Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 3

Chapter 34,090 wordsPublic domain

Quoique déjà bien loin des scènes de sa vie passée, bien loin surtout de songer ou d'espérer qu'elles revinssent jamais, elle ressentait pourtant un désir étrange de savoir ce qui se passait dans le monde d'activité auquel elle était maintenant étrangère. Sitôt qu'il lui tombait sous la main quelque vieux journal ou quelque bout de nouvelles de Londres, elle les lisait avec avidité. L'impression qu'elle en éprouvait n'était pas toujours agréable: car, dans ces moments-là, la plus vive anxiété et les angoisses de la crainte se peignaient quelquefois sur ses traits, mais sans lasser sa curiosité. Puis aussi, dans les nuits de tempête, pendant l'hiver, quand le vent sifflait et faisait rage, sa figure reprenait son expression d'autrefois, et elle tremblait de tous ses membres, comme dans un accès de fièvre. Mais Barnabé ne s'en apercevait guère: elle se contenait de son mieux, et finissait par recouvrer son calme apparent avant qu'il eût pu seulement remarquer chez elle le changement passager qu'elle venait de subir.

Il ne faut pas croire que Grip fût le moins du monde un membre oisif et inutile de l'humble communauté. Grâce aux leçons de Barnabé, grâce au développement d'une espace d'instruction naturelle commune à sa race, et à l'usage exercé qu'il faisait de ses rares facultés d'observation, il avait acquis un degré de sagacité qui l'avait rendu fameux à plusieurs milles à la ronde. Son esprit de conversation et ses à-propos surprenants étaient le sujet de l'admiration générale, et, comme il venait beaucoup de monde voir l'oiseau merveilleux, et que chaque visiteur laissait quelque souvenir de satisfaction pour son caquet (quand il lui plaisait de se prêter à la circonstance, car on sait qu'il n'y a rien de capricieux comme le génie), il gagnait de quoi ajouter un item important aux revenus du ménage. Bien mieux, l'oiseau lui- même avait l'air de savoir ce qu'il valait; malgré la liberté sans réserve à laquelle il s'abandonnait en présence de Barnabé ou de sa mère, il gardait en public une étonnante gravité, et ne s'abaissait pas à donner jamais d'autres représentations gratis que d'aller becqueter la cheville des petits vagabonds qui se trouvaient là (c'était un exercice, par parenthèse, qui paraissait lui faire un plaisir infini), ou bien de tuer, par occasion, quelque poulet, ou enfin d'avaler le dîner des chiens du voisinage, dont le plus hargneux lui témoignait une crainte respectueuse.

Le temps s'était donc écoulé comme cela, sans qu'il fût rien survenu qui eût troublé ni changé l'uniformité de leur vie, lorsque, par une soirée de juin, ils étaient ensemble dans leur petit jardin, prenant un peu de repos après les fatigues du jour. La veuve avait encore son ouvrage sur ses genoux, et à ses pieds la paille nécessaire à ses travaux. Barnabé était debout, appuyé sur le manche de sa bêche, regardant le soleil couchant dans le lointain, et chantonnant tranquillement.

«Une brave soirée, ma mère! Si nous avions seulement, en espèces sonnantes dans nos poches, quelques morceaux de cet or qui est empilé là-bas dans le ciel, nous serions riches pour le restant de nos jours.

-- Nous sommes mieux comme nous sommes, répondit la veuve avec un sourire paisible. Il faut nous trouver contents, sans nous donner seulement le souci d'y penser, quand même il serait là reluisant à nos pieds.

-- Oui! dit Barnabé croisant ses bras sur sa bêche, et regardant toujours avec attention le soleil couchant, c'est bel et bon, ma mère; mais l'or est bon à prendre. Je voudrais bien savoir où en trouver. Grip et moi nous saurions bien en faire notre profit, je vous en réponds.

-- Qu'est-ce que vous en feriez?

-- Ce que j'en ferais? un tas de choses. Nous nous mettrions comme des princes... je veux dire vous et moi, mère, je ne parle pas de Grip. Nous aurions des chevaux, des chiens, des habits de riches couleurs et des plumes à notre chapeau; nous ne travaillerions plus, nous vivrions délicatement et à notre aise. Oh! que oui, que nous en trouverions bien l'emploi. Si je savais seulement où en déterrer! J'aurais coeur à la besogne, allez!

