Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 21

Chapter 213,928 wordsPublic domain

C'est en vain que le bourreau courait de porte en porte, couvrant les guichets l'un après l'autre avec son chapeau, et se consumant en efforts inutiles pour étouffer les cris des quatre prisonniers. C'est en vain qu'il repoussait leurs mains étendues, les frappait de sa canne ou les menaçait d'ajouter par surcroît pour les punir quelque douleur de plus à leur exécution, quand il en serait chargé, et de les faire languir pour la peine, cela ne les empêchait pas de faire retentir la maison de leurs cris. Au contraire, stimulés par l'assurance où ils étaient qu'il n'y avait plus qu'eux maintenant sous les verrous, ils pressaient les assiégeants avec tant d'insistance que ceux-ci, avec une célérité incroyable, forcèrent la forte grille d'en bas, formée de barreaux en fer de deux pouces carrés, renversèrent les deux autres portes, comme si c'eussent été des cloisons de bois blanc, et apparurent au bout de la galerie, séparés seulement des Cellules par un ou deux barreaux.

«Holà! cria Hugh, qui fut le premier à plonger les yeux dans le corridor sombre. C'est Dennis que je vois là! C'est bien fait, mon vieux. Dépêche-toi de nous ouvrir; sans quoi nous allons être suffoqués par la fumée en nous en allant.

-- Vous n'avez qu'à vous en aller tout de suite, dit Dennis Qu'est-ce que vous venez chercher ici?

-- Chercher! répéta Hugh. Eh bien! et les quatre hommes?

-- Dis donc les quatre diables! cria le bourreau. Est-ce que vous ne savez pas bien qu'ils restent là pour être pendus mardi? Est-ce que vous n'avez plus aucun respect pour la loi et la constitution... rien du tout? Laissez ces quatre hommes tranquilles.

-- Allons! nous n'avons pas le temps de rire, cria Hugh. Ne les entendez-vous pas? Retirez ces barres qui sont là fixées entre la porte et le plancher, et laissez-nous entrer.

-- Camarade, dit le bourreau à voix basse, en se baissant pour n'être pas entendu des autres, sous prétexte de faire ce que Hugh désirait, mais ne le quittant pas des yeux; ne peux-tu pas bien me laisser ces quatre hommes à ma discrétion, si c'est mon caprice comme ça? Tu fais bien ce que tu veux, toi; tu te fais en toute chose la part que tu veux... eh bien! moi, voilà ma part que je te demande. Je te le répète, laisse-moi ces quatre hommes-là tranquilles, je n'en veux pas davantage.

-- Voyons, à bas les barreaux, ou laisse-nous passer, fut la réponse de Hugh.

-- Tu sais bien, reprit doucement le bourreau, que tu peux remmener ce monde-là, si ça te convient. Comment! tu veux décidément entrer?

-- Oui.

-- Tu ne laisseras pas ces quatre hommes-là tranquilles, à ma discrétion? Tu n'as donc de respect pour rien... hein? continua le bourreau en opérant sa retraite par où il était entré, et regardant son compagnon d'un air sombre. Tu veux entrer, camarade, tu le veux?

-- Quand je te dis que oui. Que diable! qu'est-ce que tu as donc?... Où veux-tu aller?

-- Je vais où je veux, ça ne te regarde pas, répliqua le bourreau, jetant encore du guichet de fer où il était, et qu'il tenait entrebâillé, un regard dans la galerie, avant de le fermer sur lui tout à fait. Ne t'inquiète pas où je vais; mais fais attention où tu cours: tu t'en souviendras. Je ne t'en dis pas davantage.»

Là-dessus, il secoua d'un air menaçant du côté de Hugh son portrait sculpté sur sa canne, et, lui faisant une grimace encore moins aimable que son sourire habituel, il ferma la porte et disparut.

Hugh ne perdit pas de temps. Stimulé à la fois par les cris des condamnés et par l'impatience de la foule, il recommanda au camarade qui était immédiatement derrière lui (il n'y avait de place que pour un homme de front), de reculer un peu pour ne pas attraper de mal, et brandit avec tant de force un marteau de forge, qu'en quatre coups il fit ployer et rompre le barreau, qui leur livra passage.

