Chapter 28
-- Ne demandez à personne où il est; ne parlez de lui à qui que ce soit, répondit-elle.
-- Pourquoi pas? Est-ce parce que c'est un homme sévère et qui a la parole rude? Car enfin, je ne l'aime pas, et je ne tiens pas à me trouver seul avec lui; mais pourquoi ne pas parler de lui?
-- Parce que je suis fâchée qu'il vive encore, fâchée qu'il soit revenu nous voir, fâchée que vous et lui vous vous soyez trouvés ensemble. Parce que, cher Barnabé, j'ai fait ce que j'ai pu, toute ma vie, pour vous tenir séparés.
-- Séparés! un fils et un père! Pourquoi?
-- Il a, lui murmura-t-elle à l'oreille, il a versé le sang; le temps est venu de vous faire cette révélation; il a versé le sang d'un homme qui l'aimait bien, qui avait placé en lui sa confiance, qui ne lui avait jamais rien dit ni rien fait de mal.»
Barnabé recula d'horreur, et, jetant un coup d'oeil rapide sur la tache de son poignet, la cacha en frissonnant sous sa veste.
«Mais, ajouta-t-elle avec précipitation, en entendant la clef tourner dans la serrure, quoique nous devions le fuir, ce n'en est pas moins votre père, mon cher enfant, et moi, je n'en suis pas moins sa malheureuse femme. On en veut à sa vie, et il la perdra. Il ne faut pas que nous y soyons pour quelque chose. Bien au contraire, si nous pouvions l'amener à se repentir, notre devoir serait de l'aimer encore. N'ayez pas l'air de le connaître, si ce n'est comme un homme qui s'est sauvé de la prison, et, si on vous fait des questions sur son compte, ne répondez pas. Que Dieu veille sur vous toute cette nuit, cher enfant! que Dieu soit avec vous!»
Elle s'arracha de ses bras et, quelques secondes après, Barnabé fut tout seul. Il resta longtemps comme enraciné là, la figure cachée dans ses mains, puis il se jeta en sanglotant sur son triste lit.
Mais la lune vint tout doucement dans sa gloire modeste, et les étoiles se montrèrent à travers le petit espace de la fenêtre grillée, comme, à travers l'étroite brèche d'une bonne action, dans une sombre vie de crime, la face du ciel rayonne pleine d'éclat et de miséricorde. Il leva la tête, regarda en l'air ce ciel tranquille qui avait l'air de sourire à la terre affligée, comme si la nuit, plus compatissante que le jour, abaissait des regards de pitié sur les souffrances et les fautes des hommes, et qu'elle voulût insinuer sa paix au fond du coeur de Barnabé. Un pauvre idiot comme lui, emprisonné dans son étroite cellule, se sentait élevé aussi près de Dieu, en contemplant cette clarté si douce, que l'homme le plus libre et le plus heureux de toute cette vaste cité; et dans sa prière, qu'il ne se rappelait pas bien, dans le bout d'hymne, souvenir de son enfance, qu'il se chantonnait pour se bercer avant de s'endormir, il y avait un souffle aussi pur pour monter vers le ciel que dans toutes les homélies du monde, et dans l'écho des voûtes des plus vieilles cathédrales.
Sa mère, en traversant une cour pour sortir, vit, à travers une porte grillée qui donnait sur une autre cour, son mari, marchant autour de l'enceinte, les mains croisées sur sa poitrine et la tête penchée. Elle demanda à l'homme qui la conduisait si elle ne pourrait pas dire un mot au prisonnier. Il y consentit, mais en lui recommandant de se dépêcher, parce qu'il allait fermer pour la nuit, et il n'avait plus qu'une ou deux minutes à lui. En même temps, il ouvrit la porte et lui dit d'entrer.
La porte, en tournant, grinça bien fort sur ses gonds; mais lui, il était sourd au bruit, et continuait sa promenade circulaire dans la petite cour, sans lever la tête ni changer d'attitude le moins du monde. Elle lui parla; mais sa voix était si faible qu'elle ne pouvait se faire entendre. Enfin, elle alla au-devant de ses pas, et, quand il vint, elle étendit la main et le toucha.