-- Vous ne savez pas, dit la mère, se levant de son siège en lui mettant la main sur l'épaule, ce que bien des gens ont fait pour en gagner, qui ont reconnu, trop tard, qu'il n'est jamais plus brillant que de loin, mais qu'il perd tout son prix et son éclat quand une fois on l'a dans la main.

-- Eh! eh! vous dites ça. Vous croyez ça, répondit-il, toujours l'oeil fixé dans la même direction: c'est égal, mère, je voudrais bien en essayer.

-- Ne voyez-vous pas, dit-elle, comme il est rouge? Il n'y a rien au monde qui ait autant de taches de sang que l'or. Évitez-le, Barnabé. Il n'y a personne qui ait plus de raison que moi d'en détester jusqu'au nom même. C'est lui qui a amassé sur votre tête et sur la mienne plus de misère et de souffrance que personne n'en a jamais connu, et que personne, j'espère, grâce à Dieu! n'en connaîtra jamais. J'aimerais mieux que nous fussions morts et couchés dans la tombe que de vous voir jamais aimer l'or.»

Il détourna un moment ses yeux pour regarder sa mère avec étonnement; puis, les portant alternativement du rouge vif du ciel à la cicatrice de son poignet, comme pour en comparer la couleur, il allait lui adresser une question avec vivacité, lorsqu'un nouvel objet vint frapper son attention facile à distraire, et lui fit tout à fait oublier son dessein.

Il y avait là, debout, la tête nue, un homme dont les pieds et les vêtements étaient couverts de poussière, et qui se tenait derrière la baie de séparation entre leur jardin et le sentier. Il se penchait modestement en avant, comme pour se mêler à leur conversation, quand il pourrait trouver l'occasion d'y placer son mot. Il avait aussi la figure tournée du côté de la lumière du soleil couchant; mais ses yeux exposés à l'éclat des derniers feux du soir montraient, par leur immobilité, qu'il était aveugle et qu'il n'en éprouvait aucune perception.

«Dieu bénisse les voix qui frappent mon oreille! dit le voyageur. La soirée m'en semble plus belle encore à les entendre. Les voix remplacent pour moi les yeux. Voudraient-elles bien parler encore, pour réjouir le coeur d'un pauvre pèlerin?

-- Est-ce que vous n'avez pas de guide? demanda la veuve après un moment de silence.

-- Je n'en ai pas d'autre que celui-ci (et il levait son bâton vers le soleil), et quelquefois la nuit un astre plus doux pour diriger mes pas; mais en ce moment il se repose.

-- Est-ce que vous venez de faire un long voyage?

-- Bien long et bien fatigant, répondit-il en secouant la tête; fatigant, on ne peut plus. Tiens! je viens de heurter avec mon bâton la margelle de votre puits... Faites-moi donc le plaisir de me donner un verre d'eau, madame?

-- Pourquoi m'appeler madame? répliqua-t-elle. Je ne suis pas plus riche que vous.

-- C'est que vous avez la parole douce et distinguée, voilà pourquoi; la bure ou la soie sont tout un pour moi, quand je ne peux les toucher. Je ne puis pas juger les gens à leur mise.

-- Tournez par ici, dit Barnabé, qui était sorti du jardin à sa rencontre. Donnez-moi la main. Vous êtes donc aveugle, et toujours dans l'obscurité, hein? N'avez-vous pas peur de l'obscurité? Est- ce que vous n'y voyez pas un tas de figures qui marmottent je ne sais quoi en faisant des grimaces?

-- Hélas! répliqua l'autre, je n'y vois rien du tout. Que je veille ou que je dorme, jamais rien.»

Barnabé regarda ses yeux avec curiosité; il les toucha da ses doigts, comme aurait pu le faire un enfant indiscret, en le conduisant à la maison.

«Si vous venez de si loin, dit la veuve allant au-devant de lui à la porte, comment avez-vous pu trouver votre chemin tout le long de la route?

-- J'ai toujours entendu dire que le temps et le besoin sont de grands maîtres: ce sont bien les meilleurs, dit l'aveugle en s'asseyant sur la chaise vers laquelle l'avait conduit Barnabé, et posant son bâton et son chapeau à terre sur le carreau. Mais, c'est égal, puissiez-vous, vous et votre fils, vous passer de leurs leçons! Ce sont de rudes maîtres.