Si les deux fils du prisonnier dont nous avons parlé déployaient déjà auparavant un zèle qui allait jusqu'à la fureur, on peut juger à présent de leur vigueur et de leur rage; ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des lions. Après avoir prévenu le prisonnier renfermé dans chaque cellule de se reculer de la porte aussi loin qu'il pourrait, pour ne pas se faire blesser par les coups de hache qu'ils allaient donner dans la porte, ils se divisèrent en quatre groupe; pour peser sur elle chacun de leur côté, et l'enfoncer de vive force en faisant sauter gâches et verrous. Mais, quoique la bande où se trouvaient ces deux jeunes gens ne fût pas la plus forte, il s'en faut; quoiqu'elle fût la plus mal armée, et qu'elle n'eût commencé qu'après les autres, c'est leur porte qui céda la première, et leur homme qui fut le premier délivré. Quand ils l'entraînèrent dans la galerie pour briser ses fers, il tomba à leurs pieds, comme un vrai tas de chaînes, et on l'emporta dans cet état sur les épaules de ses libérateurs sans qu'il donnât signe de vie.

Ce fut là le couronnement de cette scène d'horreur; ce fut la mise en liberté de ces quatre misérables, traversant en pareille escorte, d'un air égaré, abasourdi, les rues pleines d'agitation et de vie, qu'ils n'avaient plus espéré revoir jamais, avant le jour où on viendrait les arracher à la solitude et au silence pour leur dernier voyage, le jour où l'air serait chargé du souffle infect de milliers de poitrines haletantes, où les rues et les maisons ne seraient plus bâties et recouvertes de briques, de moellons et de tuiles, mais de faces humaines étagées les unes au- dessus des autres. À voir en ce moment leur figure pâle, leurs yeux creux et hagards, leurs pieds chancelants, leurs mains étendues en avant pour ne pas tomber, leur air égaré, la manière dont ils ouvrirent la bouche béante pour respirer comme s'ils se noyaient, la première fois qu'ils plongèrent dans la foule, on reconnaissait bien que ce ne pouvaient être qu'eux. Il n'y avait pas besoin de dire: «Vous voyez bien cet homme-là, il était condamné à mort;» il portait hautement ces mots-là imprimés et marqués du fer rouge sur son front. Le monde se retirait devant eux pour les laisser passer, comme si c'étaient des déterrés qui venaient de ressusciter avec leurs linceuls; et l'on vit plus d'un spectateur qui venait, par hasard, de toucher ou de frôler leurs vêtements à leur passage, frissonner de tous ses membres, comme si c'étaient en effet de vrais morts.

Sur l'ordre de la populace, les maisons furent toutes illuminées cette nuit-là... avec des lampions, du haut en bas, comme dans un jour de grande réjouissance publique. Bien des années après, les vieilles gens, qui, dans leur jeunesse, habitaient ce quartier, se rappelaient à merveille cette clarté immense en dedans comme en dehors, et l'effroi avec lequel ils regardaient, petits enfants, par la fenêtre passer _la Figure_. La foule, l'émeute avec toutes les autres terreurs, s'étaient déjà presque évanouies de leur souvenir, que celui-là, celui-là seul et unique, était encore distinct et vivant dans leur mémoire. Même à cet âge innocent de la première enfance, il suffisait d'avoir vu un seul instant un de ces condamnés passer comme un dard, pour que cette image suprême dominât, obscurcît toutes les autres, absorbât l'esprit tout entier, et ne le quittât plus jamais.

Quand ce beau chef-d'oeuvre fut achevé, les cris et les clameurs devinrent de plus en plus faibles; le cliquetis des chaînes qui retentissait de tous côtés au moment où les prisonniers s'étaient échappés ne se fit plus entendre. Tout le tapage de la foule se changea en un murmure vague et sourd comme dans le lointain; et, quand ce débordement de flots humains se fut retiré, il ne resta plus qu'un triste monceau de ruines fumantes, pour marquer la place qui venait d'être le théâtre du tumulte et de l'incendie.

CHAPITRE XXIV.

