Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 2

Chapter 24,026 wordsPublic domain

Mais la populace, dont l'avant-garde n'avait pas perdu une parole de lord Georges Gordon, et dans laquelle avait promptement circulé le bruit que l'étranger était un papiste qui venait d'insulter milord pour s'être fait l'avocat de la cause populaire, se précipita pêle-mêle et, poussant devant elle le noble lord, son secrétaire et sir John Chester, qui avaient l'air d'être à sa tête, se réunit en foule au haut de l'escalier où M. Haredale attendait que le bateau fut prêt, et là se tint tranquille, laissant entre elle et lui un espace vide.

Mais si elle était inactive, elle n'était pas pour cela silencieuse. Il commença par s'élever au milieu d'eux quelques murmures indistincts, suivis de quelques sifflets, qui bientôt eux-mêmes se transformèrent en un orage violent. Alors on entendit une voix crier: «À bas les papistes!» et tout le monde fit chorus, rien de plus. Quelques moments après un homme se mit à crier: «Il faut le lapider;» un autre: «Il faut lui donner un plongeon;» un autre d'une voix de stentor: «Pas de papisme!» les autres répétèrent en écho ce cri favori que la foule (environ deux cents braillards) accueillit par une acclamation générale.

M. Haredale était resté calme jusque-là sur le bord des marches: en entendant cette manifestation, il leur jeta à la ronde un regard de mépris et descendit lentement l'escalier. Il était déjà près du bateau, quand Gashford se retourna de côté, d'un air innocent, et aussitôt une main se leva dans la foule et lança à M. Haredale une grosse pierre qui le frappa à la tête, et le fit chanceler sur ses pieds comme un homme ivre.

Le sang jaillit à l'instant de sa blessure et coula le long de ses vêtements. Il se retourna tout de suite et, remontant les marches avec une audace et une colère qui les fit tous reculer:

«Qui est-ce qui a fait cela? demanda-t-il. Qu'on me montre celui qui m'a visé.»

Pas une âme ne bougea; et pourtant, je me trompe, il y eut un homme ou deux sur les derrières qui s'esquivèrent et se glissèrent de l'autre côté, où ils se mirent à regarder, les mains dans les poches, comme des spectateurs indifférents.

«Qui est-ce qui a fait cela? répéta-t-il. Qu'on me montre celui qui l'a fait. Misérable chien que vous êtes, est-ce vous? Le coup part de votre tête, si ce n'est pas de votre bras..., je vous connais.»

À ces mots, il se jeta sur Gashford et le jeta à ses pieds, il y eut un mouvement soudain dans la foule, et plusieurs bras se levèrent contre lui; mais en voyant son épée nue, tous reculèrent encore.

«Milord, sir John, criait-il, allons! Dégainez donc, l'un ou l'autre; c'est vous qui me devez raison de cet outrage, et me voilà en face de vous. Allons! l'épée au poing, si vous êtes des gentilshommes.»

En même temps, il frappait la poitrine de sir John du plat de sa lame, et se mettait en garde, la figure enflammée, l'oeil étincelant, seul contre tous.

Un instant, un instant seulement, aussi rapide que la pensée, on vit passer sur la doucereuse figure de sir John un éclair sombre que personne n'y avait vu jamais. Le moment d'après, il fit un pas en avant, étendit une main sur l'arme de M. Haredale, pendant que de l'autre il essayait d'apaiser la foule.

«Mon cher ami, mon bon Haredale, vous êtes aveuglé par la colère; c'est bien naturel, extrêmement naturel, mais cela vous empêche de reconnaître même vos amis d'avec vos ennemis.

-- Que si, que je les reconnais bien, n'ayez pas peur que je m'y trompe, répliqua-t-il, presque fou de fureur. Sir John, lord Georges, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Vous êtes donc des lâches!

-- Allons, allons! dit un homme qui perça la foule et le poussa doucement devant lui vers le bas des escaliers; ne parlons plus de cela. Au nom du ciel, allez-vous-en. Que diable voulez-vous faire en face de tous ces gens-là? et ne voyez-vous pas qu'il y en a deux fois autant dans la rue voisine, qui vont tomber sur vous dans un moment?» Et, en effet, on les voyait accourir. «Vous n'auriez pas poussé la première botte, que vous tomberiez étourdi du coup de pierre que vous venez de recevoir. Voyons! retirez- vous, monsieur, ou je vous promets que vous allez vous faire écharper. Venez, monsieur, dépêchez-vous... plus vite que ça.»

