Chapter 27
Ce n'est pas que M. Willet soutint une conversation bien suivie; ce n'est pas par là qu'il brilla au souper; il n'avait pas là un seul de seul de ses vieux camarades d'enfance à «asticoter» et il n'osait trop s'y risquer avec Joe: il avait à son égard quelque vague pressentiment que ce gaillard-là, au premier mot qui ne lui plairait pas, flanquerait par terre le Lion noir et s'en irait tout droit en Chine, ou dans quelque autre région lointaine également inconnue, pour le restant de ses jours, ou au moins jusqu'à ce qu'il se fût débarrassé du bras qui lui restait et de ses deux jambes, peut-être même d'un oeil ou de quelque chose comme ça par-dessus le marché. Le beau de la conversation de M. Willet, c'était une espèce de pantomime dont il animait chaque intervalle de silence, et qui faisait dire au Lion noir, son ami intime depuis longues années, qu'il ne l'avait jamais vu comme ça, et qu'il dépassait l'attente et l'admiration de ses amis les plus émerveillés de son esprit.
Le sujet qui occupait toutes les méditations de M. Willet et qui occasionnait ces démonstrations mimiques, n'était autre que le changement corporel qu'avait subi son fils; il n'avait jamais pu prendre sur lui d'y croire et de s'en rendre raison. Peu de temps après leur première entrevue, on s'était aperçu qu'il s'en était allé, d'un air égaré, dans un état de grande perplexité, tout droit à la cuisine, dirigeant son regard sur le feu de l'âtre, comme pour consulter son conseiller ordinaire en matières de doute et dans les cas embarrassants. Seulement, comme il n'y avait pas de chaudron au Lion noir, et que le sien avait été si bien arrangé par les insurgés, qu'il était tout à fait hors de service, il sortit encore d'un air égaré, dans un effroyable gâchis de confusion morale, et dans son incertitude il avait recours aux moyens les plus étranges pour dissiper ses doutes: par exemple, d'aller tâter la manche de Joe, comme s'il croyait que le bras de son fils était peut-être caché dedans, ou de regarder ses propres bras et ceux de tous les autres assistants, comme pour s'assurer que c'était bien deux, et non pas un, qui étaient le lot ordinaire de chacun, ou de rester assis une heure de suite dans une méditation profonde, comme s'il essayait de se remettre en mémoire l'image de Joe quand il était plus jeune, et de se rappeler si c'était réellement un bras qu'il avait dans ce temps-là, ou s'il avait bien la paire; enfin de se donner une foule d'occupations et d'imaginer une foule de vérifications du même genre.
Se voyant donc, au souper, entouré de visages qu'il avait si bien connus dans son vieux temps, M. Willet reprit son sujet avec une nouvelle vigueur: on voyait qu'il était décidé à savoir le fin mot aujourd'hui ou jamais. Tantôt, après avoir mangé deux ou trois bouchées, il déposait sa fourchette et son couteau, pour regarder fixement son fils de toute sa force, surtout du côté mutilé. Puis il promenait ses yeux tout autour de la table, jusqu'à ce qu'il eût rencontré ceux de quelque convive, et alors il remuait la tête avec une grande solennité, se donnait une petite tape sur l'épaule, clignait de l'oeil, pour ainsi dire, car un clin d'oeil n'était pas chez lui synonyme d'un mouvement rapide: il y mettait le temps; il serait plus exact de dire qu'il se mettait à dormir d'un oeil pendant une minute ou deux. Puis il donnait encore à sa tête une secousse solennelle, reprenait son couteau et sa fourchette, et se remettait à manger. Tantôt il portait à sa bouche un morceau d'un air distrait, et, concentrant sur Joe toutes ses facultés, le regardait, dans un transport de stupéfaction, couper sa viande d'une seule main, jusqu'à ce qu'il fut rappelé à lui par des symptômes d'étouffement qui finissaient par lui rendre sa connaissance. D'autres fois, il imaginait une foule de petits détours, comme de lui demander le sel, ou le poivre, ou le vinaigre, ou la moutarde, tout ce qu'il voyait du côté mutilé, et observait comment son fils faisait pour lui passer ce qu'il lui avait demandé. À force de répéter ces expériences, il finit par se donner pleine satisfaction et se convaincre si bien, qu'après un intervalle de silence plus long que tous les précédents, il remit sa fourchette et son couteau aux deux côtés de son assiette, but une bonne gorgée au pot d'étain qu'il avait près de lui (toujours sans perdre Joe de vue), et se renversant sur le dos de sa chaise avec un gros soupir, dit en regardant les convives à la ronde:
«C'est coupé.