Quoiqu'il n'eût pas eu de repos la nuit précédente, et qu'il eut veillé presque sans relâche depuis quelques semaines, ne dormant que dans le jour et à bâtons rompus, M. Haredale, depuis l'aube du matin jusqu'au coucher du soleil, cherchait sa nièce partout où il pouvait croire qu'elle eût cherché un refuge. Tout le long du jour, rien, pas une goutte d'eau, ne passait ses lèvres; il avait beau poursuivre ses recherches au loin, de tous côtés, il ne s'était seulement pas assis... pas une fois.

Tous les quartiers qu'il pouvait imaginer, et Chickwell, et Londres, et les maisons des artisans et commerçants à qui il avait affaire, et toutes ses connaissances, il n'avait rien négligé dans ses courses laborieuses. En proie à l'anxiété la plus harassante, aux appréhensions les plus pénibles, il allait de magistrat à magistrat, jusqu'au secrétaire d'État même. C'est de ce ministre seulement qu'il reçut un peu de consolation. «Le gouvernement, lui dit-il, poussé par les factieux jusqu'aux dernières prérogatives de la couronne, était déterminé à en faire usage; on allait probablement publier le lendemain une proclamation qui donnerait à la force armée un pouvoir discrétionnaire et illimité pour la répression de l'émeute. Les sympathies du roi, de l'administration et des deux chambres du parlement, comme aussi certainement des honnêtes gens de toutes les sectes religieuses, étaient acquises aux catholiques persécutés; et on était résolu à leur faire justice à tout risque et à tout prix.» Il l'assura de plus que d'autres personnes, dont on avait incendié les maisons, avaient aussi pendant quelque temps perdu la trace de quelque enfant ou de quelque parent, qu'ils avaient toujours, à sa connaissance, fini par retrouver; qu'on ne perdrait pas de vue sa déclaration, qu'on la recommanderait particulièrement dans les instructions transmises aux chefs de la police et à ses plus infimes agents; qu'on ne négligerait rien de ce qu'on pourrait faire en sa faveur, et qu'on y apporterait toute la bonne volonté et la constance qu'il avait droit d'espérer.

Reconnaissant de ces bonnes paroles, quelque peu rassurantes que fussent ses démarches antérieures, et sans se faire illusion sur l'espérance qu'il en devait concevoir pour le sujet de peine dont son coeur était dévoré, remerciant pourtant le ministre du fond du coeur pour l'intérêt qu'il lui témoignait dans son malheur et qu'il paraissait si bien ressentir, M. Haredale se retira. Il se trouva, à l'entrée de la nuit, seul dans les rues, sans savoir seulement où aller reposer sa tête.

Il entra dans un hôtel près de Charing-Cross, pour demander quelque rafraîchissement et un lit. Il s'aperçut que son air fatigué et abattu attirait l'attention de l'aubergiste et de ses serviteurs. Il eut l'idée que peut-être on supposait qu'il n'avait pas le sou; il tira sa bourse et la mit sur la table. «Ce n'est pas cela, lui dit l'aubergiste d'une voix troublée.» Il craignait seulement que monsieur ne fût une des victimes de l'émeute, auquel cas il n'oserait risquer de le recevoir chez lui. Il était père de famille, et il avait déjà reçu deux avertissements de prendre garde aux hôtes qu'il admettrait dans son hôtel. Il en était bien fâché, et il en demandait bien pardon à monsieur, mais il ne pouvait faire autrement.

Non. M. Haredale le sentait mieux que personne; c'est ce qu'il lui dit en quittant sa maison.

Comprenant qu'il aurait dû s'y attendre, d'après ce qu'il avait vu le matin à Chigwell, où pas un homme n'avait osé toucher à une bêche, en dépit de ses offres libérales, pour venir fouiller les ruines de sa maison, il prit par le Strand, trop fier pour s'exposer encore à un refus, et d'un esprit trop généreux pour vouloir envelopper dans son chagrin ou sa ruine quelque honnête commerçant qui aurait été assez faible pour lui donner asile. Il errait donc dans une des rues parallèles à la Tamise, marchant au hasard, d'un air soucieux, et pensant à des choses bien anciennes dans son souvenir, quand il entendit un domestique crier à un autre en face, par la fenêtre, que la populace était en train de mettre le feu à Newgate.