Il tressaillit et recula d'un pas, tremblant des pieds à la tête; mais en voyant qui c'était, il lui demanda ce qu'elle venait faire là. Sans attendre sa réponse:
«Voyons! dit-il, venez-vous me rendre la vie ou me l'ôter? m'assassiner aussi, ou me sauver?
-- Mon fils... notre fils, répondit-elle, est dans cette prison.
-- Qu'est-ce que ça me fait? cria-t-il en frappant du pied avec impatience le pavé de la cour. Je sais bien cela. Il ne peut pas plus m'aider que je ne puis l'aider. Si vous êtes venue pour me parler de lui, vous pouvez vous en aller.»
En même temps il reprit sa promenade, et se mit à faire son tour dans la cour comme auparavant, d'un pas précipité. Quand il la retrouva où il l'avait laissée, il s'arrêta pour lui dire:
«Venez-vous me rendre la vie ou me l'ôter? Vous repentez-vous?
-- Oh! c'est à vous qu'il faut demander ça, répondit-elle. Voulez- vous vous repentir, pendant qu'il en est temps encore? Quant à vous sauver, croyez bien que je n'en aurais pas le pouvoir, quand j'en aurais le courage.
-- Dites que c'est la volonté qui vous manque, répondit-il avec un juron, en cherchant à se dégager d'elle et à passer outre. Dites que vous ne le voulez pas.
-- Écoutez-moi un instant seulement, répliqua-t-elle, rien qu'un instant. Je ne fais que de relever d'une maladie dont je croyais que je ne relèverais jamais. Les meilleurs d'entre nous, dans des moments pareils, pensent aux bonnes intentions qu'ils n'ont pas réalisées, aux devoirs qu'ils ont laissés inachevés. Si j'ai jamais, depuis cette fatale nuit, manqué à prier Dieu pour vous envoyer le repentir avant votre mort... si j'ai manqué de vous en suggérer la pensée, même au moment où l'horreur de votre crime était encore toute fraîche, si, la dernière fois que je vous ai vu, tout entière à la crainte qui venait de m'accabler, j'ai oublié de tomber à deux genoux pour vous adjurer de la façon la plus solennelle, au nom de celui que vous avez envoyé au ciel pour y porter témoignage contre vous, de vous préparer à la punition qui ne pouvait manquer de vous atteindre, et qui s'approche insensiblement en ce moment même... je m'humilie devant vous, et, dans l'agonie de mon rôle de suppliante, je vous conjure de me laisser expier ma faute.
-- Qu'est-ce que tout ce jargon veut dire? répondit-il rudement. Parlez donc de manière que je puisse vous comprendre.
-- Je vais le faire, répliqua-t-elle; c'est tout ce que je désire. Accordez-moi encore un moment de patience. La main de celui qui a maudit l'assassin s'est appesantie sur nous, vous n'en pouvez douter. Notre fils, notre innocent enfant, sur lequel est tombée sa colère, avant même qu'il vînt au monde, est ici en danger de perdre la vie... il y est, conduit par votre faute, oui, Dieu le sait, par votre unique faute: car, si la faiblesse de son intelligence l'a entraîné dans ses égarements, n'est-ce pas la terrible conséquence de votre crime?
-- Si vous venez pour m'ennuyer de vos reproches et de vos criailleries de femme... marmotta-t-il entre ses dents, en essayant encore de passer.
-- Non. Je viens pour autre chose, qu'il faut que vous entendiez. Si ce n'est pas ce soir, c'est demain. Si ce n'est pas demain, ce sera un autre jour; mais il faut que vous l'entendiez. Mon mari, il n'y a point d'espoir pour vous de vous sauver de là... c'est impossible.
-- Et c'est vous qui venez me dire ça?» En même temps il leva sa main chargée de fers et l'en menaça. «Ah! c'est vous?
-- Oui, dit-elle, avec une vivacité inexprimable, c'est moi. Mais pourquoi?
-- Sans doute pour me tranquilliser dans cette prison. Pour me faire passer agréablement le temps d'ici jusqu'à ma mort. Pour mon bien... oui, pour mon bien sans aucun doute, dit-il en grinçant des dents et en lui adressant un sourire avec sa face livide.
