Chapter 18
-- Très probablement c'est ce qu'elle me dira; mais moi je lui répondrai; «Ce n'est pas du tout une plaisanterie; un monsieur qu'on dit votre mari, madame, quoique l'identité ne soit pas facile à constater après un laps de temps si considérable, est en prison. Sa vie est en danger; il est accusé d'assassinat. Or, madame, vous savez que votre mari est mort depuis bien, bien longtemps. Le monsieur dont il s'agit ne pourra donc pas être pris pour lui, pour peu que vous ayez la bonté de déclarer en justice, sous serment, quand il est mort et comment; mais que, quant au monsieur qu'on vous représente, et qui lui ressemble assez, à ce qu'il paraît, il n'est pas plus votre mari que moi. Une pareille déposition décidera l'affaire. Promettez-moi de la faire, madame, et je vais essayer de mettre en sûreté votre fils (un joli garçon, ma foi!) en attendant que vous nous ayez rendu ce petit service, après quoi je vous le ferai rendre sain et sauf. Si, au contraire, vous vous refusez à ce que je vous demande, j'ai grand'peur qu'il ne soit trahi, livré à la justice, qui, sans aucun doute, le condamnera à mort. Vous avez donc le choix; c'est à vous qu'il devra la vie ou la mort. Si vous refusez, le voilà pendu. Si vous consentez, le chanvre dont on doit faire la corde qui lui sera passée autour du cou n'est pas encore près de pousser.»
-- Il y a là une lueur d'espérance, cria le prisonnier.
-- Une lueur! répliqua son ami; dites une aurore radieuse, un beau et glorieux soleil. Chut! j'entends des pas à distance. Comptez sur moi.
-- Quand viendrez-vous me reparler de ça?
-- Aussitôt que je pourrai. Je voudrais pouvoir vous dire que ce sera demain. On vient nous dire que le temps de ma visita est expiré. J'entends tinter le trousseau de clefs. Pas un mot de plus là-dessus; on pourrait en surprendre quelque chose.»
Comme il finissait ces mots, la serrure tourna, et un guichetier apparut à la porte pour annoncer qu'il était l'heure pour les visiteurs de sortir.
«Déjà! dit Stagg d'un air patelin. C'est bien dommage; mais qu'y faire? Allons! du courage, mon ami; ce n'est qu'une méprise qui sera bientôt reconnue, et alors vous remonterez sur votre bête. Si ce charitable gentleman veut voir la complaisance de conduire seulement jusqu'au porche de la prison un pauvre aveugle, qui n'a d'autre récompense à lui offrir que ses prières, et de lui tourner la figure dans la direction de l'ouest, il fera un acte de charité. Merci, mon bon monsieur, je vous suis bien obligé.»
En disant ces mots, et, après s'être un moment arrêté à la porte pour tourner vers son ami son visage ricanant, il partit.
Le guichetier le reconduisit jusqu'au porche, puis il revint ouvrir et débarrer la porte du cachot, et, la tenant toute grande ouverte, il informa le prisonnier qu'il avait la liberté de se promener, pendant une heure, dans la cour voisine, si cela lui faisait plaisir.
Celui-ci répondit par un signe de tête qu'il acceptait, et, quand il se retrouva seul, il se mit à ruminer ce qu'il venait d'entendre dire à l'aveugle, et à peser la valeur des espérances que cette conversation récente avait éveillées dans son âme, tout en regardant machinalement et tour à tour, pendant ce temps-là, la clarté du jour au dehors, ou l'ombre projetée par un mur sur l'autre, et s'allongeant sur les dalles. La cour dont il jouissait n'était qu'un petit carré, rendu plus froid et plus sombre par la hauteur des murs dont il était entouré, et capable en apparence de donner le frisson au soleil même. La pierre dont elle était formée, nue, rude et dure, donnait, par contraste, même à Rudge, des pensées de campagne, de prairies et d'arbres verdoyants, avec un désir brûlant de prendre la clef des champs. Cependant il se leva, alla s'appuyer contre le chambranle de la porte et regarda l'azur éclatant du ciel, qui semblait sourire même à cet affreux repaire du crime. À voir le prisonnier, on pouvait croire qu'oubliant un moment sa prison, il se trouvait, par souvenir, étendu sur le dos dans quelque champ embaumé, où ses yeux poursuivaient les rayons du soleil à travers le mouvement des branches étendues sur sa tête... il y avait bien longtemps.