-- Avec tout cela, vous vous êtes écarté de la route? dit la veuve d'un ton de compassion.

-- Cela se peut bien, cela se peut bien, reprit-il avec un soupir, et cependant aussi avec une espèce de sourire dans ses traits. C'est très probable. Les poteaux et les bornes militaires ne me disent rien, vous comprenez, je ne vous en suis que plus obligé de me procurer une chaise pour me reposer, et un verre d'eau pour me rafraîchir.»

En même temps il leva le pot à l'eau vers sa bouche. C'était de belle et bonne eau, bien claire, bien fraîche, bien appétissante; mais avec tout cela il fallait qu'il ne la trouvât pas à son goût, ou qu'il n'eût pas bien soif, car il ne fit qu'y tremper ses lèvres et remit le pot sur la table.

Il portait, suspendue à une longue courroie autour de son cou, une espèce de sacoche ou de bissac à mettre de la nourriture. La veuve plaça devant lui un morceau de pain et du fromage; mais il la remercia en disant que, grâce à quelques âmes charitables, il avait déjeuné le matin, et qu'il n'avait plus faim. Après cette réponse, il ouvrit son bissac pour y prendre quelques pence, la seule chose qu'il parût y avoir dedans.

«Voulez-vous bien me permettre de vous demander, dit-il en se tournant du côté où Barnabé se tenait, les yeux fixés sur lui, à vous qui n'êtes pas privé du don précieux de la vue, si vous ne voudriez pas aller m'acheter avec cela un peu de pain pour me soutenir en route. Que Dieu répande ses bénédictions sur les jeunes pieds qui vont se déranger pour venir en aide à la misère d'un pauvre aveugle!»

Barnabé regarda sa mère, qui lui fit signe qu'il pouvait accepter la commission, et le voilà parti dans son empressement charitable. L'aveugle, sur son siège, écouta d'un air attentif jusqu'à ce que la veuve ne pût plus entendre les pas de son fils déjà loin, et changeant brusquement de ton:

«Voyez-vous, la veuve, il y a bien des espèces d'aveuglement, il y a l'aveuglement conjugal, madame; celui-là, vous avez pu l'observer par vous-même dans le cours de votre propre expérience et c'est un aveuglement à peu près volontaire, qui se met lui-même la bandeau sur les yeux. Il y a l'aveuglement de parti, madame, et des hommes d'État: celui-là ressemble à celui d'un taureau furieux au milieu d'un régiment de soldats en uniforme rouge. Il y a la confiance aveugle de la jeunesse, qui ressemble à l'aveuglement des petits chatons dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à la lumière. Il y a encore cet aveuglement physique, madame, dont je suis, bien malgré moi, un trop illustre exemple. Enfin, madame, il y a cet aveuglement de l'intelligence dont nous avons un échantillon dans cet intéressant jeune homme, votre fils, et qui, malgré quelques lueurs, quelques éclairs lucides, ne peut pas inspirer plus de confiance que des ténèbres absolues. Voilà pourquoi, madame, j'ai pris la liberté de le tenir à l'écart un bout de temps pendant que je vais avoir avec vous un petit entretien; et, comme cette précaution ne peut que faire honneur à la délicatesse de mes sentiments envers vous, je suis sûr, madame, que vous voudrez bien m'excuser.»

Après avoir prononcé ce discours avec des manières élégantes et dégagées, il tira de dessous sa blouse une bouteille de grès plate, la déboucha, et, tenant le bouchon entre ses dents, modifia d'une manière sensible le liquide du pot à l'eau par une infusion plantureuse du breuvage de son cru. Il eut la politesse de le vider à la santé de la veuve et des dames en général; puis, le déposant vide, il fit claquer ses lèvres avec une jouissance manifeste.

«Je suis, madame, un citoyen cosmopolite, dit l'aveugle en rebouchant son flacon, et, si j'ai l'air de me conduire franchement, comme vous voyez, en voilà la raison. Vous vous demandez qui je peux être, madame, et ce que je viens faire ici. Je n'ai pas besoin de mes yeux pour lire cela dans les vôtres; il me suffit de l'expérience que j'ai de la nature humaine pour connaître tous les mouvements de votre âme, comme si je les voyais écrits dans vos traits féminins. Je vais satisfaire immédiatement votre curiosité, madame, immédiatement.»

