une main si tremblante que le garçon resta à le regarder pendant qu'il poursuivait sa route, incertain s'il ne devait pas le suivre pour le surveiller. On se rappela longtemps après qu'on l'avait entendu arpenter à grands pas sa chambre au fort de la nuit; que les domestiques s'étaient entretenus le lendemain matin de sa pâleur et de sa mine fiévreuse; qu'enfin, lorsque le garçon qui lui avait porté son épée était revenu à l'auberge, il avait dit à un de ses camarades qu'il avait encore comme un poids sur l'estomac de tout ce qu'il avait observé dans ce court intervalle, et qu'il avait peur que le gentleman n'eût l'intention de se détruire et qu'on ne le vît jamais revenir en vie.
M. Haredale, à peu près sûr que son trouble avait attiré l'attention du domestique, en se rappelant l'expression de ses traits quand ils s'étaient quittés, hâta le pas, gagna une place de fiacres, et monta dans le meilleur, après avoir fait prix avec le cocher pour le conduire sur la route jusqu'au sentier qui conduisait chez lui à travers champs, et pour attendre son retour auprès d'une maison de plaisance qui se trouvait à une portée de fusil loin de là. Il ne tarda pas à arriver à sa destination, et descendit pour faire le reste du chemin à pied. Il passa si près du Maypole qu'il pouvait en voir la fumée monter au-dessus des arbres, pendant qu'une bande de pigeons... sans doute de ses vieux habitants avant l'incendie... déployant gaiement leurs ailes pour retourner au colombier, lui cachait la vue du ciel. «La vieille maison va me rajeunir, dit-il en regardant de ce côté, et il y aura là un gai foyer sous son toit couvert de lierre. C'est toujours une consolation de penser que tout n'est pas ruines dans le voisinage. Je serai bien aise d'avoir au moins un tableau moins morne et moins sombre où reposer mon esprit.»
Il reprit sa marche, en dirigeant ses pas du côté de la Garenne. Quelle belle soirée, claire, calme, silencieuse! pas un souffle de vent pour agiter les feuilles, rien que les sonnettes monotones des agneaux qui tintaient dans la campagne, et, par intervalles, le beuglement lointain du bétail ou l'aboiement des chiens du village. Le ciel était rayonnant de la gloire adoucie d'un soleil couchant; sur la terre, comme dans l'air, régnait un profond repos. Telle était l'heure à laquelle il arriva à ce manoir abandonné qui avait été si longtemps sa demeure, et il se mit à regarder pour la dernière fois ses murs noircis par la flamme.
Les cendres du feu le plus ordinaire donnent toujours à l'âme une émotion mélancolique, car elles portent en elles un souvenir de quelque chose qui a été vivant et animé, et qui n'est plus maintenant qu'une inerte, froide et odieuse poussière, une image de mort et de destruction, qui attire malgré nous notre sympathie. Mais combien sont plus tristes encore les restes épars d'une maison qui fut la nôtre, consumée par l'incendie, le renversement du grand autel domestique, où les plus mauvais d'entre nous célèbrent quelquefois le culte secret du coeur, et où les meilleurs ont offert de si nobles sacrifices et accompli de tels actes d'héroïsme que, s'ils étaient enregistrés dans l'histoire, ils forceraient les temples les plus orgueilleux de l'antiquité, avec leurs fanfaronnes annales, à rougir devant eux!
Il s'arracha à ses méditations profondes pour se promener à pas lents autour de la maison. Il commençait à faire noir. Il avait déjà presque achevé le tour des bâtiments, quand il poussa une exclamation à demi étouffée, tressaillit et se tint coi. Appuyé dans une attitude tranquille, le dos contre un arbre, et contemplant les ruines avec une expression de plaisir... de plaisir si vif que, malgré son indolence habituelle, la surveillance qu'il savait si bien exercer sur ses traits, sa joie éclatait sur son visage, libre de toute contrainte et de toute réserve... oui, devant Haredale, sur sa propre terre, et triomphant encore comme il avait triomphé de toutes les infortunes, de toutes les contrariétés de son ennemi, se tenait l'homme au monde dont l'autre pouvait le moins supporter la présence, n'importe où, mais surtout là.