-- Par saint Georges! dit de son côté le Lion noir en frappant sa main contre la table, il a trouvé ça.
-- Oui, monsieur, reprit M. Willet, de l'air d'un bomme qui sentait qu'il avait bien gagné le compliment qu'on faisait de sa sagacité, et qu'il le méritait. On dira ce qu'on voudra; c'est coupé.
-- Racontez-lui donc où ça vous est arrivé, dit le Lion noir à Joe.
-- À la défense de la Savannah, mon père.
-- À la défense de la Savaigne, répéta M. Willet tout bas, en jetant encore un regard autour de la table.
-- En Amérique, dans le pays qui est en guerre, dit Joe.
-- En Amérique, dans le pays qui est en guerre, répéta M. Willet. On l'a coupé à la défense de la Savaigne en Amérique, dans le pays qui est en guerre.» Après avoir continué de se répéter en lui-même ces paroles à voix basse (notez que c'était bien la cinquantième fois qu'on lui avait déjà donné auparavant ce renseignement dans les mêmes termes), M. Willet se leva de table, tourna autour de Joe, lui tâta sa manche tout du long, depuis le poignet jusqu'au moignon, lui donna une poignée de main, alluma sa pipe, en tira une bonne bouffée, se dirigea vers la porte, se retourna quand il y fut, se frotta l'oeil gauche avec le dos de son index, et dit d'une voix défaillante: «Mon fils a eu le bras... coupé... à la défense de la... Savaigne... en Amérique... dans le pays qui est en guerre.» Là-dessus, il se retira pour ne plus revenir de toute la nuit.
Au reste, sous un prétexte ou sous un autre, chacun en fit autant à son tour, excepté Dolly qu'on laissa là toute seule, assise sur sa chaise. Elle était bien soulagée de se trouver seule, pour pleurer tout son content, quand elle entendit au bout du corridor la voix de Joe qui souhaitait bonne nuit à quelqu'un. Elle l'entendit encore marcher dans le corridor et passer devant la porte; seulement sa marche trahissait quelque hésitation. Il revint sur ses pas... comme le coeur de Dolly se mit à battre!... et regarda dans la chambre.
«Bonne nuit!...» Il n'ajouta pas: «Dolly;» mais c'est égal, elle était bien aise qu'il n'eût pas dit non plus: «Mademoiselle Varden.
-- Bonne nuit! sanglota Dolly.
-- Je suis bien fâché de vous voir encore si affectée de choses qui sont maintenant passées pour toujours, dit Joe avec bonté. Ne pleurez donc pas. Je n'ai pas le courage de vous voir si triste. Voyons! n'y pensez plus. Vous voilà maintenant sauvée et heureuse.»
Dolly n'en pleurait que de plus belle.
«Vous avez dû bien souffrir pendant ce peu de jours... et pourtant je ne vous trouve point du tout changée, si ce n'est peut-être en bien. On m'avait dit que vous étiez changée; mais moi, je ne vois pas ça. Vous étiez... vous étiez déjà très jolie, mais vous voilà plus jolie que jamais. C'est vrai comme je vous le dis. Vous ne pouvez pas m'en vouloir de vous faire ce compliment; car enfin, vous le savez bien vous-même, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on vous l'a dit, bien sûr.»
La vérité est que Dolly le savait bien, et que ce n'était pas la première fois qu'elle se l'entendait dire; loin de là. Mais il y avait des années qu'elle avait reconnu que le carrossier n'était qu'un âne bâté; et, soit qu'elle eût peur de faire la même découverte chez les autres, ou que, à force d'entendre, elle se fût blasée en général sur les compliments, il est sûr et certain que, tout en pleurant bien fort, elle se sentait plus flattée de celui-là, dans ce moment, qu'elle ne l'avait jamais été de tout autre auparavant.