M. Haredale, qui commençait à se sentir tourner le coeur, reconnut la justesse de cet avis et descendit les marches avec l'assistance de son ami inconnu. John Grueby (car c'était lui) le fit monter dans le bateau qu'il poussa du pied, l'envoyant du coup à trente pieds du rivage, et recommanda au batelier de gagner au large hardiment; puis il remonta avec autant de calme et de sang-froid que s'il venait de débarquer.

La populace montra d'abord quelque velléité de lui faire payer son intervention dans l'affaire; mais, comme John avait l'air solide et de sang-froid, comme d'ailleurs il portait la livrée de lord Georges, on se ravisa, et l'on se contenta d'envoyer de loin, après le bateau, une grêle de cailloux qui firent sur l'eau des ricochets innocents: car la barque, pendant ce temps-là, avait passé le pont, et glissait à toutes rames au milieu du courant.

Après cette récréation, les gens de la foule s'en retournèrent, donnant, sur leur chemin, des coups de marteau à la protestante dans les portes des catholiques, cassant quelques lanternes et rossant quelques constables égarés. Mais, en entendant annoncer à voix basse qu'il arrivait un détachement des gardes du roi, ils prirent leurs jambes à leur col, et la rue fut balayée en un moment.

CHAPITRE II.

Après que le rassemblement se fut dispersé, se dirigeant, par petits groupes fortuits, dans différentes directions, il ne resta plus, sur le lieu de la scène du dernier événement, qu'un homme; c'était Gashford. Tout meurtri de sa chute, mais plus abattu encore par la honte, et furieux de la flétrissure qu'il venait de subir, il s'en allait boitant de droite et de gauche, ne respirant que malédictions, menaces et vengeance.

Le secrétaire n'était pas homme à épuiser sa colère en vaines paroles. Tout en évaporant, dans ces effusions violentes, les premières bouffées de sa haine, il suivait d'un oeil ferme deux hommes qui, après avoir disparu avec les autres, quand on avait sonné l'alarme, étaient revenus depuis, et se montraient à présent au clair de la lune, errant et causant ensemble, à quelque distance, sur la place.

Il ne fit pas un mouvement pour s'avancer vers eux, mais il attendit patiemment, dans le côté sombre de la rue, qu'ils fussent las de se promener de long en large et qu'ils fussent partis de compagnie. Alors il les suivit, mais d'un peu loin, ne les perdant pas de vue, mais sans le faire paraître, et surtout sans se laisser voir à ces deux personnages.

Ils montèrent dans la rue du Parlement, passèrent devant l'église Saint-Martin, tournèrent Saint-Gilles, gagnèrent la route de Tottenham-Court, derrière laquelle se trouvait alors, à l'ouest, une place appelée _les Chemins verts_. C'était un endroit retiré, assez mal famé, qui conduisait dans la campagne. De gros tas de cendres, des mares d'eau stagnante, une végétation de mouron et de chiendent; des tourniquets cassés, quelques pieux de barricades encore fichés en terre, après que les gens en avaient, depuis longtemps, emporté les barreaux pour faire du feu avec, et menaçant d'accrocher de leurs clous rouillés le promeneur distrait qui passait par là: voilà les traits les plus remarquables du tableau que présentait ce paysage. Seulement, çà et là, un baudet ou une rosse décrépite, attachés par la longe à un piquet, pour se régaler des misérables touffes d'herbe rabougrie qu'ils pourraient disputer au sol rude et pierreux, étaient en parfaite harmonie avec le reste et annonçaient clairement, quand les maisons ne l'auraient pas assez fait connaître par elles-mêmes, la pauvreté des gens qui vivaient là dans les buttes crevassées du voisinage, et la témérité qu'il y aurait à un homme qui aurait de l'argent dans ses poches, ou une mise cossue, de s'aventurer par là tout seul, autrement qu'en plein jour.

