Chapter 23
Les voûtes étaient d'une obscurité profonde, et, comme ils n'avaient ni torche ni chandelle (ils se seraient bien gardés de trahir ainsi leur lieu de refuge), ils étaient obligés de chercher leur chemin à tâtons. Mais ils ne furent pas longtemps sans y voir clair: car ils n'avaient encore fait que quelques pas, lorsqu'ils entendirent l'émeute forcer la porte, et, en jetant derrière eux un regard sous les arcades du corridor, ils purent les voir de loin se précipiter çà et là avec des flambeaux, mettre les tonneaux en perce, défoncer les cuves, tourner à droite à gauche dans les celliers, et se jeter à plat ventre pour boire aux ruisseaux de spiritueux qui déjà coulaient sur le sol.
Les deux fugitifs n'en pressaient que mieux le pas, et déjà ils avaient pénétré jusqu'à la dernière voûte qui les séparait du passage, quand tout à coup, dans la direction où ils allaient, une vive lumière vint éclairer leurs visages, et, avant même qu'ils eussent pu se jeter sur le côté, ou faire un pas en arrière, ou chercher une cachette, deux hommes, dont l'un portait une torche, arrivèrent sur eux et s'écrièrent, dans une espèce de murmure de saisissement: «Les voilà!»
Au même instant ils jetèrent la coiffure postiche dont ils s'étaient affublés. M. Haredale vit devant lui Édouard Chester, et puis après, quand le négociant étonné eut la force d'ouvrir la bouche pour prononcer ce nom... Joe Willet.
Vraiment oui! c'était bien Joe Willet en personne, le même Joe (avec un bras de moins pourtant), qui, tous les ans, faisait à chaque trimestre un voyage sur la jument grise pour venir payer le mémoire du rougeaud marchand de vins. Et c'était ce même rougeaud marchand de vins, ci-devant de Thomas-Street, qui en ce moment le regardait en face et l'appelait par son nom.
«Donnez-moi la main, dit Joe doucement et, qui plus est, la prenant de lui-même bon gré mal gré, n'ayez pas peur de secouer la mienne: elle est à vous de bon coeur; malheureusement elle n'a plus sa camarade. Mais, avez-vous bonne mine! quel gaillard vous faites! Et vous... que Dieu vous bénisse, monsieur. Prenez courage, prenez courage. Nous les retrouverons, allez! n'ayez pas peur; nous n'avons pas perdu notre temps.»
Il y avait dans le langage de Joe quelque chose de si franc et de si honnête, que M. Haredale, involontairement, lui mit la main dans la main, quoique leur rencontre ne laissât pas de lui être un peu suspecte. Mais le regard qu'il lança en même temps à Édouard Chester, la discrétion avec laquelle ce jeune gentleman se tenait à l'écart, n'échappèrent pas à Joe, qui se mit à dire hardiment, en jetant aussi un coup d'oeil du côté d'Édouard:
«Les temps sont bien changés, monsieur Haredale, et voilà le moment venu de distinguer nos amis de nos ennemis et de ne pas prendre les uns pour les autres. Permettez-moi de vous dire que, sans ce gentleman, il est bien probable que vous ne seriez plus en vie à cette heure, ou que vous seriez pour le moins grièvement blessé.
-- Que dites-vous là? lui demanda M. Haredale.
-- Je dis premièrement qu'il ne fallait déjà pas être capon pour aller dans la foule, déguisé comme un gueux de leur clique: mais passons là-dessus, j'y songe, puisque je me trouvais dans le même cas; secondement, que c'est une action brave et glorieuse (voilà comme je l'appelle), d'avoir porté à ce gredin-là un coup qui l'a descendu de son cheval, et sous leurs yeux.
-- Quel gredin? sous les yeux de qui?
-- Quel gredin, monsieur! dit Joe. Un gredin qui ne vous veut guère de bien et qui a bien en lui l'étoffe de vingt gredins, ou plutôt de vingt diables. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le connais. S'il avait été une fois dans la maison, il vous aurait bien trouvé, lui, n'importe où. Les autres n'ont pas de rancune particulière contre vous, et, tant qu'ils ne vous verront pas, ils ne songeront qu'à boire à mort. Mais nous perdons là notre temps. Êtes-vous prêt?