«Je bénirai votre nom, dit en sanglotant la bonne petite fille du serrurier, tant que je vivrai. Je ne l'entendrai jamais sans me sentir briser le coeur. Je ne l'oublierai jamais dans mes prières, soir et matin, jusqu'à la fin de mes jours!
-- Vraiment? fit Joe avec vivacité: est-ce bien vrai? cela me rend... vous ne sauriez croire comme cela me rend heureux et fier de vous entendre dire de ces choses-là.»
Dolly sanglotait toujours en tenant son mouchoir devant ses yeux; et Joe restait toujours là debout, à la regarder.
«Votre voix, dit-il, me reporte avec tant de plaisir à mon bon vieux temps, que, pour le moment, il me semble comme si cette soirée... je peux bien en parler, n'est-ce pas, maintenant, de cette soirée-là... comme si cette soirée était encore là, et qu'il ne fût rien arrivé dans l'intervalle. J'ai oublié toutes les peines que j'ai endurées depuis, et il me semble que c'est hier que j'ai rossé ce pauvre Tom Cobb, et que je suis venu vous voir, mon paquet sur l'épaule, avant de décamper... Vous rappelez-vous?»
Si elle se rappelait! mais elle ne dit mot; elle leva seulement les yeux un petit instant. Ce ne fut qu'un coup d'oeil, un petit coup d'oeil timide et larmoyant, mais qui fit garder à Joe le silence... bien longtemps.
«Bah! finit-il par dire résolument, il fallait que ça arrivât comme c'est arrivé. Je suis donc allé bien loin me battre tout l'été, et me geler tout l'hiver, depuis ce temps-là. Me voilà revenu, la bourse aussi vide qu'en partant, et estropié par-dessus le marché. Mais voyez-vous, Dolly, c'est égal; j'aimerais mieux encore avoir perdu l'autre bras... j'aimerais mieux avoir perdu ma tête... que d'être revenu pour vous voir morte, et non pas telle que je me figurais toujours vous voir, telle que je n'ai pas cessé d'espérer et de souhaiter vous retrouver. Ainsi, au bout du compte, Dieu soit loué!»
Ah! comme la petite coquette d'il y a cinq ans était devenue sensible depuis ce temps-là! Elle avait fini par se trouver un coeur. C'est parce qu'elle n'en connaissait pas tout le prix, qu'elle avait tant méconnu le prix du coeur de Joe, mais à présent elle ne l'aurait pas donné pour tout l'or du monde.
«N'ai-je pas eu autrefois, dit Joe avec son ton de franchise un peu brusque, l'idée que je pourrais revenir riche et me marier avec vous? Mais dans ce temps-là j'étais un enfant, et il y a longtemps que je ne suis plus si bête. Je sais bien que je ne suis qu'un pauvre soldat licencié et mutilé, trop heureux maintenant de traîner son existence comme il pourra. Pourtant, là! vrai! même à présent, je ne peux pas dire que ça me fera plaisir de vous voir mariée, Dolly; mais c'est égal, je suis content... Oui, je le suis, et je suis bien aise de l'être... en songeant que vous êtes admirée et courtisée, et que vous pouvez, quand vous voudrez, choisir à votre goût un homme pour vous rendre heureuse. C'est une consolation pour moi de savoir que vous parlerez quelquefois de moi à votre mari; et je ne désespère pas d'en arriver un jour à l'aimer, à lui donner une bonne poignée de main, à venir vous voir quelquefois, comme un pauvre ami qui vous a connue petite fille. Que Dieu vous bénisse!»
Sa main tremblait; mais, avec tout ça, il sut bien la contenir, et quitta Dolly.
CHAPITRE XXXI.