Les pauvres sont, à certains égards, comme les riches: ils ont aussi leurs caprices en fait de goût. Il y avait de ces cabanes avec de petites tourelles; il y en avait d'autres qui avaient de fausses fenêtres peintes sur leurs murailles en ruine. L'une d'elles soutenait un joujou de clocher sur une tour caduque de quatre pieds de haut, qui servait à dérober aux yeux la cheminée. Il n'en était pas une qui n'eût, dans le petit morceau de terre devant la maison, un banc rustique ou un berceau. La population du lieu faisait le commerce d'os, de chiffons, de verres cassés, de vieilles roues, de chiens et d'oiseaux. Tous ces divers objets, distribués sans ordre, emplissaient les jardins et répandaient un parfum qui n'était pas des plus délicieux, dans l'air agité d'ailleurs par des aboiements, des cris, des hurlements.

C'est dans ce refuge que le secrétaire suivit les deux hommes qu'il n'avait pas perdus de vue; c'est là qu'il les vit entrer chez eux dans une des maisons les plus misérables, qui ne se composait que d'une chambre, et encore assez petite. Il attendit dehors, jusqu'à ce que le bruit de leurs voix, mêlé à des chants discordants, lui eût fait connaître qu'ils étaient en belle humeur; et alors, s'approchant de la porte, au moyen d'une planche vacillante placée en travers sur le fossé, il frappa avec la main.

«Monsieur Gashford! dit l'homme qui vint ouvrir, retirant sa pipe de ses dents avec une surprise évidente. Par exemple, nous ne nous serions jamais attendus à tant d'honneur. Entrez, monsieur Gashford... entrez, monsieur.»

Gashford, sans se le faire dire deux fois, entra d'un air gracieux. Il y avait du feu dans la grille couverte de rouille; car, en dépit du printemps qui était déjà bien avancé, les nuits étaient fraîches, et Hugh s'y chauffait, en fumant sa pipe sur un tabouret, Dennis approcha une chaise, son unique chaise, pour le secrétaire, devant le foyer, et reprit lui-même sa place sur le tabouret qu'il avait quitté pour aller ouvrir au visiteur nocturne.

«Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau, monsieur Gashford? dit-il en reprenant sa pipe et le regardant de côté. Est-il venu des ordres du quartier général? Allons-nous nous mettre en train? Contez-nous ça, monsieur Gashford.

-- Oh! rien, rien, dit le secrétaire en lui faisant un signe de tête amical. Mais c'est égal, voilà la glace rompue; nous avons commencé la danse aujourd'hui... n'est-ce pas, Dennis?

-- Un bien petit commencement! répondit en grognant le bourreau; il n'y en a pas pour ma dent creuse.

-- Ni moi non plus, cria Hugh. Donnez-nous seulement quelque chose à faire où il y ait une vie au bout... oui, une vie au bout, notre bourgeois. Ha! ha!... à la bonne heure!

-- Mais, dit le secrétaire, de son expression de physionomie la plus hideuse et de son ton de voix le plus doux, vous ne voudriez pas que je vous donnasse quelque chose à faire avec la mort... la mort d'un homme au bout?

-- Je ne connais pas tout ça, répliqua Hugh. Je ne connais que ma consigne. Je m'en moque pas mal, moi.

-- Et moi donc? vociféra Dennis.

-- Les braves garçons! dit le secrétaire, d'une voix aussi pastorale que s'il recommandait au prône quelque rare merveille de valeur et de générosité. À propos...» Et ici il s'arrêta un moment, pour se chauffer les mains; puis les regardant en face soudainement: «Qui est-ce donc qui a jeté cette pierre aujourd'hui?

M. Dennis toussa et branla la tête, comme pour dire: «Ça, c'est un mystère.» Hugh restait assis et fumait en silence.

«Pas mal visé, dit le secrétaire, se chauffant encore les mains devant le feu. Je voudrais bien connaître le gaillard qui a fait ce coup-là.

-- Est-ce vrai? dit Dennis après l'avoir regardé en face, pour s'assurer qu'il parlait sérieusement. Est-ce que réellement vous tenez à le connaître, monsieur Gashford?

-- Certainement, répliqua le secrétaire.