À Newgate! où était son homme! Sa force défaillante lui revint, et son énergie, sur le moment, fut dix fois plus puissante que jamais. Quoi! se pourrait-il faire... S'ils allaient délivrer l'Assassin... et que lui, Haredale, après tout ce qu'il avait déjà souffert, finit par mourir sans avoir pu se laver du soupçon d'avoir égorgé son frère!

Sans savoir seulement qu'il se dirigeait vers la prison, il ne s'arrêta que quand il fut en face d'elle. La foule y était en effet, serrée et pressée en une masse épaisse, sombre, mouvante; et on voyait les flammes prendre leur essor dans les airs. La tête lui tournait, mille lumières dansaient devant ses yeux, et il se débattait contre deux hommes qui arrêtaient son élan.

«Non, non, disait l'un; possédez-vous, mon bon monsieur. Nous attirons ici l'attention. Allons-nous-en. Qu'est-ce que vous voulez faire dans tout ce monde-là?

-- C'est égal, le gentleman est pour qu'on fasse quelque chose, dit l'autre, l'entraînant tout en parlant. Je lui sais toujours gré de ça; je lui en sais bon gré.»

Pendant ce temps-là ils avaient gagné une cour près de là, tout à fait à côté de la prison. Lui, il les regardait tour à tour, et, en essayant de se remettre, il sentit qu'il n'était pas bien ferme sur ses jambes. Le premier qui lui avait parlé était le vieux gentleman qu'il avait vu chez le lord-maire; l'autre était John Grueby, qui l'avait si bravement soutenu à Westminster.

«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda-t-il d'une voix défaillante. Où donc nous sommes-nous rencontrés?

-- Derrière la foule, répondit le distillateur; mais venez avec nous. Je vous en prie, venez avec nous. Il me semble que vous connaissez mon ami que voilà?

-- Certainement, dit M. Haredale, le regardant avec une sorte de stupeur.

-- Eh bien! il vous dira, reprit le vieux gentleman, que je suis un homme à qui vous pouvez vous fier. Il me connaît, c'est mon domestique. Il était ci-devant (comme vous savez, je crois) au service de lord Georges Gordon; mais il l'a quitté, et, par pur intérêt pour moi et quelques autres victimes désignées de l'émeute, il est venu me donner les renseignements qu'il a pu recueillir sur les desseins de ces misérables.

-- C'est vrai, monsieur, dit John, mettant la main à son chapeau; mais vous savez, à une condition: c'est que vous ne porterez pas témoignage contre milord... Un homme égaré, monsieur; mais au fond un bon homme. Ce n'est pas milord qui a jamais conduit ces complots.

-- C'est une condition que j'observerai, vous pouvez en être sûr, répliqua le vieux distillateur. Je vous le garantis sur mon honneur. Mais venez avec nous, monsieur, je vous en prie, venez avec nous.»

John Grueby, sans joindre ses instances à celles de son maître, adopta un autre moyen de persuasion plus direct, en passant son bras dans celui de M. Haredale, pendant que son maître en faisait autant de son côté, et en l'emmenant au plus tôt.

M. Haredale, à l'étrange égarement de sa tête, et à la difficulté qu'il éprouvait à fixer ses idées, tellement qu'il ne pouvait se rappeler ses nouveaux compagnons deux minutes de suite sans les regarder tour à tour, sentit qu'il avait le cerveau troublé par l'agitation et la souffrance qui l'avaient assailli depuis quelque temps, et auxquelles il était encore en proie: il se laissa donc emmener où ils voulaient. Tout le long du chemin, il avait le sentiment qu'il ne savait plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait, et qu'il avait peur de devenir fou.

Le distillateur demeurait, comme il le lui avait déjà dit lors de leur première rencontre, à Holborn-Hill, où il avait de vastes magasins, et où il faisait son commerce sur une grande échelle. Ils pénétrèrent chez lui par une porte de derrière, pour ne pas attirer l'attention de la foule, et montèrent dans une chambre sur le devant. Cependant les fenêtres en étaient, comme toutes celles de la maison, fermées au volet, pour qu'à l'extérieur tout parût dans l'obscurité.