-- Oui, dit Édouard. Éteignez la torche, Joe, et en avant. Surtout du silence, et vous serez un bon garçon.
-- Silence ou pas, murmura Joe en jetant la torche allumée par terre et en l'écrasant avec son pied, en même temps qu'il prenait M. Haredale par la main; c'est égal: c'était toujours une action brave et glorieuse... ça y est.»
M. Haredale et le digne négociant étaient trop étonnés et trop pressés pour faire d'autres questions: ils suivirent donc leurs guides en silence. Seulement, d'après deux mots de chuchotement entre eux et le brave marchand sur le moyen le plus sûr de sortir de là, il apprit qu'ils étaient entrés par la porte de derrière, grâce à la connivence de John Grueby, qui faisait le guet dehors avec la clef dans sa poche et qu'ils avaient mis dans leur confidence. Comme il y avait justement une bande d'insurgés qui arrivaient de ce côté au moment où ils venaient d'entrer, John avait refermé la porte à double tour, et était allé chercher des soldats pour couper la retraite à ces malfaiteurs.
Cependant, comme la porte de devant était enfoncée, et que cette petite troupe, impatiente de se ruer sur les liquides, n'avait pas envie de perdre son temps à en enfoncer une autre, elle avait fait le tour et était entrée par Holborn avec les autres, laissant tout à fait libre et déserte l'étroite ruelle sur laquelle donnait le derrière de la maison. Ainsi donc, quand M. Haredale et ses compagnons eurent rampé par le passage qu'avait indiqué le négociant (ce n'était qu'une espèce de trappe mobile pour passer les tonneaux), et qu'ils eurent réussi, avec quelque difficulté, à déchaîner et lever la porte du fond, ils débouchèrent dans la rue sans avoir été observés ni interrompus par personne. Joe, qui n'avait pas lâché M. Haredale, et Édouard, qui tenait bon aussi avec le négociant, se dépêchèrent de filer par les rues d'un pas rapide; se jetant seulement, par occasion, à l'écart, pour laisser passer quelques fugitifs, ou pour ne pas embarrasser la marche de quelques soldats qui arrivaient derrière eux au pas de course, et dont les questions, quand ils s'arrêtèrent pour leur en faire, furent tout de suite satisfaites par un mot de réponse que Joe leur glissa à l'oreille.
CHAPITRE XXVI.
Pendant que Newgate brûlait, la nuit précédente, Barnabé et son père, après avoir passé de main en main à travers la foule, s'arrêtèrent dans Smithfield, derrière la populace, à contempler les flammes comme des gens qui venaient de se réveiller en sursaut. Il s'écoula quelques moments avant qu'ils pussent reconnaître distinctement où ils étaient, et comment ils y étaient venus, oubliant, pendant qu'ils restaient là spectateurs inactifs et nonchalants de l'incendie, qu'ils avaient dans les mains des outils qu'on leur avait donnés pour se délivrer eux-mêmes de leurs fers.
Barnabé, tout enchaîné qu'il était, n'aurait rien eu de plus pressé, s'il avait suivi son instinct, ou qu'il eût été seul, que de revenir se mettre aux côtés de Hugh, que son intelligence bornée lui représentait en ce moment comme brillant d'un nouveau lustre, depuis qu'il voyait en lui son libérateur et son plus fidèle ami. Mais la terreur que son père éprouvait à rester dans les rues se communiqua bientôt à son esprit, quand il eut compris toute l'étendue de ces craintes, et lui inspira le même empressement à chercher ailleurs leur salut.
Dans un coin du marché, au milieu des stalles à bétail, Barnabé s'agenouilla, et se mit à briser les fers de son père, en s'arrêtant de temps en temps pour lui passer sur la figure une main caressante, ou pour le regarder avec un sourire. Lorsqu'il l'eut vu se dresser, libre, sur ses pieds, et qu'il se fut abandonné au transport de joie que lui causait cette vue, il se mit à l'ouvrage pour son propre compte, et bientôt ses chaînes tombant avec fracas laissèrent ses membres souples et dégagés.