-- Eh bien! sur l'honneur, dit le bourreau en riant de la gorge, et en montrant Hugh du bout de sa pipe, vous le voyez assis là: voilà votre gaillard. Mille pipes! monsieur Gashford, ajouta-t-il tout bas, en approchant de lui sa chaise et le poussant du coude, c'est une fine lame, allez! On a autant de peine à le retenir qu'un bouledogue à la niche. Sans moi, il allait vous jeter à bas ce catholique romain, et, en moins de rien, vous aviez une émeute.

-- Et pourquoi pas? cria Hugh d'une voix hargneuse, attrapant à la volée cette dernière observation. Qu'est-ce qu'on gagne à remettre toujours les choses? Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud; je ne connais que ça.

-- Ah! reprit Dennis, secouant la tête avec une espèce de pitié pour la candeur de son jeune ami; vous supposez donc que le fer est chaud, mon cher frère? Il faut échauffer le sang des gens avant de frapper le premier coup; il faut les mettre en humeur. Ce n'est pas le tout, voyez-vous, que d'aller faire quelques provocations, comme aujourd'hui. Si je vous avais laissé faire, vous alliez nous gâter tout pour demain, et ruiner nos affaires.

-- Dennis a parfaitement raison, dit Gashford d'un air doucereux. Parfaitement raison. Dennis a une grande connaissance du monde.

-- Comment ne connaîtrais-je pas le monde, moi qui aide tant de gens à en sortir?» fit le bourreau en riant avec une grimace, et prononçant sa plaisanterie à demi-voix derrière sa main.

Le secrétaire ne manqua pas de rire pour faire plaisir à Dennis; puis après, se tournant vers Hugh:

«Vous avez pu voir, dit-il, que la politique de Dennis est aussi la mienne. Vous avez vu, par exemple, comme je me suis laissé tomber dès la première attaque. Je n'ai fait aucune résistance; je n'ai rien fait pour provoquer une échauffourée. Grand Dieu! je m'en suis bien gardé.

-- Ma foi! c'est vrai, cria Dennis avec un rire bruyant; vous êtes tombé tout tranquillement, monsieur Gashford, et tout de votre long, qui plus est. Je me suis dit sur le moment: «Voilà M. Gashford fini.» Je n'ai jamais vu personne mieux étendu sur le dos, ni plus tranquillement que vous, à moins que ça ne fût un cadavre. C'est que c'est un rude jouteur, ce papiste-là; ça, c'est vrai.»

La figure de secrétaire, pendant que Dennis éclatait de rire en tournant ses yeux recoquillés du côté de Hugh, qui en faisait autant de son côté, aurait pu servir de modèle pour un portrait du diable. Il resta assis sans rien dire, jusqu'à ce que les autres eussent repris leur sérieux. Alors jetant un regard autour de lui:

«On est très agréablement ici, dit-il, si agréablement, Dennis, que, n'était le désir particulier que m'a témoigné milord que j'allasse souper avec lui, et voilà le moment d'y aller, je serais tenté de rester plus tard, au risque d'être arrêté en sortant sur mon chemin. Je suis venu vous trouver pour une petite affaire... oui... vous vous en doutez bien. Et vous ne pouvez manquer d'être flatté que j'aie pensé à vous pour cela. Si nous devions un jour être obligés... on ne peut pas répondre de ça, vous savez... La vie du monde est quelque chose de si incertain...

-- Je crois bien, monsieur Gashford, dit en l'interrompant le bourreau avec un signe de tête plein de gravité; en ai-je assez vu, moi, d'incertitudes en ce qui regarde l'existence de la vie du monde! en ai-je assez vu, de ces chances inattendues comme il en arrive! nom d'une pipe!»

Et, trouvant le sujet trop vaste pour pouvoir y suffire, il se remit à fumer sa pipe en regardant les autres.

«Je disais donc, reprit le secrétaire lentement et avec une intention marquée, que nous ne pouvons pas répondre de ce qui arrivera; et, si nous devions un jour être obligés d'avoir recours à la violence, milord (qui a souffert aujourd'hui toutes les impertinences qu'on peut souffrir) a fait choix de vous deux, parce que je vous ai recommandés comme de braves et solides garçons, sur lesquels on peut compter, pour vous donner l'agréable commission de punir cet Haredale. Arrangez-vous avec lui, ou ce qui lui appartient, comme vous l'entendrez, pourvu que vous ne lui fassiez pas de quartier, et que vous ne laissiez pas deux soliveaux de sa maison debout à la place où les a mis le charpentier. Pillez, brûlez, faites ce que vous voudrez, mais que tout ça dégringole; rasez-moi la place. Lui et tous ceux qui l'intéressent, mettez-les nus comme vers, comme des nouveau-nés que leurs mères viennent d'exposer sans abri. Vous m'entendez? dit Gashford faisant une pause et se pressant doucement les mains l'une contre l'autre.