Quoique son sang se révoltât contre cet homme, quoique sa rage bouillonnât si violemment dans son âme, qu'il l'aurait volontiers frappé roide mort, il eut assez de puissance sur lui-même pour se retenir et passa sans dire un mot, sans jeter un coup d'oeil de son côté. Oui, et il allait continuer, il ne se serait même pas retourné, car il voulait résister au diable qui troublait sa cervelle par d'affreuses tentations (et ce n'était pas un effort facile), si cet imprudent ne l'avait pas lui-même engagé à s'arrêter; et cela avec une voix de compassion affectée qui le rendit presque fou, et lui fit perdre en un instant toute la patience qu'il avait voulu garder malgré son angoisse... la plus poignante, la plus irrésistible de toutes les angoisses.
Aussitôt, réflexion, raison, pitié, clémence, tout ce qui peut aider à contenir la rage et le courroux d'un homme stimulé par la vengeance, tout cela s'envola au moment même où il se retourna. Et pourtant il lui dit lentement et avec le plus grand calme... beaucoup plus de calme qu'il n'en avait jamais mis à lui parler: «Pourquoi m'avez-vous adressé la parole?
-- Pour vous faire remarquer, dit sir John Chester avec son flegme habituel, le drôle de hasard qui nous fait rencontrer ici.
-- Oui, c'est un hasard étrange.
-- Étrange! c'est la chose la plus remarquable et la plus singulière du monde. Je ne monte jamais à cheval le soir. Voilà des années que cela ne m'est arrivé. C'est une fantaisie qui m'a passé, je ne puis m'expliquer comment, par la tête, au beau milieu de la nuit dernière... Comme ceci est pittoresque!...»
Il lui montrait en même temps la maison démantelée, et ajustait son lorgnon pour mieux voir.
«Vous ne vous gênez pas pour admirer votre oeuvre.».
Sir John laissa retomber son lorgnon, pencha le visage du côté d'Haredale avec un air des plus courtois, comme pour lui demander une explication, et en même temps il secouait légèrement la tête, comme s'il se disait à lui-même: «Il faut que cet animal soit devenu fou.»
«Je vous répète que vous ne vous gênez pas pour admirer votre oeuvre.
-- Mon oeuvre! dit sir John en regardant autour de lui d'un air souriant. Mon ouvrage, à moi!... je vous demande pardon... réellement je vous demande pardon, mais...
-- Sans doute, vous voyez bien ces murs. Vous voyez bien ces chevrons chancelants; vous voyez bien de tous les côtés le ravage du feu et de la fumée. Vous voyez bien l'esprit de destruction qui s'est déchaîné ici... n'est-ce pas?
-- Mon bon ami, répondit le chevalier, réprimant doucement d'un signe de sa main la fougue d'Haredale, certainement je le vois. Je vois tout ce dont vous me parlez là, quand vous vous mettez de côté et que vous ne m'en dérobez pas la vue. J'en suis bien fâché pour vous. Si je n'avais pas eu le plaisir de vous rencontrer ici, je crois même que je vous aurais écrit pour vous le dire. Mais vous ne supportez pas ça aussi bien que je m'y serais attendu... veuillez m'excuser, mais je trouve que... vraiment j'attendais mieux de vous.»
Il tira sa tabatière, et, s'adressant à lui de l'air supérieur d'un homme qui, à raison de son caractère plus élevé, se sentait le droit de faire à l'autre une leçon de morale, il continua ainsi:
«Car enfin, vous êtes philosophe, vous savez... et de cette secte de philosophes austères et rigides qui sont bien au-dessus des faiblesses de l'humanité en général. Vous êtes si loin de toutes les frivolités de ce monde! vous les regardez du haut de votre sérénité, et vous les raillez avec une amertume très émouvante: je vous ai entendu le faire.
-- Et vous m'entendrez encore!
-- Merci! Voulez-vous que nous fassions un petit tour de promenade en causant? car voilà le serein qui tombe un peu fort. Non! eh bien! comme il vous plaira. Seulement, je suis fâché d'être obligé de vous dire que je n'ai plus qu'un petit moment à vous donner.