La nuit de ce vendredi-là, car c'était le vendredi de la semaine des émeutes qu'Emma et Dolly furent délivrées, grâce à l'aide empressée de Joe et d'Édouard Chester, les troubles furent entièrement apaisés; l'ordre et la tranquillité furent rétablis dans la ville épouvantée. Mais comme, en vérité, après ce qui s'était passé, personne ne pouvait dire si ce calme nouveau durerait longtemps ou si on n'était pas destiné à voir éclater tout à coup de nouveaux orages qui viendraient remplir les rues de Londres de sang et de ruines, ceux qui s'étaient dérobés par la fuite au tumulte récent se tenaient encore à distance, et bien des familles, qui n'avaient pu jusque-là se procurer les moyens de fuir, profitaient de ce moment de répit pour se retirer à la campagne. De Tyburn à Whitechapel, les boutiques étaient encore fermées, et il ne se faisait guère d'affaires dans aucun des centres habituels du mouvement commercial. Cependant, malgré les prédictions sinistres des alarmistes, cette nombreuse classe de la société qui voit toujours si clair dans les évènements les plus obscurs, la ville restait dans une tranquillité profonde, la force armée, composée de troupes considérables, distribuée sur tous les points les plus dangereux, et postée dans tous les endroits principaux, tenait en échec les restes dispersés de l'émeute. On poursuivait avec une vigueur infatigable la recherche des perturbateurs, et s'il s'en trouvait encore parmi eux d'assez incorrigibles et d'assez téméraires pour avoir la fantaisie, après les terribles scènes des derniers jours, de se risquer dans les rues, ils étaient tellement abattus par ces mesures fermes et résolues, qu'ils se dépêchaient de retourner s'ensevelir dans leurs cachettes, ne songeant plus qu'à leur propre salut.
En un mot, l'émeute était en déroute. On avait tué à coups de fusil plus de deux cents insurgés dans les rues. Il y en avait en outre deux cent cinquante dans les hôpitaux avec des blessures graves: là-dessus, peu de jours après, on comptait soixante-dix ou quatre-vingts morts de plus. Il y en avait une centaine d'arrêtés, sans compter ceux qu'on arrêtait d'heure en heure. Quant à ceux qui avaient péri victimes de l'incendie ou de leurs propres excès, le nombre en était inconnu.
Cependant il est certain qu'il y avait beaucoup de ces misérables qui avaient trouvé une horrible sépulture dans la cendre brûlante des feux qu'ils avaient allumés, ou qui s'étant glissés dans des caves et des celliers, soit pour y boire en secret, soit pour y panser leurs blessures, ne revirent jamais le jour. Bien des semaines après que le foyer de l'incendie ne contenait plus qu'une cendre noire et froide, la bêche du fossoyeur, mise en réquisition, ne laissa point de doute à cet égard.
Pendant les quatre grands jours de l'insurrection, soixante-dix maisons particulières et quatre prisons considérables avaient été détruites. La perte totale des objets mobiliers, d'après l'estimation de ceux qui l'avaient subie, était de cent cinquante mille livres sterling. À l'estimer au plus bas, d'après l'évaluation plus impartiale de personnes désintéressées, elle montait toujours bien à plus de cent vingt-cinq mille livres. Cette perte immense fut bientôt après couverte par une indemnité sur la fortune publique, en exécution d'un vote de la chambre des Communes, la somme ayant été prélevée sur les différents quartiers de Londres, et sur le comté et le bourg de Southwark. Toutefois, lord Mansfield et lord Saville ne voulurent ni l'un ni l'autre recevoir d'indemnité d'aucun genre.
La chambre des Communes dans sa séance du mardi, avec ses portes fermées et bien gardées, avait émis une résolution à l'effet de procéder, immédiatement après la fin des émeutes, à l'examen des pétitions présentées par un grand nombre des sujets protestants de Sa Majesté, et à leur prise en sérieuse considération. Pendant qu'on débattait cette question, M. Herbert, l'un des membres présents, se leva indigné et pria la chambre de remarquer que lord Georges Gordon était là sur son banc, au-dessous de la galerie, avec la cocarde bleue, signe de ralliement de la rébellion, attachée à son chapeau. Non seulement ceux qui siégeaient auprès de lui l'obligèrent de l'ôter; mais, quand il s'offrit à aller dans les rues pacifier l'émeute, rien qu'avec la vague assurance que la chambre était disposée à leur donner «la satisfaction qu'ils voulaient,» plusieurs membres se réunirent pour le retenir de force sur son banc. Bref, le désordre et la violence qui régnaient en vainqueurs au dehors, pénétrèrent aussi dans le sénat, et là, comme ailleurs, l'alarme et la terreur étaient à l'ordre du jour, et les formes régulières furent un moment oubliées.