-- Vous comprendre? notre bourgeois! cria Hugh. Vous vous expliquez assez clairement à présent; à la bonne heure, voilà qui s'appelle parler!

-- Je savais que cela vous ferait plaisir, dit Gashford en lui donnant une poignée de main, j'en étais sûr. Allons, bonsoir. Ne vous levez pas, Dennis, je trouverai bien mon chemin tout seul. Ce n'est peut-être pas la dernière fois que je reviendrai vous faire visite, et j'aime mieux aller et venir sans vous déranger. Je trouverai parfaitement bien mon chemin. Bonsoir.»

Et il était parti: il avait fermé la porte derrière lui. Les deux camarades s'entre-regardèrent avec un signe de satisfaction. Dennis, ranimant le feu:

«Ça m'a l'air, dit-il, de prendre tournure.

-- Oui-da! cria Hugh. Ça me va.

-- J'avais toujours entendu dire que maître Gashford, dit le bourreau, avait de la mémoire et une constance surprenante, qu'il ne savait pas ce que c'était qu'oubli et pardon... Buvons à sa santé.»

Hugh ne se fit pas prier; et, sans verser une goutte du liquide sur le plancher, en manière de libation, ils trinquèrent à la santé du secrétaire, de l'homme selon leur coeur.

CHAPITRE III.

Pendant que les passions les plus perverses des hommes les plus pervers travaillaient ainsi dans l'ombre, et que le manteau de la religion, dont ils se couvraient pour cacher les difformités les plus hideuses, menaçait de devenir le linceul de tout ce qu'il y avait d'honnête et de paisible dans la société, il y eut une circonstance qui changea la position de deux de nos personnages, dont nous nous sommes séparés depuis longtemps dans le cours de cette histoire, et que nous sommes obligés d'aller retrouver maintenant.

Dans une petite ville de province, en Angleterre, dont les habitants soutenaient leur existence par le travail de leurs mains, à tresser et préparer la paille pour les fabricants de chapeaux et autres articles de toilette et d'ornement de ce genre, vivaient sous un nom supposé, dans une pauvreté obscure, étrangers aux variations, aux plaisirs, aux soucis de ce monde, occupés seulement de gagner, à la sueur de leur front, leur pain quotidien, Barnabé et sa mère. Le pas d'un visiteur n'avait pas franchi le seuil de leur demeure dans les cinq ans qu'ils y avaient passés, depuis qu'ils étaient venus y chercher un asile; et jamais, dans cet intervalle, ils n'avaient renoué connaissance avec le monde auquel ils s'étaient dérobés à cette époque. La triste veuve n'avait pas d'autre pensée que de travailler en paix, et de se sacrifier corps et âme pour son pauvre fils. Si le bonheur avait pu jamais être le partage d'une femme en proie aux chagrins secrets qui la poursuivaient, elle aurait pu se croire heureuse à présent. La tranquillité, la résignation, l'amour dévoué qu'elle portait à un être auquel elle était si nécessaire, formaient le cercle étroit de ses joies tranquilles; et elle ne demandait qu'une chose: c'était de n'en pas voir la fin.

Quant à Barnabé, le temps avait coulé pour lui avec la rapidité du vent. Les jours et les années avaient passé sans éclaircir les nuages de sa raison, sans que l'aube qui devait dissiper la nuit, la sombre nuit de son intelligence, se fût encore levée pour lui. Souvent il restait assis des jours entiers, sur son petit banc, auprès du feu ou à la porte de la chaumière, occupé sans relâche du travail que lui avait enseigné sa mère, et prêtant l'oreille aux contes qu'elle lui répétait, pour le retenir sous ses yeux par l'appât de cette ruse innocente. Il ne se les rappelait jamais. Le conte de la veille était nouveau pour lui le lendemain, il l'entendait toujours avec le même plaisir; et, dans ses moments de tranquillité, il restait patiemment à la maison, écoutant les histoires de sa mère comme un petit enfant, et travaillant gaiement depuis le lever du soleil jusqu'au moment où la nuit l'empêchait de continuer son ouvrage.