-- Plût à Dieu que vous ne m'en eussiez pas donné du tout! Plût à Dieu, je le dis de toute mon âme, que vous fussiez allé au paradis (si l'on peut proférer un pareil mensonge), plutôt que de venir ici ce soir!
-- Mais non, répondit sir John... certainement vous ne vous rendez pas justice; vous n'êtes pas d'une compagnie très agréable, mais je ne voudrais pas aller si loin pour vous éviter.
-- Écoutez-moi! dit M. Haredale, écoutez-moi.
-- Vous allez railler?
-- Non, je vais détailler toute votre infamie. Vous avez pressé et sollicité de faire votre ouvrage un agent capable, mais qui par caractère, par essence plutôt, n'est qu'un traître, et qui vous a trahi malgré la sympathie mutuelle qui vous rapprochait tous deux, comme il a trahi tous les autres; par allusions, par signes, par mots détournés qui ne signifient rien quand on les répète, vous avez mis Gashford à l'oeuvre... à cette oeuvre que vous voyez là devant nous. Toujours grâce à ces allusions, à ces signes, à ces mots détournés qui ne signifient rien quand on les répète, vous l'avez encouragé à satisfaire la haine mortelle qu'il me porte, et que, Dieu merci, je me flatte d'avoir méritée. Vous l'avez encouragé à la satisfaire par le rapt et le déshonneur de ma fille. Vous l'avez fait. Je le lis sur votre figure, cria-t-il en la montrant brusquement et en faisant un pas en arrière: vous le niez, mais vous ne pouvez le nier que par un mensonge.»
Il avait la main sur la garde de son épée; mais le chevalier, avec un sourire de mépris, lui répliqua aussi froidement qu'auparavant.
«Vous remarquerez, monsieur, s'il vous reste assez de jugement pour le faire, que je ne me suis pas donné la peine de rien nier. Je ne vous crois pas assez de discernement pour lire dans les physionomies, à moins que ce ne soit dans celles qui sont aussi grossières que votre langage, et, autant que je puis me le rappeler, vous n'avez jamais eu ce don; autrement, je connais une figure où vous auriez pu lire plutôt l'indifférence, pour ne pas dire le dégoût. Je parle là d'un temps bien éloigné de nous... mais vous me comprenez.
-- Dissimulez tant que vous voudrez, il n'en est pas moins vrai que vous le niez. Que ce soit un désaveu clair ou équivoque, exprimé ou sous-entendu, ce n'en est pas moins un mensonge: car, enfin, puisque vous dites que vous ne le niez pas... l'admettez- vous?
-- Vous avez vous-même, répondit sir John, laissant le cours régulier de sa parole couler tout uniment comme s'il n'avait pas été effleuré par le moindre mot d'interruption, vous avez vous- même proclamé le caractère da gentleman en question (je crois que c'était à Westminster) dans des termes qui me dispensent de faire à ce personnage plus ample allusion. Peut-être aviez-vous de bonnes raisons pour le faire, peut-être non, je n'en sais rien. Mais, en supposant que le gentleman fût tel que vous le décriviez, et qu'il vous eût fait, à vous ou à tout autre, des déclarations qui peuvent lui avoir été suggérées par le soin de sa propre sûreté, ou par la tentation de l'argent, ou par le désir de s'amuser, ou par toute autre considération... tout ce que je puis dire de lui, c'est que ceux qui l'emploient ne peuvent échapper au reproche de participer à la honte de cet être dégradé. Vous êtes si franc vous-même, que vous voudrez bien, j'espère, excuser aussi chez moi un peu de franchise.