-- Non, ce n'est pas pour vous accabler de reproches, répliqua-t- elle; non, ce n'est pas pour aggraver les misères et les tortures de votre situation; non, ce n'est pas pour vous dire une seule parole amère: c'est au contraire pour vous rendre l'espérance et la paix. Mon mari, mon cher mari, avouez seulement ce crime abominable; implorez seulement le pardon du ciel et de ceux que vous avez offensés sur la terre. Écartez seulement ces vaines pensées qui vous troublent, et qui ne se réaliseront jamais, pour ne compter que sur votre repentir et votre sincérité, et je vous promets, au nom suprême du créateur, dont vous avez détruit l'image, qu'il vous donnera aide et consolation. Et moi, cria-t- elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, je jure devant lui, devant lui qui connaît mon coeur et qui peut y lire la vérité de mes paroles, je vous promets, à partir de ce moment-là, de vous aimer tendrement comme autrefois, de veiller sur vous nuit et jour durant le court intervalle qui nous reste, de vous prodiguer les témoignages de ma plus fidèle affection comme je le dois, de joindre mes prières aux vôtres pour que Dieu suspende le jugement qui menace votre tête, pour qu'il épargne notre fils et lui permette de bénir ici son saint nom, de son mieux, le pauvre enfant, à l'air libre et à la clarté du jour.»
Il recula et fixa ses yeux sur elle, pendant qu'elle lui adressait ces prières ardentes, comme s'il était un moment frappé de respect pour elle, et qu'il ne sût que faire. Mais la crainte et la colère prirent bientôt le dessus, et il la repoussa avec mépris.
«Allez-vous-en! cria-t-il. Laissez-moi. Vous complotez contre moi, n'est-ce pas? Vous voulez me faire parler, pour aller dire que je suis bien ce qu'on soupçonne. Malédiction sur vous et votre enfant!
-- Hélas! elle est déjà tombée sur lui, la malédiction, répliqua- t-elle en se tordant les mains.
-- Qu'elle y tombe plus lourdement encore! Qu'elle tombe sur lui et sur vous tous! Je vous déteste tous les deux. Je n'ai plus rien à perdre. La seule consolation qui puisse me rester et que je me souhaite, c'est de savoir avant de mourir que la malédiction vous atteint. À présent, partez.»
Elle allait encore lui faire de douces instances, même après cet éclat de fureur; mais il menaça de la frapper de sa chaîne.
«Je vous le répète, partez... je vous le répète pour la dernière fois. Le gibet me tient dans ses griffes, et c'est un noir fantôme qui peut me porter encore à d'autres excès. Allez-vous-en! Je maudis l'heure où je suis né, l'homme que j'ai tué, et toutes les créatures vivantes de ce monde.»
Dans un paroxysme de rage, de terreur, de crainte de la mort, il la repoussa, pour se précipiter dans les ténèbres de sa cellule, où il se jeta pantelant sur le carreau, qu'il grattait de ses mains enchaînées. Le geôlier revint fermer la porte du cachot, et emmena ensuite la malheureuse femme.
Dans cette nuit de juin, chaude et embaumée, il y avait par toute la ville des visages heureux et des coeurs gais et légers, qui savouraient doublement la douceur d'un sommeil depuis plusieurs jours inconnu, au milieu des horreurs qui venaient d'avoir lieu. Cette nuit-là, chacun chez soi se réjouissait en famille; on se félicitait les uns les autres d'avoir échappé au danger commun; ceux qui avaient été désignés pour victimes par l'émeute, s'aventuraient à sortir dans les rues; ceux qui avaient été pillés, allaient gagner quelque bon refuge; même le pusillanime lord-maire, qui avait été cité ce soir-là devant le Conseil privé pour donner des explications sur sa conduite, revint content, déclarant à tous ses amis qu'il avait été bien heureux d'en être quitte pour une réprimande, et leur répétant avec la plus grande satisfaction sa mémorable défense devant le Conseil, «qu'il avait montré dans les troubles une telle témérité de courage, qu'il avait bien cru la payer de sa vie.»
Cette nuit-là aussi, quelques agents dispersés de l'émeute furent poursuivis jusque dans leurs cachettes, et arrêtés. Dans les hôpitaux, ou sous les amas de ruines qu'ils avaient faites, dans les fossés, dans les champs, on trouva de ces misérables enterrés sans linceul; plus heureux que ceux qui, pour avoir pris une part active au désordre, dans des prisons provisoires, reposaient en ce moment sur la paille leur tête promise au bourreau.