Le mardi, les deux chambres s'étaient ajournées au lundi suivant, déclarant impossible de continuer le cours de leurs délibérations avec la gravité et la liberté nécessaires, tant qu'elles seraient entourées par la troupe armée. Mais, à présent que les révoltés étaient dispersés, les citoyens furent assaillis par une autre crainte. En effet, en voyant les places publiques et leurs lieux ordinaires de réunion remplis de soldats autorisés à faire usage à discrétion de leurs fusils et de leurs sabres, ils commencèrent à prêter une oreille avide au bruit qui circulait de la proclamation d'une loi martiale et à des contes effrayants de prisonniers qu'on aurait vus pendus aux lanternes de Cheapside et de Fleet-Street. Ces terreurs ayant été promptement dissipées par une proclamation déclarant que tous les perturbateurs seraient jugés par une commission spéciale, constituée conformément à la loi, on eut une autre alerte. Il se disait tout bas, d'un bout de la ville à l'autre, qu'on avait trouvé de l'argent français sur quelques insurgés, et que ces troubles avaient été soudoyés par les puissances étrangères, pour arriver au renversement et à la ruine de l'Angleterre. Cette sourde rumeur, entretenue par des placards anonymes semés avec profusion, quoique dénués probablement de tout fondement, tenait sans doute à la découverte de quelques pièces de monnaie qui n'étaient point de fabrication anglaise, trouvées, avec d'autres objets volés, en fouillant les poches des rebelles, ou sur les prisonniers arrêtés et les cadavres des victimes. Cela n'empêcha pas que ce bruit, une fois répandu, produisit une grande sensation, et, au milieu de cette excitation générale qui dispose les gens à saisir avidement toute nouvelle alarmante, il fut colporté avec une merveilleuse activité.
Cependant, comme la tranquillité ne se démentit pas pendant toute la journée de vendredi, puis pendant toute la nuit, et qu'on ne fit plus de nouvelles découvertes, la confiance commença à renaître, et les plus timides, les plus découragés, recommencèrent à respirer. Rien que dans Southwark, il n'y eut pas moins de trois mille habitants qui se formèrent en garde privée, pour faire dans les rues des patrouilles d'heure en heure. Les citoyens de Londres ne restèrent pas en arrière pour imiter ce bel exemple, et, selon l'habitude des gens paisibles, qui deviennent d'une audace incroyable quand le danger est passé, il était impossible de rien voir de plus intraitable et de plus hardi. Ils n'hésitaient pas à faire subir au passant le plus robuste un interrogatoire sévère, et menaient haut la main les petits commissionnaires, les bonnes et les apprentis qu'ils trouvaient sur leur chemin.
Quand le jour s'obscurcit pour faire place au soir, à l'heure où les ténèbres commencèrent par se glisser dans les coins et recoins de la ville comme pour s'essayer en secret et prendre leur clan avant de s'aventurer en pleine rue, Barnabé était assis dans son cachot, s'étonnant du silence, et attendant en vain le bruit et les clameurs qui avaient troublé les nuits précédentes. À côté de lui était assis, la main dans la sienne, une compagne dont la présence mettait son âme en paix. Elle était pâle, bien changée, accablée de chagrin, et elle avait le coeur bien gros; mais elle était pour lui toujours la même.
«Ma mère, dit-il après un long silence, combien de temps encore... combien de jours et de nuits... vont-ils me retenir ici?
-- Pas beaucoup, mon enfant; pas beaucoup, j'espère.
-- Vous espérez! c'est bon, mais ce n'est pas avec des espérances que vous ferez tomber mes chaînes. Moi aussi j'espère, mais cela leur est bien égal. Grip espère; mais qui est-ce qui se soucie de Grip?»
Le corbeau poussa un petit cri triste et mélancolique.
«Personne, dit-il, aussi clairement que peut parler un corbeau.
-- Qui est-ce qui se soucie de Grip, excepté vous et moi? dit Barnabé, passant la main sur les plumes ébouriffées de l'oiseau. Il ne parle jamais ici; il ne dit pas un mot en prison. Il est là à se morfondre toute la journée dans son petit coin noir, tantôt faisant un somme, tantôt regardant le jour qui se glisse à travers les barreaux et qui brille dans son oeil, perçant comme une étincelle de ces grands feux qui viendrait à tomber dans la chambre, et qui brûlerait encore. Mais qui est-ce qui se soucie de Grip?