Quand cette tâche fut achevée, ils se glissèrent ensemble furtivement, passèrent devant des groupes de gens rassemblés autour de quelque misérable, accroupi devant eux, pour le cacher aux yeux des passants mais sans pouvoir empêcher qu'on entendit retentir le bruit des marteaux, qui annonçaient assez haut qu'ils étaient aussi occupés de la même besogne. Les deux fugitifs se dirigèrent du côté de Clerkenwell, puis de là gagnèrent Islington, comme la sortie de Londres la plus voisine, et se trouvèrent en un moment dans les champs. Après avoir erré longtemps, ils trouvèrent dans un pâturage, près de Finchley, un misérable hangar dont les murs étaient de pisé et le toit de broussailles et de bruyère; c'était un abri destiné aux bestiaux, mais il était désert pour l'instant. C'est là qu'ils se couchèrent pour y passer la nuit. Ils errèrent encore de tout côté, quand le jour fut venu, et Barnabé alla seul une fois vers un petit hameau à deux ou trois milles de là, pour y acheter du pain et du lait. Mais n'ayant pas trouvé de meilleur lieu de retraite, ils revinrent au même endroit, et s'y couchèrent encore en attendant la nuit.
Il n'y a que Dieu qui puisse dire avec quelle vague idée de devoir et d'affection, avec quelle étrange inspiration de la nature, aussi claire pour lui que pour un homme qui aurait eu l'intelligence la plus radieuse et les facultés les plus développées; avec quelle obscure souvenance des enfants dont il partageait les jeux quand il était enfant lui-même, et qui lui parlaient toujours de leur père, de leur amour pour lui, de son amour pour eux; par quelles associations de souvenirs obscurs de la douleur, des larmes et du veuvage de sa mère, il soignait cet homme et veillait tendrement sur lui. Mais si vagues, si confuses que fussent ces idées qui étaient venues l'émouvoir par degrés, c'est à elles qu'il devait le chagrin qu'il montrait en regardant son visage égaré, les larmes qui inondaient ses yeux en se baissant pour l'embrasser, le soin avec lequel il l'éveillait tout content au milieu de ses pleurs, l'abritant du soleil, l'éventant avec des branchages, la calmant dans les sursauts de son sommeil... Ah! quel sommeil agité!... et se demandant si elle, elle ne voudrait pas bientôt les rejoindre, pour que leur bonheur fût complet. Il resta assis près de lui tout le jour, l'oreille au guet, pour écouter le pas de sa mère à chaque souffle de l'air, cherchant au loin son ombre sur les herbes mollement balancées par le vent, tressant les fleurs des haies pour qu'elle en eût le plaisir quand elle arriverait, et lui aussi quand il s'éveillerait; enfin se baissant de temps en temps pour écouter les murmures des rêves de son père, et pour s'étonner qu'il ne goûtât pas un meilleur repos dans un lieu si tranquille.
Le soleil disparut, la nuit vint et le trouva aussi paisible, tout entier à ces pensées, comme s'il n'y avait qu'eux au monde, et que le lourd nuage de fumée qu'on voyait de loin suspendu sur l'immense cité ne recelât ni vices, ni crimes, ni vie, ni mort, ni aucun sujet d'inquiétude... comme si c'était seulement le vide de l'air.
Mais l'heure était enfin venue où il fallait qu'il allât seul chercher l'aveugle (quel bonheur pour lui!) et le ramener là, en prenant grand soin qu'on ne l'épiât et qu'on ne le suivît en chemin. Il écouta bien les instructions qu'il devait observer, les répéta souvent pour être sûr de les retenir, et, après être revenu deux ou trois fois sur ses pas pour faire une surprise à son père, en riant à coeur joie, il finit par partir sérieusement pour accomplir sa commission, en lui recommandant d'avoir soin de Grip, qu'il n'avait pas oublié d'emporter de la prison dans ses bras.
Agile et impatient de revenir, il ne fut pas long à gagner la ville; cependant, quand il arriva, les incendies étaient déjà allumés et insultaient aux ténèbres de la nuit avec leur éclat affreux. À son entrée dans la ville, peut-être ce changement venait-il de ce qu'il n'avait plus là près de lui ses anciens compagnons, et qu'il n'était point chargé d'une commission violente; peut-être aussi cela venait-il de la beauté de la solitude, où il avait passé la journée, ou des pensées qui l'avaient occupé, mais enfin Londres lui parut peuplé d'une légion de démons. Cette fuite et cette poursuite, cette dévastation cruelle par le fer et la flamme, ces cris effrayants, ce tapage étourdissant, il se demandait si c'était bien là la noble cause du bon lord.