À la Tour aussi, dans une chambre lugubre dont les murs épais interdisaient l'accès au moindre bourdonnement de la vie et entretenaient un silence dont les inscriptions laissées par d'anciens prisonniers sur ces témoins muets ne faisaient que redoubler l'horreur, gisait sur sa couche un homme tourmenté de remords pour chaque cruauté commise par chaque révolté, reconnaissant à présent que leur crime était son crime, et que c'était lui qui avait mis leurs vies en péril; ne trouvant, au milieu de ces réflexions, qu'une triste consolation dans son fanatisme, ou dans sa vocation imaginaire; c'était le malheureux autour de tout le mal... lord Georges Gordon.
On l'avait arrêté le soir même. «Si vous êtes sûr que c'est moi que vous voulez, dit-il à l'officier qui l'attendait à la porte de chez lui avec un mandat d'amener sous la prévention de haute trahison, je suis prêt à vous accompagner...»
Et en effet, il le suivit sans résistance. On commença par le conduire devant le Conseil privé, puis à la caserne des Horse- Guards, puis on l'emmena par le pont de Westminster, pour éviter l'embarras des rues, jusqu'à la Tour, sous l'escorte la plus forte qu'on eût encore vue chargée d'y conduire un prisonnier seul.
De tous ses quarante mille hommes, il ne lui en restait pas un pour lui tenir compagnie. Tant amis que protégés, clients et serviteurs... il n'avait personne. Son tartuffe de secrétaire l'avait trahi et l'homme qui s'était laissé, dans sa faiblesse, pousser et compromettre par tant d'intrigants uniquement occupés de leurs intérêts personnels, se trouvait à présent seul et abandonné.
CHAPITRE XXXII.
M. Dennis, ayant été fait prisonnier à une heure avancée le même soir, fut emmené pour la nuit seulement au violon voisin, et le lendemain, samedi, on le fit comparaître devant un juge de paix. Comme les charges qui s'élevaient contre lui étaient nombreuses et importantes, qu'en particulier, il fut prouvé par le témoignage de Gabriel Varden qu'il avait manifesté bonne envie de lui ôter la vie, il fut renvoyé devant les assises. De plus, il eut l'honneur distingué de se voir considérer comme un chef de révoltés, et de recevoir de la bouche même du magistrat la flatteuse assurance qu'il était dans une position d'un danger imminent, et qu'il ferait bien de s'attendre à tout.
Dire que la modestie de M. Dennis ne fut pas un peu émue par ces honneurs insignes, ou qu'il fût bien préparé à une réception si obligeante, ce serait lui prêter un plus grand fonds de philosophie stoïque qu'il n'en posséda jamais. À dire vrai, le stoïcisme de ce gentleman était de ceux (combien en voit-on comme cela!) qui mettent un homme en état de supporter avec un courage exemplaire les afflictions de ses amis, mais qui, par une espèce de compensation, le rendent, en ce qui le concerne, très sensible à ses maux, et d'un égoïsme très susceptible. On peut donc, sans calomnier ce fonctionnaire intéressant, déclarer sans réserve et sans déguisement qu'il commença par se montrer très alarmé tout d'abord, et qu'il manifesta des émotions qui ne faisaient pas honneur à son héroïsme, jusqu'à ce qu'il eut appelé à son aide ses facultés ratiocinatives, qui lui firent entrevoir une perspective moins désespérée.
À mesure que M. Dennis exerçait les qualités intellectuelles dont la nature l'avait doué à passer en revue ses chances les plus favorables de se tirer d'affaire bellement et sans grand désagrément personnel, il sentait renaître ses esprits et augmenter sa confiance. Quand il se rappelait la haute estime dans laquelle était tenu son ministère, et le besoin constant qu'on avait de ses services; quand il se considérait lui-même, dont le Code pénal avait fait une espèce de remède universel, applicable aussi bien aux femmes qu'aux hommes, aux vieillards qu'aux enfants, aux gens de tout âge, de toute variété de criminalité; quand il songeait à la haute faveur dont il jouissait, par titre officiel, près de la Couronne, et des deux Chambres du parlement, de la Monnaie, de la Banque d'Angleterre et des Juges du territoire; quand il repassait dans son esprit tous les ministres successifs dont il était resté toujours la panacée favorite; quand il réfléchissait que c'était à lui que l'Angleterre devait de rester isolée dans la gloire de la pendaison parmi les nations civilisées de la terre; quand il se représentait tous ces titres et qu'il les pesait dans son esprit, il n'avait pas l'ombre d'un doute qu'il y allait de l'honneur de la nation reconnaissante de l'acquitter des conséquences de ses dernières escapades, et qu'elle ne pouvait manquer de lui rendre son ancienne place dans le bienheureux système social.