Tout à coup son attention fut attirée par un bruit de ferraille... il savait bien ce que c'était, car il avait tressailli tout à l'heure de s'entendre lui-même faire un bruit pareil en marchant pour sortir du cachot. Puis une voix se mit à chanter, et il vit l'ombre d'une personne se dessiner sur les dalles. Cette ombre s'arrêta... se tut brusquement, comme si le chanteur s'était rappelé tout à coup, après l'avoir un moment oublié, qu'il était en prison... puis le même bruit de ferraille, et l'ombre disparut.
Il se promena dans la cour de long en large, effarouchant les échos du tintement sonore de ses fers. Il y avait auprès de la porte de son cachot une autre porte, entr'ouverte comme la sienne.
Il n'avait pas fait une demi-douzaine de fois le tour de sa cour qu'en s'arrêtant à regarder cette porte. Il entendit encore le bruit de ferraille; puis il vit à la fenêtre grillée une figure, bien indistincte (le cachot était si sombre et les barreaux si épais!) puis, immédiatement après, parut un homme qui vint vers lui.
La solitude lui pesait, comme s'il y avait un an qu'il fût en prison. L'espoir d'avoir un camarade lui fit doubler le pas pour faire la moitié du chemin au-devant du nouveau venu.
Qui était cet homme? C'était son fils.
Ils s'arrêtèrent face à face, se dévisageant l'un l'autre. Lui, il recula tout honteux, malgré lui: quant à Barnabé, en proie à des souvenirs imparfaits et confus, il se demandait, où il avait déjà vu cette figure-là. Il ne fut pas longtemps incertain: car tout à coup, portant sur lui les mains, et le colletant pour le jeter à terre, il lui cria:
«Ah! je sais, c'est vous le voleur!»
Rudge d'abord, au lieu de répondre, baissa la tête et soutint la lutte en silence; mais, voyant que l'agresseur était trop jeune et trop fort pour lui, il releva la tête, le regarda fixement entre les deux yeux, et lui dit:
«Je suis ton père.»
Cette parole produisit un effet magique: Barnabé lâche prise à l'instant, recule, et le regarde effrayé; puis, par un élan subit, il lui passe les bras autour du cou, et lui presse la tête contre ses joues.
Oui, oui, c'était son père: il n'en pouvait douter. Mais où donc était-il resté si longtemps, laissant sa mère toute seule, ou, ce qui était bien pis, seule avec son pauvre idiot d'enfant? Était- elle réellement maintenant heureuse et à son aise, comme on avait voulu le lui faire croire? Où était-elle? N'était-elle pas près d'eux? Ah! bien sûr elle n'était pas heureuse, la pauvre femme, si elle savait son fils en prison Oh! non.
À toutes ces questions précipitées, l'autre ne répondit pas un mot: il n'y eut que Grip qui croassa de toutes ses forces, sautillant autour d'eux, tout autour, comme s'il les enveloppait dans un cercle magique, pour invoquer sur eux toutes les puissances du mal.
CHAPITRE XXI.
Pendant le cours de cette journée, tous les régiments de Londres ou des environs furent de service dans quelque quartier de la ville. Les troupes régulières et la milice, dispersées en province, reçurent l'ordre, dans chaque caserne et dans chaque poste à vingt-quatre heures de marche, de commencer à se diriger sur la capitale. Mais les troubles avaient pris une proportion si formidable, et, grâce à l'impunité, l'émeute était devenue si audacieuse, que la vue de ces forces considérables, continuellement accrues par de nouveaux renforts, au lieu de décourager les perturbateurs, leur donna l'idée de frapper un coup plus violent et plus hardi que tous les attentats des jours précédents, et ne servit qu'à allumer dans Londres une ardeur de révolte qu'on n'y avait jamais vue, même dans les anciens temps de la révolution.