Malgré la stupeur où le plongeait cette scène sauvage, il trouva pourtant le logis de l'aveugle. Tout était fermé: il n'y avait personne. Il attendit longtemps, mais en vain. Il finit par s'en aller, et, comme il apprit justement en ce moment-là que les soldats venaient de tirer, et qu'il devait y avoir beaucoup de morts, il se dirigea vers Holborn, où on lui avait dit qu'était le grand rassemblement; il voulait essayer d'y rencontrer Hugh, pour lui persuader d'éviter le danger et de revenir avec lui.
S'il avait été abasourdi et dégoûté du tumulte tout à l'heure, son horreur ne fit que redoubler en pénétrant dans ce tourbillon de l'émeute, et lorsqu'il en eut sous les yeux ce terrible spectacle, sans y prendre part. Mais enfin, là, au beau milieu, dominant le reste des insurgés, tout près de la maison qu'on attaquait alors, Hugh était à cheval, appelant, animant tous les autres.
Le tumulte qui l'entourait, la chaleur étouffante, les cris, les craquements, tout cela lui faisait mal au coeur; cependant il pénétra de force au travers de la foule, reconnu de bien des gens qui se reculaient eu poussant des bravos pour le laisser passer, et il arrivait justement auprès de Hugh, au moment où il proférait des menaces sauvages contre quelqu'un; mais contre qui et pourquoi, l'extrême confusion de cette scène ne permettait pas à Barnabé de le savoir. Au même instant, la foule se précipita dans la maison dont elle avait brisé la porte, et Hugh... il fut impossible de savoir comment... tomba à terre tout de son long.
Barnabé était à côté de lui, quand il se remit sur ses pieds, encore tout chancelant; heureusement pour lui qu'il fit entendre sa voix, car Hugh levait sa hache pour lui fendre le crâne en deux.
«Barnabé!... vous! Quelle était donc la main qui m'a jeté par terre?
-- Ce n'est toujours pas la mienne.
-- Qui donc est-ce?,... je vous demande qui c'est? cria-t-il en vacillant et en regardant autour de lui d'un air farouche. Voyons! dépêchons-nous! où est-il? qu'on me le montre.
-- Vous avez du mal,» lui dit Barnabé; et, en effet, il était blessé à la tête, d'abord du coup qu'il avait reçu, et puis d'une ruade de son cheval. «Venez-vous-en avec moi.»
En même temps il prit en main la bride, tourna le cheval, et entraîna Hugh à quelques pas de là. Cela suffit pour les dégager de la foule qui se précipitait de la rue dans les caves du négociant en vins.
«Où donc?... où donc est Dennis? dit Hugh s'arrêtant tout court et saisissant Barnabé de son bras vigoureux. Où est-il resté tout le jour? Qu'est-ce qu'il voulait dire en me laissant là, hier au soir, dans la prison? Dites-moi ça... le savez-vous?»
En faisant tourner son arme dangereuse, il tomba par terre, étendu comme un chien. Une minute après, quoique exalté déjà jusqu'à la frénésie par la boisson et par sa blessure à la tête, il rampa jusqu'à un courant d'eau-de-vie enflammée qui coulait dans le ruisseau, et se mit à en boire comme de l'eau.
Barnabé le tira de là et le força à se relever. Quoiqu'il ne fût capable ni de marcher ni de se tenir debout, il se dirigea involontairement en trébuchant jusqu'à son cheval, grimpa sur son dos et s'y tint attaché. Après de vains efforts pour dépouiller l'animal de ses harnais sonores, Barnabé sauta en croupe derrière Hugh, attrapa la bride, tourna dans Leather-Lane, qui était tout près de là, et mit à un bon trot le coursier effrayé.