Le corbeau croassa encore: «Personne.
-- Et à propos, dit Barnabé, retirant sa main de l'oiseau pour la mettre sur le bras de sa mère, en la regardant fixement en face, s'ils me tuent, car c'est bien possible, j'ai entendu dire qu'ils me tueraient; que deviendra Grip, quand ils m'auront fait mourir?»
Le son du mot ou le courant de ses propres pensées suggéra à l'oiseau sa vieille sentence: «N'aie pas peur de mourir.» Seulement il s'arrêta au beau milieu, tira un bouchon mélancolique, et finit par un croassement languissant, comme s'il ne se sentait pas le courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase, quoiqu'elle ne fût pas bien longue.
«Est-ce qu'ils lui ôteront la vie comme à moi? dit Barnabé. Je le voudrais bien; si lui et moi et vous nous mourions tous ensemble, il ne resterait personne pour en avoir du chagrin et de la peine, Mais ils feront ce qu'ils voudront, je ne les crains pas, mère.
-- Ils ne vous feront pas de mal, dit-elle, d'une voix presque étouffée par ses larmes. Ils ne voudront pas vous faire de mal, quand ils sauront tout. Je suis sûre qu'ils ne vous en feront pas.
-- Oh! n'en soyez pas trop sûre, cria Barnabé, qui montrait un étrange plaisir à croire qu'elle se trompait, mais que lui, il avait trop de sagacité pour tomber dans la même erreur. Ils m'ont désigné, mère, dès le commencement. Je le leur ai entendu dire entre eux quand ils m'ont amené ici la nuit dernière, et je les crois. Ne pleurez pas pour ça, mère. Ils disaient que j'étais hardi, et je leur ferai voir jusqu'au bout qu'ils ne se trompent pas. On peut me croire imbécile, mais cela ne m'empêchera pas de mourir aussi bien qu'un autre... Je n'ai pas fait de mal, n'est-ce pas? ajouta-t-il vivement.
-- Pas devant Dieu, répondit-elle.
-- Eh bien! alors, dit Barnabé, qu'ils me fassent tout ce qu'ils voudront. Vous m'avez dit un jour, vous-même, un jour que je vous demandais ce que c'était que la mort, que c'était quelque chose qui n'était pas à craindre, quand on n'avait pas fait de mal. Ha! ha! mère, je suis sûre que vous pensiez que j'avais oublié cela.»
Elle était navrée de voir ce joyeux éclat de rire et le ton enjoué avec lequel il lui disait ces mots. Elle le serra contre son coeur et le supplia de lui parler tout bas et de se tenir tranquille, parce qu'il commençait à faire nuit, qu'ils n'avaient plus que peu de temps à rester ensemble, et qu'elle allait être obligée de le quitter.
«Vous reviendrez demain? dit Barnabé.
-- Oui, et tous les jours, et nous ne nous séparerons plus.»
Il répliqua avec joie que c'était bien, que c'était tout ce qu'il désirait, et qu'il était sûr d'avance de sa réponse. Puis il lui demanda où elle était restée depuis si longtemps, et pourquoi elle n'était pas venue le voir, pendant qu'il était un grand soldat; et alors il se mit à lui détailler tous les plans qu'il avait formés pour qu'ils pussent devenir riches et vivre dans l'opulence. Cependant il eut quelque soupçon qu'elle avait du chagrin et que c'était lui qui en était en cause; il essaya de la consoler et de la distraire en lui parlant de la vie qu'ils menaient autrefois ensemble, de ses amusements et de la liberté dont il jouissait alors. Il ne se doutait pas que chacune de ses paroles redoublait la douleur de sa mère, et qu'elle répandait des larmes de plus en plus amères à chaque souvenir qu'il ravivait de leur tranquillité perdue.
«Mère, dit Barnabé, quand ils entendirent approcher l'homme qui venait fermer les cellules pour la nuit, tout à l'heure, quand je vous ai parlé de mon père, vous m'avez crié: «Chut!» et vous avez détourné la tête; pourquoi donc? dites-moi pourquoi en deux mots. Vous l'aviez cru mort. Vous n'êtes pas fâchée qu'il vive et qu'il soit revenu nous voir? où est-il? serait-il ici?