Toute la veille et tout ce jour-là, le commandant en chef essaya de réveiller chez les magistrats le sentiment de leur devoir, et, en particulier chez le lord-maire, le plus poltron et le plus lâche de tous. À plusieurs reprises, on détacha, dans ce but, des corps nombreux de soldats vers Mansion-House pour attendre ses ordres. Mais, comme ni menaces ni conseils ne faisaient rien sur lui, et que la troupe restait là en pleine rue, sans rien faire de bon, exposée plutôt à de mauvaises conversations, ces tentatives louables firent plus de mal que de bien. Car la populace, qui n'avait pas tardé à deviner les dispositions du lord-maire, ne manquait pas non plus d'en tirer avantage pour dire que les autorités civiles elles-mêmes étaient opposées aux papistes, et n'auraient pas le coeur de tourmenter des gens qui n'avaient pas d'autre tort que de penser comme elles. Bien entendu que c'était surtout aux oreilles des soldats qu'on faisait résonner ces espérances, et les soldats, qui, de leur côté, naturellement, n'ont pas de goût pour se battre contre le peuple, recevaient ces avances avec assez de bienveillance, répondant à ceux qui leur demandaient s'ils iraient volontiers tirer sur leurs compatriotes: «Non! de par tous les diables!» montrant enfin des dispositions pleines de bonté et d'indulgence. On fut donc bientôt persuadé que les militaires n'étaient pas des _soldats du pape_, et n'attendaient que le moment de désobéir aux ordres de leurs chefs pour se joindre à l'émeute. Le bruit de leur répugnance pour la cause qu'ils avaient à défendre, et de leur inclination pour celle du peuple, se répandit de bouche en bouche avec une étonnante rapidité, et, toutes les fois qu'il y avait quelque militaire écarté à flâner dans les rues ou sur les places, il se formait aussitôt un rassemblement autour de lui: on lui faisait fête, on lui donnait des poignées de main, on lui prodiguait toutes les marques possibles de confiance et d'affection.
Cependant la foule était partout. Plus de déguisement, plus de dissimulation; l'émeute allait tête levée dans toute la ville. Un des insurgés voulait-il de l'argent, il n'avait qu'à frapper à la porte de la première maison venue, ou à entrer dans une boutique, pour en demander au nom de l'Émeute: il était sûr de voir sa demande sur-le-champ satisfaite. Les citoyens paisibles ayant peur de leur mettre la main sur le collet quand ils marchaient seuls et isolés, il n'y avait pas de danger qu'on allât leur chercher querelle quand ils étaient en corps nombreux. Ils se rassemblaient dans les rues, les traversaient selon leur bon plaisir, et concertaient publiquement leurs plans. Le commerce était arrêté, presque toutes les boutiques fermées. Presque sur toutes les maisons était déployé un drapeau bleu, en gage d'adhésion à la cause populaire. Il n'y avait pas jusqu'aux juifs de Houndsditch, dans le quartier de Whitechapel, qui écrivaient sur leurs portes et leurs volets: «C'est ici la maison d'un vrai et fidèle protestant.» La foule faisait loi, et jamais loi ne fut acceptée avec plus de crainte et d'obéissance.
Il était à peu près six heures du soir quand un vaste attroupement se précipita dans Lincoln's-Inn-Fields par toutes les avenues, et là se divisa, évidemment d'après un plan préconçu, en diverses branches. Ce n'est pas que l'arrangement prémédité fut connu de toute la foule: c'était le secret de quelques meneurs qui, venant se mêler aux autres, à mesure qu'ils arrivaient sur les lieux, et les distribuant dans tel ou tel détachement, exécutaient le mouvement avec autant du rapidité que si c'eût été une manoeuvre faite au commandement, et que chacun eût eu son poste assigné d'avance.