Ils le placèrent là sur un sofa, tout à fait sans connaissance. Mais, John ayant couru tout de suite chercher un chirurgien qui lui fit une copieuse saignée, il reprit graduellement ses sens. Comme il était, pour le moment, trop faible pour marcher, ils n'eurent pas de peine à lui persuader de passer là la nuit, et le mirent au lit sans perdre une minute. Cela fait, ils lui firent prendre un cordial et un biscuit avec une bonne potion fortifiante, dont l'influence le plongea bientôt dans une léthargie où il oublia un instant toutes ses peines.

Le négociant en vins, qui était un vieillard plein de coeur, et tout à fait un digne homme, n'avait pas la moindre envie de se coucher lui-même, car il avait reçu des émeutiers plusieurs avertissements menaçants, et, s'il était sorti ce soir-là, c'était précisément pour tâcher de savoir, dans les conversations de la populace, si ce n'était pas sa maison qu'on devait venir attaquer après. Il passa toute la nuit dans la même chambre, sur un fauteuil, faisant par-ci par-là un petit somme, et recevant de temps en temps les rapports de John Grueby et de trois ou quatre autres employés de confiance, qui s'en allaient aux écoutes dans la foule; il leur avait fait préparer, pour les soutenir, une bonne provision de comestibles dans la chambre voisine, et même, malgré son anxiété, il allait de temps en temps lui-même y chercher du réconfort.

Ces rapports étaient tout d'abord d'une nature assez alarmante; mais, à mesure que la nuit avançait, ils n'en furent que plus inquiétants, et contenaient de telles menaces de violence et de destruction, qu'en comparaison de ce nouveau plan, tous les troubles antérieurs ne paraissaient rien.

La première nouvelle qu'on lui apporta fut celle de la prise de Newgate et de la fuite de tous les prisonniers, dont la marche, à mesure qu'ils montaient par Holborn et les rues adjacentes, s'annonçait à tous les citoyens renfermés dans leurs maisons par le fracas de leurs chaînes, concert épouvantable, qui s'entendait dans toutes les directions, comme autant de forges en exercice. D'ailleurs les flammes jetaient un tel éclat par les voûtes vitrées du distillateur, que les chambres et les escaliers au- dessous étaient presque aussi bien éclairés qu'en plein jour, pendant que les clameurs éloignées de la multitude faisaient trembler jusqu'aux murailles et aux plafonds.

À la fin on les entendit approcher de la maison, et il y eut là quelques minutes d'une anxiété épouvantable. Ils arrivèrent tout près, et s'arrêtèrent devant; mais, après avoir poussé trois cris effroyables, ils continuèrent leur chemin, et, quoiqu'ils y revinssent cette nuit à plusieurs reprises, donnant chaque fois une nouvelle alarme, ils ne firent rien: ils avaient les mains pleines. Peu de temps après qu'ils avaient disparu pour la première fois, un des éclaireurs du brave négociant accourut avec la nouvelle qu'ils s'étaient arrêtés devant la maison de lord Mansfield, dans Bloomsbury-Square.