D'autres fois, et dans ces moments-là elle avait bien du mal à gagner leur pain grossier, il allait errer à l'aventure depuis les premières heures du jour jusqu'à l'heure où le crépuscule avait fait place à la nuit. Presque personne dans le pays, même les petits enfants, n'avait de temps à perdre dans l'oisiveté, et il n'avait pas de camarade pour l'accompagner dans ses excursions sans but. D'ailleurs, quand il y en aurait eu une légion, ils n'auraient pas été tentés de le suivre. Mais il y avait bien dans le voisinage une vingtaine de chiens errants dont il aimait tout autant la compagnie. Il en prenait deux ou trois, quelquefois une demi-douzaine, qui l'escortaient en aboyant derrière ses talons, quand il partait pour quelque expédition qui devait durer tout le jour. Et le soir, quand ils rentraient ensemble, ils étaient tous fatigués de leur course boitillant ou tirant la langue. Barnabé seul, debout le lendemain dès le lever du soleil, comme si de rien n'était, reprenait, avec un cortège plus frais, le cours de ses promenades lointaines, et revenait de même. Dans tous ses voyages, Grip, au fond de son petit panier, sur le dos de son maître, ne manquait pas une partie; et, quand le beau temps les mettait de belle humeur, il n'y avait pas un chien dans la bande qui criât plus haut que le corbeau.

Leurs plaisirs étaient bien simples: une croûte de pain, avec une bouchée de viande, l'eau de la source ou du ruisseau, suffisaient à leurs repas. Barnabé s'amusait à marcher, à courir, à sauter, jusqu'à ce qu'il fut las; alors il se couchait sur l'herbe, ou le long du blé, ou à l'ombre de quelque grand chêne, suivant des yeux les nuages qui flottaient sur la surface d'un ciel d'azur, et écoutant le chant brillant de l'alouette qui s'élevait dans l'air. Et puis il y avait des fleurs champêtres à cueillir, le coquelicot d'un rouge éclatant, la jacinthe parfumée, le coucou ou la rose. Il y avait des oiseaux à regarder; des poissons, des fourmis, des insectes; des lapins ou des lièvres qui traversaient comme une flèche l'allée du bois et disparaissaient au loin dans le fourré. Il y avait des millions de créatures vivantes à étudier, à épier, qu'il accompagnait de ses battements de mains quand ils avaient fui de sa vue. À défaut de tout cela, ou pour varier son plaisir, il y avait le gai soleil à poursuivre à travers les feuilles et les branches des arbres, où il jouait à cache-cache avec lui, descendant bien avant, bien avant dans des creux semblables à une mare d'argent, où les rameaux frémissants baignaient leur feuillage en se jouant. Il y avait les douces senteurs de l'air par un soir d'été, quand il avait traversé les chants de trèfle et de fèves; le parfum des feuilles ou de la mousse humides; l'agitation vivante des arbres, dont les ombres changeantes suivaient tous les mouvements. Et puis après, quand il en avait assez de l'un ou de l'autre, ou même pour mieux savourer sa jouissance, il fermait les yeux, et il y avait un somme à faire au milieu de ces innocentes séductions de la campagne, avec le doux murmure du vent dont ses oreilles aimaient la musique, et tous les objets d'alentour dont le spectacle et le bruit se fondaient en un sommeil délicieux.

Leur hutte (car elle ne valait guère mieux) était placée sur les lisières de la ville, à une petite distance de la grande route, mais dans un endroit retiré, où il était bien rare qu'on rencontrât, dans aucune saison de l'année, quelques voyageurs égarés. Il y avait un petit morceau de terre qui en dépendait, et que Barnabé, dans ses accès de travail, arrangeait ou soignait par boutades. En dedans comme en dehors, la mère ne cessait jamais de travailler pour leur commune subsistance: la grêle, la pluie, la neige ou le soleil, tout cela lui était bien égal.