Tout le monde savait, du reste, que la bande la plus considérable, comprenant à peu près les deux tiers de la masse, était désignée pour l'attaque du Newgate. Elle se formait de tous les perturbateurs qui s'étaient distingués dans les premiers troubles; de tous ceux que la rumeur publique signalait comme des gens de résolution et d'audace, des hommes d'action; de tous ceux qui avaient eu des camarades arrêtés dans les affaires des jours précédents, enfin d'un grand nombre de parents ou d'amis de criminels détenus dans la prison. Cette dernière classe de héros ne renfermait pas seulement les bandits les plus désespérés et les plus redoutables de Londres; on y voyait aussi quelques personnes comparativement honnêtes. Plus d'une femme s'était habillée en homme pour aller aider à la délivrance d'un fils ou d'un frère. Il y avait les deux fils d'un condamné à mort, dont la sentence devait être exécutée le surlendemain, en compagnie de trois autres criminels. Combien de mauvais sujets dont les camarades avaient été emprisonnés pour filouterie! Et aussi que de misérables femmes, parias du genre humain, qui allaient là pour faire relâcher quelque autre créature de bas étage comme elles, ou peut- être entraînées, Dieu seul pourrait le dire, par un sentiment général de sympathie qui les intéressait à tous les malheureux sans espoir!
De vieux sabres, et de vieux pistolets sans poudre ni balles; des marteaux de forge, des couteaux, des scies, des haches, des armes pillées dans des étals de boucherie; une véritable forêt de barres de fer et de massues de bois; des échelles longues, pour escalader les murs, portées par une douzaine d'hommes; des torches allumées, des étoupes enduites de poix, de soufre, de goudron, des pieux arrachés à des palissades ou à des haies; jusqu'à des béquilles enlevées à des mendiants estropiés dans les rues: voilà quelles étaient leurs armes. Quand tout fut prêt, Hugh et Dennis, aux côtés de Simon Tappertit, prirent la tête; et derrière eux se pressa la foule, mouvante et grondante comme une mer qui marche.
Au lieu de descendre tout droit d'Holborn à la prison, comme tout le monde s'y attendait, les chefs de la troupe prirent par Clerkenvall, et se répandant dans une rue paisible, s'arrêtèrent devant une boutique de serrurier... _À la clef d'or_.
«Tapez à la porte, cria Hugh aux gens qui étaient près de lui. Il nous faut ce soir un homme du métier. Enfoncez plutôt la porte, si on ne vous répond pas.»
La boutique était fermée. La porte et les volets étaient de force et de taille; on avait beau taper, rien ne bougeait. Mais quand la foule impatiente se fut avisée de crier: «Mettons le feu à la maison,» et que les torches s'avancèrent pour mettre la menace à exécution, la croisée du premier s'ouvrit toute grande, et le brave vieux serrurier se dressant à la fenêtre:
«Eh bien! canaille, dit-il, qu'est-ce que vous me voulez? Venez- vous me rendre ma fille?
-- Pas de questions, mon vieux, répondit Hugh en faisant signe de la main à ses camarades de le laisser parler. Pas de questions; mais dépêchez-vous de descendre avec les outils de votre état. Nous avons besoin de vous.
-- Besoin de moi! cria le serrurier jetant un coup d'oeil sur l'uniforme qu'il portait. Eh bien! si bien des gens de ma connaissance n'étaient pas des coeurs de poulets, il y a déjà quelque temps que vous n'auriez plus besoin de moi. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, mon garçon, et vous aussi, les autres. Vous avez là parmi vous une vingtaine de gens que je vois et que je connais bien, et que je regarde, à partir de ce moment, comme des hommes morts. Tenez! filez, vous avez encore le temps de faire l'économie d'un enterrement; sans cela, avant qu'il soit longtemps, vous n'aurez plus qu'à commander vos cercueils.
-- Voulez-vous descendre? cria Hugh.
-- Voulez-vous me rendre ma fille, brigand? cria le serrurier.
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua Hugh. Allons! camarades, mettons le feu à la porte.
-- Arrêtez! cria le serrurier d'une voix qui les fit trembler, en leur présentant la gueule de son fusil. Faites plutôt faire la besogne par un vieux; ce serait dommage de tuer cet innocent.»
Le jeune gars qui tenait la torche, et qui s'était accroupi devant la porte pour y mettre le feu, se hâta de se lever à ces mots et recula de quelques pas. Le serrurier promena ses yeux sur les visages qui lui faisaient face, en abaissant son arme dirigée sur le pas de sa porte. La crosse de son fusil fixée contre son épaule n'avait pas besoin d'autre appui, elle était ferme comme un roc.