-- Encore une fois, sir John, vous ne m'échapperez pas, cria M. Haredale; chacun de vos mots, de vos regards, de vos gestes, est calculé pour faire croire que ce que je vous reproche n'était point de votre fait. Eh bien! moi, je vous dis que c'est le contraire, que c'est vous qui avez pratiqué l'homme dont je parle, et votre malheureux fils (Dieu lui pardonne!), pour leur faire faire cette besogne. Vous parlez de dégradation et de bassesse de caractère; mais ne m'avez-vous pas dit un jour que c'était vous qui aviez acheté l'absence du pauvre idiot et de sa mère, quand j'ai découvert depuis ce que j'avais déjà soupçonné, que vous étiez allé seulement pour les tenter, et que vous les aviez trouvés partis? C'est à vous que je fais remonter les insinuations perfides que la mort de mon frère n'avait profité qu'à moi, ainsi que toutes les attaques odieuses et les calomnies secrètes qui en ont été la suite. Il n'y a pas un acte de ma vie, depuis cette première espérance que vous avez changée en deuil, en désolation, où je ne vous aie trouvé, comme mon mauvais génie, entre la paix et moi. En tout et partout vous avez toujours été le même, un sans coeur, un hypocrite, un indigne vilain. Pour la seconde et dernière fois je vous jette ces accusations à la face, et je vous repousse avec mépris comme un chien que vous êtes, homme déloyal et faux.»
En même temps il leva son bras et lui frappa la poitrine d'un coup si rude, que l'autre chancela. Sir John ne fut pas plus tôt remis de cet outrage, qu'il tira son épée, jeta au loin le fourreau et son chapeau, et se précipitant sur son adversaire, lui porta au coeur une botte désespérée qui l'aurait couché sans vie sur le gazon, s'il n'avait pas opposé à sa fureur une parade vive et sûre.
En frappant sir John, Haredale avait comme épuisé sa rage, il se contentait maintenant de parer ses passes rapides sans riposter, et lui conseillait, avec une espèce de terreur frénétique peinte sur son visage, de ne pas avancer un pas de plus.
«Pas ce soir, pas ce soir, criait-il; au nom du ciel, pas ce soir!»
En le voyant abaisser son arme, décidé à ne point riposter encore, sir John abaissa aussi la sienne.
«Pas ce soir! lui cria encore son adversaire; profitez de mon avis.
-- Vous venez de me dire (il faut que ce soit dans un moment d'inspiration), répliqua sir John d'un ton dégagé, quoique à présent il eût jeté le masque pour lui montrer sa haine en face, vous venez de me dire que c'était la dernière fois. Vous pouvez en être sûr. Est ce que vous pensiez, par hasard, que j'avais oublié notre dernière entrevue? Vous imaginez-vous que je ne me souvienne pas de chacune de vos paroles, de chacun de vos regards, pour vous en demander compte? Qui de nous deux, pensez-vous, a choisi son moment? est-ce vous, est-ce moi? Voyez un peu l'honnête homme avec son jargon de probité, qui, après avoir contracté avec moi un engagement pour prévenir une union qu'il faisait semblant de ne pas trouver à son goût, engagement tenu par moi fidèlement et à la lettre, le viole de son côté, et saisit l'occasion de bâcler le mariage, pour se débarrasser d'un fardeau qui lui pesait sur les bras, et jeter sur sa maison un lustre mal acquis!
-- J'ai agi, cria M. Haredale, avec honneur et de bonne foi. J'agis de même encore maintenant, en vous avertissant de ne pas me forcer à recommencer ce duel avec vous ce soir.
-- Vous parliez tout à l'heure de mon «malheureux fils,» je crois, dit sir John avec un sourire. Le pauvre sot! s'être laissé duper par un pareil tartufe, enlacer dans leurs filets par un pareil oncle et par une pareille nièce! vous avez bien raison de le plaindre. Mais ce n'est plus mon fils: je vous fais mon compliment, monsieur, de la belle prise que vous avez faite là; elle fait honneur à votre ruse.
-- Encore une fois, lui cria son ennemi frappant du pied dans un transport de rage, quoique vous soyez capable de me faire renier mon bon ange, je vous conjure de ne pas venir ce soir au bout de mon épée. Oh! quel malheur que vous soyez venu ici! Pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Demain nous étions séparés pour toujours.