Cependant, avant de sortir de la rue, il regarda derrière lui: il regarda un spectacle tel qu'il ne devait plus s'effacer jamais, même de sa pauvre mémoire, dût-il vivre cent ans. La maison du négociant en vins, avec une demi-douzaine de maisons voisines, n'était plus qu'une grande et brûlante fournaise. Toute la nuit, personne n'avait essayé d'éteindre les flammes ou d'en arrêter le progrès; mais, pour le moment, un détachement de soldats étaient sérieusement occupés à abattre deux maisons en bois qui étaient à chaque instant en danger de prendre feu, et qui ne pouvaient manquer, si on les laissait s'enflammer, d'étendre au loin l'incendie. La chute bruyante des murs vacillants et des énormes pièces de charpente; les huées et les vociférations de la foule furieuse, la fusillade lointaine d'autres détachements militaires; les regards éplorés et les cris de détresse de ceux dont les habitations étaient en péril; la course errante des gens effrayés qui emportaient leurs effets; la réflexion, sur chaque partie du ciel, des flammes d'un rouge de sang qui s'élançaient dans l'air, comme si le dernier jour était enfin venu et que tout l'univers fût en feu; la poussière, la fumée, les tourbillons de flammèches qui venaient roussir et allumer tous les objets sur lesquels elles tombaient; les bouffées de chaleur malsaine qui venaient tout infecter; les étoiles, la lune, le ciel même, éclipsés: tout cela présentait un tel spectacle de ruine et de terreur, qu'on eût dit que le firmament était effacé du coup, et que la nuit, avec son repos tranquille et sa lumière douce, ne reviendrait plus jamais visiter la terre.
Mais voici un spectacle bien pire encore; pire cent fois que le feu et la fumée, et même que la rage insensée, impitoyable de la canaille! Les gouttières de la rue, et chaque crevasse, chaque fissure dans les pierres de la muraille, versaient les spiritueux enflammés, qui, bientôt endigués par des mains actives, débordaient sur le trottoir et la chaussée et formaient une grande mare où les gens tombaient morts par douzaines. Ils étaient couchés par tas autour de ce lac effroyable, maris et femmes, pères et fils, mères et filles, des femmes avec des enfants dans leurs bras ou contre leur mamelle, et là ils buvaient jusqu'à la mort. Pendant que les uns étaient penchés, pressant leurs lèvres sur le bord pour ne jamais relever la tête, d'autres, d'un bond, s'arrachaient à cette boisson de feu, et se mettaient à danser, moitié dans les transports d'un triomphe insensé, moitié dans l'agonie d'une suffocation dévorante, jusqu'à ce qu'enfin ils tombaient là, plongeant leurs cadavres dans la liqueur qui les avait tués. Eh bien! cela même, ce n'était pas encore la mort la plus cruelle et la plus effrayante qu'on eût à déplorer cette nuit-là. Du fond des celliers enflammés où ils avaient bu dans leurs chapeaux, dans des seaux, dans des baquets, des cuviers, des souliers, on tira quelques hommes encore vivants, mais qui n'étaient qu'une flamme, des pieds à la tête. Dans l'angoisse de leurs souffrances insupportables, avides de tout ce qui ressemblait à de l'eau, ils roulaient leurs corps sifflants dans cet étang hideux, et lançaient à droite et à gauche des éclaboussures du feu liquide qui lapait tout ce qu'il rencontrait dans sa course, n'épargnant pas plus les vivants que les morts. Dans cette dernière nuit des grands troubles, car ce fut la dernière, les malheureuses victimes d'une révolte absurde devinrent elles-mêmes la cendre et la poussière des flammes qu'elles avaient allumées, et jonchèrent de leurs débris méconnaissables les rues et les places de Londres.
L'âme profondément empreinte de ce souvenir ineffaçable qu'un seul coup d'oeil avait suffi pour lui révéler dans sa fuite, Barnabé sortit en courant de la ville qui recelait de telles horreurs; et baissant la tête pour ne pas même voir la lueur des feux souiller le tranquille paysage qui s'étendait sous ses yeux, il fut bientôt sur la route des champs paisibles.
Il s'arrêta environ à un demi-mille du hangar où était couché son père, et faisant comprendre avec quelque difficulté à Hugh qu'il fallait descendre là, il jeta le harnais du cheval au fond d'une mare d'eau stagnante, et abandonna l'animal à lui-même. Après cela il soutint son compagnon du mieux qu'il put, et l'emmena tout doucement du côté de leur asile.
CHAPITRE XXVII.