Là-dessus, il donna une tape sur le plat de sa bouteille, la remit en place sous sa blouse, passa les jambes l'une sur l'autre, se croisa les bras et s'installa bien dans sa chaise, avant de procéder à ses explications.

Ce changement de manières avait été si soudain et si inattendu; l'astuce et l'audace de sa conduite faisaient un tel contraste avec son infirmité (car nous sommes accoutumés à voir, chez ceux qui ont perdu l'usage de quelque sens, ce vide rempli par je ne sais quoi de divin), et cette métamorphose inspirait de telles craintes à celle qui en était témoin, qu'il lui fut impossible de prononcer un mot. Le visiteur, après avoir attendu une réflexion ou une réponse, voyant qu'il attendait vainement, reprit:

«Madame, je m'appelle Stagg. Un de mes amis, qui a passé ces cinq dernières années à espérer l'honneur d'un rendez-vous avec vous, m'a chargé de venir vous rendre visite. Je serais bien aise de vous dire dans le tuyau de l'oreille le nom de ce gentleman... Tudieu! madame, êtes-vous sourde? Vous n'entendez donc pas que je vous dis que je serais bien aise de vous glisser le nom de mon ami dans le tuyau de l'oreille?

-- Vous n'avez que faire de répéter ce que vous venez de dire, répondit la veuve avec un gémissement étouffé; je ne sais que trop de quelle part vous venez.

-- Mais, aussi vrai que je suis un homme d'honneur, madame, dit l'aveugle en se frappant sur la poitrine, et dont il n'y a pas à discuter les pouvoirs confidentiels, je vous demande la permission de vous répéter que je veux absolument vous dire le nom du gentleman. Bien! bien! ajouta-t-il, comme s'il voyait avec son ouïe subtile jusqu'au mouvement des mains de la veuve repoussant cette confidence. Je ne vous le dirai pas tout haut. Avec votre permission, madame, je désire la faveur de vous le dire tout bas.»

Elle s'approcha de lui et se baissa. Il lui murmura un nom dans l'oreille, et alors elle se tordit les mains et se promena de long en large dans la chambre, comme une femme au désespoir. L'aveugle, avec un calme parfait, fit une nouvelle exhibition de sa bouteille, se versa un autre grog à plein verre, leva le coude comme tout à l'heure, et, sirotant à petits coups, la suivit du visage en silence.

«Vous n'avez pas la conversation prompte, la veuve, dit-il, pendant un petit intervalle qu'il mit entre deux gorgées. Est-ce que vous voulez que nous en parlions devant votre fils?

-- Que voulez-vous de moi? répondit-elle. Que demandez-vous?

-- Nous sommes pauvres, la veuve; nous sommes pauvres, répliqua-t- il en étendant sa main droite et en se frottant le pouce dans la paume de la main.

-- Pauvres! s'écria-t-elle. Et moi, qu'est-ce que je suis donc?

-- Les comparaisons sont toujours odieuses, dit l'aveugle. Je n'en sais rien; ça ne me fait rien; ça ne me fait rien. Ce que je sais, c'est que nous sommes pauvres. Les affaires de mon ami ne sont pas brillantes; les miennes non plus. Il nous faut nos droits ou un dédommagement. D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que moi; à quoi bon tant de paroles?»

Elle recommença à se promener d'un air terrifié, de long en large dans la chambre. À la fin, s'arrêtant brusquement devant lui:

«Est-ce qu'il est près d'ici? demanda-t-elle.

-- Oui, tout près.

-- Alors je suis perdue.

-- Perdue, la veuve! dit l'aveugle avec calme. Au contraire; dites donc plutôt retrouvée. Voulez-vous que je l'appelle?

-- Pour rien au monde, répondit-elle en frissonnant.

-- Très bien, répliqua-t-il en croisant de nouveau ses jambes, car il avait fait mine de se lever pour aller à la porte. Comme vous voudrez, la veuve; sa présence n'est pas nécessaire, que je sache. Mais enfin, lui et moi, il faut bien que nous vivions. On ne peut pas vivre sans boire ni manger. On ne peut pas boire et manger sans avoir de l'argent... Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.