-- Puisque c'est comme ça, reprit sir John sans la moindre émotion, c'est fort heureux que nous nous soyons rencontrés ce soir. Haredale, je vous ai toujours méprisé, vous savez, mais pourtant je vous croyais capable d'une espèce de courage brutal. Pour l'honneur de mon jugement, dans lequel j'ai toujours eu confiance, je suis fâché de voir que vous n'êtes qu'un lâche.»
Après cela, pas un mot ne fut échangé des deux parts. Ils croisèrent le fer, malgré les ténèbres, et s'attaquèrent l'un l'autre avec acharnement. Ils étaient bien assortis: chacun d'eux était une fine lame.
Au bout de quelques secondes, ils devinrent plus animés et plus furieux, ils se serrèrent de plus près, portèrent et reçurent des blessures légères. Ce fut immédiatement après en avoir attrapé une au bras que maître Haredale, sentant ruisseler son sang tout chaud, fit une attaque plus vive, et plongea son épée jusqu'à la garde à travers le corps de son adversaire.
Leurs yeux se rencontrèrent tout près l'un de l'autre, quand il retira son arme fumante. Haredale passa le bras autour du mourant, qui le repoussa faiblement et tomba sur l'herbe. Là, se soulevant sur ses mains, sir John le contempla un instant avec des yeux de haine et de mépris; mais il parut se rappeler, même alors, que cette expression enlaidirait ses traits après sa mort: il essaya donc de sourire, et, remuant sa droite défaillante, comme pour cacher dans son gilet son linge ensanglanté, il retomba en arrière; il était mort... c'était là le Fantôme de la nuit passée.
CHAPITRE XL.
Donnons un coup d'oeil d'adieu à chacun des acteurs de cette petite histoire que nous n'avons pas encore congédiés dans le cours des événements, et nous aurons fini.
Maître Haredale s'enfuit cette nuit-là même. Avant qu'on eût pu commencer les poursuites, avant même qu'on se fût aperçu de la disparition de sir John et qu'on se fût mis à sa recherche, son adversaire avait déjà quitté la Grande-Bretagne. Il alla tout droit à un établissement religieux, renommé en Europe pour la rigueur et la sévérité de sa discipline et pour la pénitence inflexible que sa règle imposait à ceux qui venaient y chercher un refuge contre le monde: c'est là qu'il fit les voeux qui, à partir de ce moment, l'enlevèrent à ses parents et ses amis, et qu'après quelques années de remords il fut enterré dans les sombres cloîtres du couvent.
Il se passa deux jours avant qu'on retrouvât le corps de sir John. Aussitôt qu'on l'eut reconnu et emporté chez lui, son estimable valet de chambre, fidèle aux principes de son maître, disparut avec tout l'argent et les objets de prix sur lesquels il put mettre la main, grâce à quoi il alla quelque part faire le gentilhomme dans la perfection, pour son propre compte. Il eut un véritable succès dans cette carrière distinguée, et il aurait même fini par épouser quelque héritière, sans un malheureux mandat d'arrêt qui occasionna sa fin prématurée. Il mourut d'une fièvre contagieuse qui faisait alors de grands ravages, et qu'on appelait communément le typhus des prisons.
Lord Georges Gordon, après être resté emprisonné à la Tour jusqu'au lundi 5 février de l'année suivante, fut jugé ce jour-là à Westminster pour crime de haute trahison. Il est vrai qu'après une enquête sérieuse et patiente, il fut déchargé de cette accusation, faute de pouvoir prouver qu'il eût agité la population dans des intentions déloyales et illégales. Il y avait même encore tant de personnes à qui ces troubles n'avaient pas servi de leçon pour modérer leur faux zèle, qu'on fit, en Écosse, une souscription pour payer les frais de la défense.