Il en était donc resté, comme on dit, sur sa bonne bouche, quand il prit place au milieu de l'escorte qui l'attendait, et il se rendit à la prison avec une indifférence héroïque. Et arrivant à Newgate, où on avait réparé à la hâte les ruines de quelques cachots pour y tenir en toute sûreté les révoltés, il reçut un accueil chaleureux des porte-clefs, charmés de voir un cas extraordinaire, un cas intéressant, qui rompait agréablement la monotonie de leur service uniforme. Aussi, sous l'empire de cette aimable surprise, lui mit-on les fers avec un soin tout particulier, avant de le coffrer dans l'intérieur de la prison.
«Camarade, dit le bourreau, pendant que, sous la conduite d'un officier de la geôle, il traversait, dans cet attirail nouveau pour lui, tous les corridors qu'il connaissait si bien, est-ce que je vais rester longtemps avec quelqu'un?
-- Si vous nous aviez laissé plus de cellules debout, on vous en aurait donné une pour vous tout seul, lui répondit-on; mais, pour le moment, la place nous manque, et nous sommes obligés de vous donner de la compagnie.
-- À la bonne heure, répliqua Dennis, je n'ai pas de répugnance pour être en compagnie, camarade; au contraire, j'aime assez la société. J'étais né pour la société, vrai.
-- Quel dommage, n'est-ce pas? dit son conducteur.
-- Mais non, répondit Dennis, je ne trouve pas. Pourquoi donc serait-ce dommage, camarade?
-- Oh! dame! je ne sais pas, dit l'autre négligemment. C'est que, comme vous dites que vous étiez né pour la société, et qu'on va vous en priver dans votre fleur, vous comprenez...
-- Dites-moi donc, reprit l'autre vivement, de quoi diable me parlez-vous là? Qu est-ce que c'est que ces gens-là qu'on va priver dans leurs fleurs?
-- Oh! personne précisément: je croyais que c'était peut-être vous,» dit le geôlier.
M. Dennis s'essuya la face, qui était devenue tout à coup rouge comme le feu. «Vous avez toujours aimé à dire des farces» dit-il à son conducteur d'une voix tremblante, et il le suivit en silence, jusqu'à ce qu'il se fut arrêté devant la porte.
-- C'est là ma résidence, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un air facétieux.
-- Oui, voilà la boutique, monsieur,» répliqua l'autre. Dennis se disposait à y entrer, d'assez mauvaise grâce, quand tout à coup il s'arrêta et recula tout saisi.
«Eh bien! dit le geôlier, comme vous voilà ému!
-- Hum! dit Dennis à voix basse et fort alarmé. Il y a de quoi! Fermez cette porte.
-- C'est ce que je vais faire, quand vous serez entré.
-- Mais je n'entrerai pas du tout. Je ne veux pas qu'on m'enferme avec cet homme-là. Est-ce que vous avez envie de me faire étrangler, camarade?»
Le geôlier n'avait pas l'air d'avoir la moindre envie pour ou contre; mais lui faisant observer en deux mots qu'il avait sa consigne, et qu'il voulait l'exécuter, il ferma la porte par- dessus lui, tourna la clef et se retira.
Dennis se tenait tout tremblant le dos contre la porte, et levant le bras par un mouvement involontaire pour se mettre en défense, les yeux fixés sur un homme, le seul locataire pour le moment du cachot, qui était étendu tout de son long sur un banc de pierre, et qui venait de suspendre sa respiration comme s'il était en train de se réveiller. Cependant il se roula sur le côté, laissa pendre son bras négligemment poussa un long soupir et, murmurant quelques mots inintelligibles, retomba aussitôt dans le sommeil.