-- Vous ne savez donc pas, reprit-elle, que je ne vis moi-même que de privations? Il faut que vous l'ignoriez apparemment. Si vous aviez des yeux et que vous pussiez les promener autour de vous dans ce pauvre réduit, vous auriez pitié de moi. Ah! mon ami, que votre propre affliction attendrisse aussi votre coeur en notre faveur et lui donne quelque sympathie pour ma misère!»

L'aveugle fit claquer ses doigts et répondit: «Vous n'êtes pas dans la question, madame, vous n'êtes pas dans la question. J'ai le coeur le plus tendre du monde, mais ça ne suffit pas pour vivre. Au contraire, je connais bien des gentlemen qui n'en vivent pas plus mal pour avoir la tête dure, mais qui ne feraient pas grand'chose d'un coeur tendre. Écoutez. Il s'agit ici d'une affaire qui n'a rien à voir avec les sympathies et le sentiment. En ma qualité d'ami commun, je désire arranger les choses d'une manière satisfaisante, si c'est possible, et c'est possible. Si vous êtes pauvre comme vous dites à présent, c'est que vous le voulez bien. Vous avez des amis qui ne vous laisseraient pas dans le besoin s'ils le savaient. Mon ami, à moi, est dans une position plus gênée et plus misérable qu'on ne peut croire, et, comme vous êtes l'un et l'autre les anneaux d'une même chaîne, il est tout naturel que ce soit de votre côté qu'il se tourne pour obtenir aide et assistance. Il a partagé longtemps mon logis et ma table: car, je vous le disais tout à l'heure, j'ai le défaut d'avoir le coeur tendre, et je ne puis m'empêcher, comme ami, de trouver qu'il a tout à fait raison de s'adresser à vous. Vous avez toujours eu un abri sur votre tête; lui, il a toujours erré sans asile. Vous avez votre fils pour vous aider et vous consoler; lui, il n'a personne. Il ne faut pas que tous les avantages soient du même côté. Puisque vous êtes embarqués dans le même bateau, il faut vous partager le lest avec plus d'équité.»

Elle allait prendre la parole, lorsqu'il l'en empêcha pour continuer:

«Le seul moyen de le faire, c'est de boursicoter pour moi et mon ami; et c'est le conseil que je voulais vous donner. Il ne vous en veut pas, à ce que je peux croire, madame; bien loin de là: car, malgré la dureté avec laquelle vous l'avez traité plus d'une fois, en le mettant pour ainsi dire à la porte, il a tant d'égards pour vous, je pense, que, même dans le cas où vous tromperiez aujourd'hui son attente, il consentirait à se charger de votre fils pour en faire un homme.»

Il prononça ces derniers mots avec une expression particulière et se tut pour en voir l'effet. La pauvre veuve ne répondit que par des larmes.

«C'est un garçon, dit l'aveugle d'un air réfléchi, qui paraît avoir des dispositions: on pourra en faire quelque chose. Il a l'air assez disposé, d'après ce que j'ai entendu ce soir de sa conversation avec vous, à essayer de changer un peu l'uniformité de la vie qu'il mène ici... Mais ce n'est pas tout ça. Mon ami a un besoin pressant de vingt livres sterling. Puisque vous refusez une pension pour vous, vous pouvez bien faire ça pour lui. Il serait désagréable de vous exposer à voir troubler la paix de votre maison. Vous avez l'air d'être bien ici, et il faut faire un petit sacrifice pour y rester tranquillement. Vingt livres, la veuve, ce n'est pas le diable. Vous savez bien où vous procurer ça, quand vous voudrez: un petit mot à la poste et tout est dit... vous avez vos vingt livres.»

Elle allait encore lui répondre, lorsqu'il l'arrêta de nouveau pour lui dire:

«Ne vous pressez pas trop de me donner votre réponse: vous pourriez vous en repentir. Pensez-y un peu. Vingt livres... prises dans la poche d'un autre... ce n'est pas difficile. Songez à tout ça. Je ne suis pas si pressé. Voici la nuit qui arrive, et, si vous ne me donnez pas à coucher ici, je n'irai toujours pas loin. Vingt livres! je vous donne vingt minutes pour y réfléchir, madame, une guinée à la minute, c'est bien joli. En attendant, je vais prendre un peu l'air, qui est très pur et très agréable dans ce pays.»