On était au coeur de la nuit, et d'une nuit très noire quand Barnabé, avec son trébuchant ami, s'approcha de l'endroit où il avait laissé son père; cependant il put le voir se dérobant dans les ténèbres, car il ne se fiait pas même à son fils, et se retirant d'un pas rapide. Après lui avoir crié deux ou trois fois, mais sans succès, qu'il pouvait revenir, qu'il n'y avait rien à craindre, il laissa tomber Hugh sur le sol et se mit à la recherche de son père pour le ramener.
L'autre continua de se glisser furtivement dans l'ombre, jusqu'à ce que Barnabé l'eût rattrapé. Alors il se retourna, et lui dit d'une voix terrible, quoique étouffée:
«Laisse-moi aller. Ne me touche pas. Tu l'as dit à ta mère, et vous vous êtes entendus pour me trahir.»
Barnabé le regarda en silence.
«Tu as vu ta mère?
-- Non, cria Barnabé avec ardeur. Oh! non, il y a bien longtemps... plus longtemps que je ne puis dire. Il doit bien y avoir un an. Est-ce qu'elle est ici?»
Son père le regarda fixement quelques instants, puis il lui dit en se rapprochant de lui, car, rien qu'à voir sa figure et à l'entendre parler, il était impossible de douter de sa sincérité:
«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
-- Hugh... c'est Hugh. Pas davantage, vous savez bien. Ce n'est pas celui-là qui vous fera du mal. Comment! vous aviez peur de Hugh! ha! ha! ha! peur de ce bon gros vieux farceur de Hugh!
-- Je vous demande qui il est, reprit l'autre d'un ton si farouche que Barnabé s'arrêta au beau milieu de ses éclats de rire, et recula quelques pas, le regardant d'un air de stupéfaction et de terreur.
-- Dieu! êtes-vous sévère! vous me faites trembler, comme si vous n'étiez pas mon père. Pourquoi donc me parlez-vous comme cela?
-- Je veux, répondit-il en repoussant la main que son fils, d'un air timide, posait, pour l'apaiser, sur sa manche, je veux une réponse, et au lieu de cela vous me répliquez par les plaisanteries et des questions. Quel est l'homme que vous venez d'amener dans notre cachette, pauvre imbécile? et où est l'aveugle?
-- Je ne sais pas où il est. Sa maison était fermée. J'ai attendu, sans voir personne venir: ce n'est pas ma faute. Quant à celui-ci, c'est Hugh... le brave Hugh, qui a enfoncé cette odieuse prison pour nous délivrer. Ah! dites à présent que vous ne l'aimez pas, hein? n'est-ce pas que vous l'aimez?
-- Pourquoi est-il couché par terre?
-- Il a fait une chute, et puis il a trop bu. Les champs, les arbres, tout ça tourne, tourne, tourne autour de lui, et la terre lui manque sous les pieds. Vous le connaissez bien! vous vous le rappelez! Tenez! regardez-le.»
En effet ils étaient revenus à l'endroit où il était couché, et ils se baissèrent sur lui tous les deux pour voir sa figure.
«Bien! je me le rappelle, murmura le père. Pourquoi l'avez-vous amené ici?
-- Parce qu'il aurait été tué, si je l'avais laissé là-bas. Si vous aviez vu comme on tirait des coups de fusil et comme le sang coulait! La vue du sang ne vous fait-elle pas trouver mal, mon père? Je vois bien que si, à votre figure. C'est comme moi... qu'est-ce que vous regardez donc?
-- Rien, dit l'assassin doucement, après avoir reculé un pas ou deux pour regarder avec les lèvres serrées et l'oeil fixe par- dessus la tête de son fils. Rien.»
Il resta dans la même attitude et avec la même expression dans ses traits pendant quelques minutes; puis il promena lentement son regard autour du lui, comme s'il avait perdu quelque chose, et revint en frissonnant vers le hangar.
«Voulez-vous que je l'emporte là-dedans, père?» demanda Barnabé qui était resté, pendant ce temps-là, à regarder aussi, sans savoir ce que cela voulait dire.
Il ne répondit que par un gémissement étouffé, en se couchant par terre enveloppé de son manteau jusque par-dessus la tête, et se retira dans le coin le plus obscur.