Pendant les sept années qui suivirent, il se tint tranquille par comparaison, grâce à l'intercession assidue de ses amis; pourtant il trouva encore, de temps en temps, l'occasion de déployer son fanatisme protestant par quelques manifestations extravagantes qui réjouirent fort ses ennemis; il fut même excommunié en forme par l'archevêque de Canterbury, pour avoir refusé de comparaître comme témoin, sur la citation expresse de la Cour ecclésiastique. Dans l'année 1788, il fut poussé par un nouvel accès de folie à composer et publier un pamphlet injurieux, écrit en termes très violents contre la reine de France. Accusé de diffamation, après avoir fait devant la cour différentes déclarations qui n'étaient pas moins insensées, il fut condamné, et se sauva en Hollande pour échapper à la peine prononcée contre lui. Mais, comme les bons bourgmestres d'Amsterdam n'étaient pas flattés d'accueillir un pareil hôte, ils le renvoyèrent chez lui en toute hâte. Il arriva à Harwich dans le mois de juillet, et se dirigea de là à Birmingham, où il fit, en août, profession publique de la religion juive. Il y figura comme israélite jusqu'au moment où il fut arrêté et ramené à Londres pour subir sa peine. En vertu de l'arrêt porté contre lui, il fut, au mois de décembre, jeté dans la prison de Newgate, où il passa cinq ans et dix mois, obligé en outre de payer une forte amende, et de fournir des garanties sérieuses de bonne conduite à l'avenir.
Après avoir adressé, au milieu de l'été de l'année suivante un appel à la commisération de l'Assemblée nationale en France, appel auquel le ministre anglais refusa sa sanction, il s'arrangea pour subir jusqu'au bout la punition qui lui était infligée; il laissa croître sa barbe jusqu'à sa ceinture, et se conformant sous tous les rapports aux cérémonies de sa nouvelle religion, il s'appliqua à l'étude de l'histoire, et, par occasion, à l'art de la peinture, pour lequel, dans sa jeunesse, il avait montré des dispositions. Abandonné par ses anciens amis et traité, à tous égards, en prison, comme le plus grand criminel, il y demeura gai et résigné, jusqu'au 1er novembre 1793, époque où il mourut dans son cachot: il n'avait que trente-quatre ans.
Il y a bien des gens qui ont fait dans le monde plus brillante figure et qui ont laissé une renommée plus éclatante, sans avoir jamais témoigné autant de sympathie pour les malheureux et les nécessiteux. Il ne manqua pas de pleureurs à ses funérailles. Les prisonniers déplorèrent sa perte et l'accompagnèrent de leurs regrets: car, avec des moyens bornés, sa charité était grande, et, dans la distribution qu'il faisait parmi eux de ses aumônes, il ne considérait que leurs besoins, sans distinction de secte ou de symbole religieux. Il y a, dans les hauts parages de la société, bien des esprits supérieurs qui pourraient apprendre à cet égard quelque chose, même de ce pauvre cerveau fêlé de lord qui est mort à Newgate.
Jusqu'au dernier moment, le brave John Grueby ne déserta pas son service. Il n'y avait pas vingt-quatre heures que son maître était à la Tour, qu'il vint près de lui pour ne plus le quitter jusqu'à la mort.
Lord Gordon eut encore des soins constants et dévoués dans la personne d'une jeune fille juive d'une grande beauté, elle s'était attachée à lui par un sentiment demi religieux et demi romanesque, mais dont le caractère vertueux et désintéressé parait avoir défié le soupçon des censeurs les plus téméraires.
Gashford, naturellement, l'avait abandonné. Il subsista quelque temps du trafic qu'il fit des secrets de son maître, mais tout a un terme, et, quand il eut épuisé son fonds, son commerce ne pouvant plus lui rapporter rien, il se procura un emploi dans le corps honorable des espions et des mouchards au service du gouvernement. En cette qualité, comme tous les misérables de son espèce, il traîna sa honteuse et pénible existence, tantôt à l'étranger, tantôt en Angleterre, et endura longtemps toutes les misères d'un pareil poste. Il y a dix ou douze ans... tout au plus... un vieillard maigre et hâve, maladif et réduit au dernier état de gueuserie, fut trouvé mort dans son lit, je ne sais dans quel cabaret borgne du Bourg, où il était tout à fait inconnu. Il avait pris du poison. On ne put avoir aucun renseignement sur son nom: on découvrit seulement, d'après certaines notes du carnet qu'il portait dans sa poche, qu'il avait été secrétaire de lord Georges Gordon, à l'époque des fameuses émeutes...