En même temps, il prit à tâtons le chemin de la porte, emportant avec lui sa chaise. Puis s'asseyant sous un chèvrefeuille touffu, et étendant ses jambes en travers de la porte pour que personne ne pût entrer ni sortir sans qu'il en eût connaissance, il tira de sa poche une pipe, une pierre à fusil, un briquet et de l'amadou, et se mit à fumer. La soirée était charmante; c'était dans la saison où le crépuscule est la plus jolie chose du monde. De temps en temps il s'arrêtait pour laisser la fumée de sa pipe monter lentement en spirales dans l'air, et pour renifler le parfum délicieux des fleurs. Il était là si à son aise! il était comme chez lui: on aurait cru qu'il n'en avait pas bougé de sa vie; et il attendait en maître de céans la réponse de la veuve et le retour de Barnabé.

CHAPITRE IV.

Quand Barnabé revint avec le pain demandé, la vue du bon vieux pèlerin fumant sa pipe et se mettant à son aise avec si peu de cérémonie, parut lui causer, même à lui, beaucoup de surprise, surtout lorsqu'il vit ce digne et pieux personnage, au lieu de serrer précieusement et avec soin son pain dans son bissac, le repousser négligemment sur la table, et tirer sa bouteille en l'invitant à s'asseoir pour boire un coup avec lui.

«Car, dit-il, je ne m'embarque jamais sans biscuit, comme vous voyez. Goûtez-moi ça. Est-ce bon?»

Les yeux de Barnabé en pleuraient et il toussait comme un malheureux, tant le grog était fort, ce qui ne l'empêcha pas de répondre que c'était excellent.

«Encore une goutte, dit l'aveugle; n'ayez pas peur, vous n'en prenez pas comme cela tous les jours.

-- Tous les jours, cria Barnabé, dites donc jamais!

-- Vous êtes trop pauvre, reprit l'autre avec un soupir. Voilà le mal. Votre mère, la pauvre femme, serait plus heureuse si elle était plus riche, Barnabé.

-- Tiens! comme cela se trouve! C'est justement ce que je lui disais quand vous êtes venu ce soir, en voyant tout l'or qui brillait au ciel, dit Barnabé rapprochant sa chaise, et regardant attentivement l'aveugle en face. Dites-moi donc. N'y aurait-il pas quelque moyen de devenir riche, que je pourrais apprendre?

-- Quelque moyen? il y en a cent.

-- Vraiment? Comme vous dites ça! Eh bien! quels sont-ils?... ne vous tourmentez pas, mère, c'est pour vous que je fais cette question, ce n'est pas pour moi... quand je vous dis que c'est pour vous... Quels sont-ils, voyons?»

L'aveugle tourna sa face, où perçait un sourire de joie triomphante, du côté où la veuve se tenait en grand émoi.

«Mais, répondit-il, mon bon ami, ça ne se trouve pas comme ça à rester le derrière sur sa chaise.

-- Sur sa chaise! cria Barnabé s'étirant les manches; ce n'est toujours pas moi que vous voulez dire; ou bien vous vous trompez joliment, moi qui suis souvent à courir avant le lever du soleil, pour ne rentrer à la maison qu'à la nuit. Vous me trouveriez dans les bois avant que le soleil en ait chassé l'ombre, et j'y suis bien des fois encore après que la lune brille au ciel, et regarde à travers les branches pour voir l'autre lune qui demeure dans l'eau. En allant à droite, à gauche, je cherche bien à trouver, dans l'herbe et dans la mousse, s'il n'y a pas quelqu'une de ces pièces de monnaie pour lesquelles elle se donne tant de mal à travailler et verse tant de larmes. Et, quand je suis couché à l'ombre, où je m'endors, c'est encore pour en rêver... Je rêve que j'en déterre des tas, que j'en vois des cachettes dans les broussailles, que je les vois étinceler dans le feuillage, comme des gouttes de rosée. Mais, avec tout cela, je n'en trouve jamais. Dites-moi donc où il y en a. Fallût-il un an pour y aller, j'y vais; parce que je sais bien comme vous qu'elle serait plus heureuse si elle m'en voyait revenir chargé. Parlez donc, je vous écoute, dussé-je vous prêter l'oreille toute la nuit.»