«Je préviens l'individu qui va faire ça de commencer par dire son _In manus_, ajouta-t-il d'une voix sûre; je ne le prends pas en traître.»
Arrachant à un de ses voisins la torche qu'il portait, Hugh s'avançait en jurant comme un possédé, quand il fut arrêté par un cri vif et perçant, et en levant les yeux il vit un vêtement flottant au haut de la maison.
Alors on entendit encore un cri, puis un autre; puis une voix perçante s'écria: «Simon est-il en bas?» En même temps un grand col maigre s'allongea sur la fenêtre de la mansarde, et Mlle Miggs, dont la forme indistincte commençait à être moins manifeste sous l'influence du crépuscule se mit à crier avec frénésie:
«Ah! mes chers messieurs, laissez-moi, laissez-moi entendre Simon me répondre de ses propres lèvres. Parlez-moi, Simon; parlez-moi donc!»
M. Tappertit, qui n'était pas autrement flatté de cette faveur, leva les yeux pour la prier de se taire et lui donner l'ordre de descendre ouvrir la porte, parce qu'ils avaient besoin de son maître, et qu'il ne ferait pas bon leur désobéir.
«Ô mes bons messieurs, cria Mlle Miggs. Ô mon précieux, précieux Simon!
-- Dites donc, avez-vous bientôt fini vos bêtises? répliqua M. Tappertit. Descendez donc plutôt nous ouvrir la porte... Gabriel Varden, relevez votre fusil, ou vous n'en serez pas le bon marchand.
-- Ne vous inquiétez pas de son fusil, cria Miggs, Simon et messieurs, j'ai versé dans le canon une chope de petite bière.»
La foule poussa un grand cri de joie, qui fut bientôt suivi d'un grand éclat de rire. «N'ayez pas peur qu'il parte, quand il serait chargé jusqu'à la gueule, continua Miggs, Simon et messieurs, je suis enfermée dans la mansarde, la petite porte à droite, quand vous croirez être tout en haut de la maison; et, par parenthèse, prenez garde, en montant les dernières marches du coin, de ne pas vous cogner la tête contre les poutres et de ne pas marcher sur le côté: vous tomberiez à travers le plafond dans la chambre à deux lits du premier étage, car le plafond est mince, je vous en préviens. Simon et messieurs, je suis enfermée ici pour plus du sûreté; mais ils auront beau faire, mon intention a toujours été et sera toujours de marcher dans la bonne cause, la sainte cause... Je renonce au pape de Babylone, et à toutes ses oeuvres intérieures et extérieures. Foin du païen!... Je sais bien que mon opinion n'est pas grand'chose (et ici sa voix devenait de plus en plus criarde et perçante), puisque je ne suis qu'une pauvre domestique, et par conséquent un objet d'humiliation; mais ça ne m'empêchera pas de dire ce que je pense, et de me confier dans l'appui de ceux qui pensent comme moi.»
Une fois que Miggs eut déclaré que le fusil était hors de service, personne ne s'avisa plus de s'amuser à l'écouter, et on la laissa bavarder à son aise. Les assiégeants dressèrent une échelle contre la fenêtre où se tenait le serrurier, et, malgré la résistance de son courage obstiné, on eut bientôt forcé l'entrée en cassant un carreau et en mettant le châssis en pièces. Après avoir distribué quelques bons coups autour de lui, il se trouva sans défense au milieu d'une populace furieuse qui inondait la chambre et ne présentait plus partout qu'une masse confuse de figures inconnues, à la fenêtre et à la porte.
On était très irrité contre lui, car il avait blessé deux hommes grièvement, et on invitait d'en bas ceux qui étaient montés à l'apporter pour le pendre à un réverbère. Mais Gabriel restait indomptable, et, regardant tour à tour Hugh et Dennis qui lui tenaient chacun un bras, et Simon Tappertit qui lui faisait face:
«Vous m'avez déjà volé ma fille, disait-il, ma fille qui m'est plus chère que la vie; vous pouvez bien me prendre aussi la vie, si vous voulez. Je remercie Dieu d'avoir permis que j'aie pu dérober ma femme à cette scène, et de m'avoir donné un coeur qui ne demandera pas quartier à des gens comme vous.