Légèrement rassuré par ce répit, le bourreau détourna un moment les yeux de son compagnon endormi, et jeta un coup d'oeil autour du cachot pour voir s'il ne trouverait pas quelque endroit favorable ou quelque arme propice pour se défendre. Il n'y avait pas d'autre meuble qu'une mauvaise table, qu'on ne pouvait déranger sans faire du bruit, et une lourde chaise. Il se glissa sur la pointe du pied vers ce dernier article de mobilier, l'emporta dans le coin le plus reculé, et le mettant devant lui pour s'en faire un rempart, il surveilla de là les mouvements de l'ennemi avec la plus grande vigilance et une extrême défiance.
L'homme qui dormait là, c'était Hugh. Et naturellement Dennis devait se trouver dans un état d'attente assez pénible, et souhaiter à part lui que l'autre ne se réveillât jamais. Fatigué de rester debout, il s'accroupit dans son coin au bout de quelque temps, et finit par s'asseoir sur le pavé glacé. Cependant, quoique la respiration de Hugh annonçât toujours qu'il dormait d'un bon somme, il ne pouvait se résoudre à le quitter des yeux un instant. Il en avait si grand'peur, il redoutait tellement un assaut subit de sa part, que, non content d'observer ses yeux fermés au travers des barreaux de la chaise, il se levait en tapinois de temps en temps sur ses pieds pour le regarder, le cou tendu, et s'assurer qu'il était réellement bien endormi, et qu'il n'allait pas profiter d'un moment de surprise pour s'élancer sur lui.
Hugh dormit si longtemps et si profondément, que M. Dennis commença à croire qu'il ne se réveillerait pas avant la visite du porte-clefs. Déjà il se félicitait de cette supposition flatteuse, et bénissait son étoile avec ferveur, quand il se manifesta deux ou trois symptômes assez peu rassurants, comme par exemple un nouveau mouvement du bras, un nouveau soupir, une agitation incessante de la tête; puis, juste au moment où le dormeur allait tomber lourdement à bas de ce lit étroit, les yeux de Hugh s'ouvrirent.
Le hasard voulut que sa figure se trouvât précisément tournée du côté de son visiteur inattendu, il le regarda bien une douzaine de secondes tranquillement, sans avoir l'air d'être surpris ni de le reconnaître. Puis tout à coup il fit un bond et prononça son nom avec un gros juron.
«N'approchez pas, camarade, n'approchez pas, cria Dennis, se cachant derrière la chaise, ne me touchez pas. Je suis prisonnier comme vous. Je n'ai pas la liberté de mes membres. Je ne suis qu'un pauvre vieux. Ne me faites pas de mal.»
Il prononça les derniers mots d'un air si câlin et d'un ton si piteux, que Hugh, qui avait saisi la chaise et la tenait en l'air pour lui en asséner un coup, se retint et lui dit de se relever.
«Oui certainement, camarade, je vais me relever, cria Dennis, prompt à l'apaiser par tous les moyens en son pouvoir; je ne demande pas mieux que de faire tout ce qui peut vous être agréable, bien sûr; là! me voici relevé. Qu'est-ce que je puis faire pour vous? Vous n'avez qu'un mot à dire, et je le ferai.
-- Ce que vous pouvez faire pour moi! cria Hugh, en l'empoignant par le collet avec ses deux mains et le secouant aussi rudement que s'il voulait lui couper la respiration. Et qu'est-ce que vous avez fait pour moi?
-- J'ai fait de mon mieux, ce que je pouvais faire de mieux.» répondit le bourreau.
Hugh, sans répliquer, le secoua dans ses serres vigoureuses à lui faire branler les dents dans la mâchoire, le lança par terre, et alla se rejeter lui-même sur son banc.
«Si ce n'était pas le plaisir que je ressens au moins de vous voir ici, murmura-t-il entre ses dents, je vous aurais écrasé la tête contre la muraille; oh! oui, et ça ne serait pas long.»
Il se passa quelque temps avant que Dennis eût retrouvé sa respiration pour pouvoir parler; mais sitôt qu'il put reprendre son langage humble et soumis, il n'y manqua pas.