Bientôt après, il en arriva un autre, puis un autre; puis le premier revint à son tour, et ainsi de suite, petit à petit: voici ce qu'ils racontèrent. L'attroupement qui s'était arrêté devant la maison de lord Mansfield avait sommé les gens qui étaient dedans de leur ouvrir, et ne recevant point de réponse (lord et lady Mansfield s'échappaient en ce moment par une porte dérobée), ils étaient entrés de force, selon leur habitude. Là, ils se mirent à démolir la maison avec la plus grande furie, et, y mettant le feu en plusieurs endroits, ils avaient enveloppé dans une ruine commune tout le mobilier, qui était d'une grande valeur, l'argenterie, les bijoux, une magnifique galerie de tableaux, la plus rare collection de manuscrits qu'il y eût jamais eu au monde entre les mains d'un particulier, et, ce qui était pis encore, parce que c'était irréparable, l'immense bibliothèque de droit, contenant presque à chaque page des notes de la main même du juge, et d'une valeur inestimable, parce que c'était le résultat des études et de l'expérience de sa vie tout entière. Pendant qu'ils étaient à sauter en hurlant autour du feu, une troupe de soldats, un magistrat en tête, était survenue, trop tard, il est vrai, pour empêcher le mal déjà fait; mais pourtant ils s'étaient mis à disperser la foule. On avait lu le _riot act_[1], et, comme l'attroupement ne se dissipait pas, les soldats avaient reçu l'ordre de faire feu, et, mettant leurs fusils en joue, avaient fait tomber roide morts, à la première décharge, six hommes et une femme; il y avait eu beaucoup de blessés. Ils avaient rechargé sur-le-champ, fait une seconde décharge, mais probablement en l'air, car on n'avait vu tomber personne. Là-dessus, effrayée sans doute aussi par les cris et le tumulte, la foule s'était mise à se disperser; les soldats avaient avancé, laissant par terre les morts et les blessés. Mais ils n'avaient pas eu plus tôt le dos tourné, que les factieux étaient revenus emporter les cadavres et les blessés pour faire une procession funèbre, les corps en tête. Ils avaient marché dans cet ordre avec des éclats de gaieté horrible et sauvage, fixant des armes dans la main même des morts pour leur donner l'air d'être vivants, et précédés par un drôle qui agitait de toutes ses forces la cloche du dîner de lord Mansfield.

Les éclaireurs rapportèrent encore que cette bande de mutins s'était renforcée d'un certain nombre d'autres gens qu'ils avaient rencontrés, revenant de faire semblable besogne; et que, laissant seulement un détachement pour escorter les blessés et les morts, ils s'étaient mis en marche pour la maison de campagne de lord Mansfield à Caen-Wood, entre Hampstead et Highgate, dans l'intention de lui faire subir le même sort qu'à la maison de ville, et se promettant d'y allumer un feu qui, de cette hauteur, illuminerait Londres tout entier. Mais ils avaient été désappointés dans cette espérance par la rencontre d'un parti de cavalerie qui les attendait là, et qui les avait fait revenir, plus vite qu'ils n'étaient allés, tout droit à Londres.

Chaque bande séparée qui s'était reformée dans les rues, était allée, de son côté, se mettre à l'oeuvre, selon son caprice, et le feu avait été mis, en un moment, à une douzaine de maisons, parmi lesquelles celle de sir John Fielding et de deux autres juges de paix. On en avait incendié dans Holborn (alors un des carrefours les plus populeux de Londres) quatre autres qui brûlaient toutes à la fois, et ne laissèrent bientôt plus qu'un amas de cendres, car le peuple avait coupé les tuyaux d'irrigation, et n'avait pas voulu laisser les pompiers faire jouer leurs pompes. Dans une maison près de Moorfields, ils trouvèrent quelques serins en cage; ils les prirent et les jetèrent tout vivants dans les flammes. Les pauvres petites créatures criaient, dit-on, comme des enfants, quand on les lança sur la braise: il y eut même un homme qui, touché de leur sort, fit de vains efforts pour les sauver, à la grande indignation de la foule, qui voulait lui faire un mauvais parti.

Dans cette même maison, un des garnements qui avaient parcouru les appartements, brisant les meubles et prêtant leur aide à la destruction de la maison, trouva une poupée de petite fille... un méchant jouet... qu'il exposa par la fenêtre aux yeux de la populace dans la rue, comme une idole qu'adoraient les habitants de la maison. Pendant ce temps-là, un autre de ses compagnons qui avait la conscience aussi tendre (c'étaient justement ces deux hommes-là qui avaient été les premiers à faire rôtir tout vifs les serins), s'assit sur le parapet de la maison, pour adresser de là à la foule une harangue tirée d'une brochure mise en circulation par l'Association, sur les vrais principes du Christianisme. Que faisait, pendant ce temps-là, le lord-maire? Il avait les mains dans ses poches, contemplant tout cela du même oeil qu'il aurait contemplé tout autre spectacle, charmé, à le voir, d'avoir trouvé une bonne place.