-- Oui, oui, disait M. Dennis, vous avez raison. Vous êtes un brave homme, et vous ne pouvez pas montrer plus de coeur pour votre âge. Bah! qu'est-ce que ça vous fait, un réverbère ce soir, ou un lit de plume dans dix ans d'ici? Voilà-t-il pas une belle affaire!»
Le serrurier lui lança un regard dédaigneux sans lui rien répondre.
«Pour ma part, dit le bourreau, qui trouvait particulièrement de son goût l'idée du réverbère, j'honore vos principes et je les partage. Quand je rencontre des gens aussi bien pensants (et ici il colora son discours par un bon gros juron), je suis tout prêt à leur épargner, comme à vous, la moitié du chemin... N'avez-vous pas quelque part par là un bon bout de corde? Si vous n'en avez pas, ne vous inquiétez pas; un mouchoir fera l'affaire tout de même.
-- Pas de bêtises, maître! murmura Hugh en saisissant rudement Varden par l'épaule. Faites ce qu'on vous dit. Vous saurez bientôt ce qu'on vous demande. Allons! faites.
-- Je ne ferai rien du tout de ce que vous me demanderez ni vous, ni tout autre coquin de la bande, répondit le serrurier. Si vous vous attendez à obtenir de moi quelque service, vous pouvez vous épargner la peine de me dire ce que c'est. Je vous en préviens d'avance, je ne ferai rien pour vous.
M. Dennis fut si touché de la constance du vieux grognard, qu'il protesta, presque la larme à l'oeil, qu'il y aurait de la cruauté à faire violence à ses inclinations et que, pour sa part, il ne voudrait pas avoir pareil tort sur la conscience. Ce gentleman, disait-il, avait déjà déclaré à plusieurs reprises qu'il lui était égal qu'on l'exécutât; en conséquence, il regardait comme un devoir pour eux, en leur qualité de populace civilisée et éclairée, de l'exécuter en effet. On n'avait pas, comme il le faisait observer, on n'avait pas tous les jours la bonne fortune de pouvoir s'accommoder aux voeux des gens dont on était assez malheureux pour ne pas partager la manière de voir. Mais, puisqu'ils étaient justement tombés sur un individu qui exprimait un désir auquel ils pouvaient raisonnablement satisfaire (et, pour sa part, il ne demandait pas mieux que d'avouer que, dans son opinion, ce désir faisait honneur à ses sentiments), il espérait bien qu'on se déciderait à lui passer sa fantaisie avant d'aller plus loin. C'était un exercice qui, avec un peu d'habileté et de dextérité, ne demandait pas plus de cinq minutes pour s'accomplir à l'entière satisfaction des deux parties; et, quoique sa modestie l'empêchât de faire lui-même son propre éloge, il demandait la permission de dire qu'il avait dans ces matières des connaissances pratiques assez connues, et que comme il était en même temps d'un caractère obligeant et serviable, il se ferait un véritable plaisir d'exécuter le gentleman.
Ces observations, débitées à la foule qui l'entourait, au milieu d'un tapage et d'un brouhaha effroyables, furent reçues avec grande faveur, peut-être moins à cause de l'éloquence du bourreau que de l'entêtement obstiné du serrurier. Gabriel était dans un péril imminent, et il le savait bien; mais il gardait un silence constant, et n'aurait pas ouvert davantage la bouche, quand on aurait débattu devant lui la question de savoir si on ne le ferait pas rôtir à petit feu.
Pendant que le bourreau parlait, il y eut quelque agitation et quelque confusion sur l'échelle, et aussitôt qu'il eut cessé, au grand désappointement de la foule qui était en bas et qui n'avait pas eu le temps d'apprendre ce qu'il venait de dire, ni d'y répondre par ses acclamations, quelqu'un cria par la fenêtre:
«Il a les cheveux gris, il est vieux; ne lui faites pas de mal.»
Le serrurier se retourna vivement du côté d'où venaient ces paroles de pitié, et fixant un regard assuré sur ceux qui étaient là le long de l'échelle sans rien faire, accrochés les uns aux autres.