Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 17

Chapter 173,854 wordsPublic domain

-- Ma foi! je ne sais pas. Quel dommage que vous soyez catholique! Pourquoi n'êtes-vous pas protestant? Vous ne seriez pas compromis dans tout ce gâchis... Il y a de grands personnages au fond de tous ces troubles... Mon Dieu! mon Dieu! quel ennui que d'être un homme public! Repassez dans la journée. Voulez-vous que je vous donne un porte-javeline[5]? Ou bien, tenez, je peux disposer du constable Philips... celui-là est libre aujourd'hui. Il n'est pas encore trop vieux pour son âge; il n'y a que les jambes qui ne sont pas solides; mais, en le mettant à une fenêtre, le soir, à la chandelle, il aurait encore l'air assez jeune, et il leur ferait une peur du diable... Mon Dieu! mon Dieu! eh bien, nous verrons ça.

-- Arrêtez! cria M. Haredale en poussant la porte que le concierge voulait fermer violemment, et en parlant d'un ton animé; milord maire, ne vous en allez pas, s'il vous plaît. J'ai là un homme qui a commis un assassinat, il y a vingt-huit ans. Je n'ai qu'un mot à vous dire et à prêter serment devant vous, pour vous mettre à même de le faire mettre en prison en attendant l'instruction. Je ne vous demande, pour le moment, que de le mettre en lieu sûr. Le moindre retard peut le faire tomber entre les mains des émeutiers.

-- Ah! mon Dieu! mon Dieu! cria le lord-maire, qu'est-ce que je vais devenir? Dieu du ciel... il y a de grands personnages au fond de tous ces troubles, vous savez... vraiment, je ne peux pas.

-- Milord, dit M. Haredale, la victime était mon propre frère. Je lui ai succédé dans ses biens: il n'a pas manqué de langues traîtresses dans le temps pour faire circuler tout bas le bruit que j'étais pour quelque chose dans cet horrible assassinat; oui, moi, moi qui l'aimais, Dieu le sait, si tendrement! Enfin, voici le moment venu, après tant d'années d'angoisse et de misères, de le venger, et de mettre au jour un crime si artificieux et si diabolique qu'il n'a pas son pareil. Chaque minute de retard de votre part peut délier les mains sanglantes de ce misérable, et le faire échapper à la justice. Milord, je vous somme de m'entendre, et d'expédier cette affaire sur-le-champ.

-- Mon Dieu! mon Dieu! cria le chef de la magistrature, mais vous savez bien que ce n'est pas l'heure de mes séances... je ne vous comprends pas d'agir avec cette insistance indiscrète... vous ne devez pas... réellement vous ne devez pas... et encore je parierais que, vous aussi, vous êtes catholique?

-- C'est vrai, dit M. Haredale.

-- Dieu du ciel! je crois que tout le monde se fait catholique exprès pour m'ennuyer et me tourmenter. Vous aviez bien besoin de venir ici: ils vont venir, à leur tour, mettre le feu, c'est sûr, à Mansion-House, et c'est à vous que nous en aurons l'obligation. Faites enfermer votre prisonnier, monsieur, donnez-lui un gardien... et... et... repassez à l'heure des séances... alors nous verrons.»

Avant que M. Haredale eût seulement le temps de répliquer, le bruit d'une porte qui se ferma et des verrous qu'on tira en dedans lui annonça que le lord-maire venait de faire retraite dans sa chambre à coucher, et que toute réclamation serait désormais inutile. Les deux clients déconfits se retirèrent ensemble, et le concierge ferma la porte derrière eux.

«Et voilà comme il me congédie! reprit le vieux gentleman, sans que je puisse obtenir de lui aide ni justice Qu'est-ce que vous allez faire, monsieur?

-- Je vais essayer d'autre chose, répondît M. Haredale, qui était déjà remonté sur son cheval.

-- Je vous assure que je vous plains, et d'autant plus que nous sommes tous les deux dans le même cas. Je ne suis pas sûr d'avoir ce soir une maison à vous offrir: laissez-moi vous l'offrir, au moins, pendant qu'elle est encore debout. Pourtant, en y réfléchissant, ajouta le vieux gentleman en remettant dans sa poche son portefeuille qu'il avait déjà tiré, je ne veux pas vous donner ma carte: car, si on la trouvait sur vous, cela pourrait vous mettre encore dans l'embarras. Je m'appelle Langdale; je suis marchand de vin distillateur; je demeure à Holborn-Hill. Si vous venez me voir, vous serez là bienvenu.»

M. Haredale s'inclina et piqua des deux, tout près de la chaise, comme auparavant, pour se rendre chez sir John Fielding, qui passait pour un magistrat actif et résolu; il était d'ailleurs déterminé, si les émeutiers venaient à l'attaquer, à exécuter lui- même l'assassin de ses propres mains, plutôt que de le laisser échapper.

Ils arrivèrent cependant à la demeure du magistrat, sans encombre: car l'émeute, comme nous l'avons vu, était occupée à concerter des plans plus profonds, et il frappa à la porte. Comme le bruit s'était généralement répandu que sir John avait été mis au ban par les émeutiers, sa maison avait été gardée toute la nuit par des agents de la police. L'un d'eux, sur la déclaration de M. Haredale, jugeant l'affaire assez importante pour l'introduire devant le magistrat, lui procura sur-le-champ une audience.

On ne perdit pas de temps pour délivrer un mandat d'arrêt, afin de mettre l'assassin à Newgate, bâtiment neuf qui venait d'être récemment achevé à grands frais, et que l'on considérait comme une prison d'une force respectable. Quand on eut le mandat, trois agents de police garrottèrent l'accusé de nouveau: car, dans les efforts qu'il avait faits en se débattant en voiture, il s'était dégagé de ses menottes. Ils le bâillonnèrent pour qu'il ne pût pas appeler à son secours, dans le cas où l'on aurait à traverser quelque rassemblement, et prirent place dans la chaise, à côté de lui. Ils étaient bien armés et formaient une escorte formidable: cependant ils prirent encore la précaution de baisser les stores pour faire croire qu'il n'y avait personne dans la voiture, et recommandèrent à M. Haredale de prendre les devants pour ne pas attirer l'attention en ayant l'air d'être avec eux.

On eut bientôt lieu de s'applaudir de ces mesures de prudence: car, en prenant rapidement le chemin de la Cité, ils eurent à traverser quelques groupes qui, sans aucun doute, auraient arrêté la chaise, s'ils avaient pu se douter qu'il y eût quelqu'un dedans. Mais les gens qui se trouvaient à l'intérieur se tenant cois, et le cocher ne s'amusant pas à provoquer des questions, ils arrivèrent bientôt à la prison, et, une fois là, ils firent sortir l'homme et le coffrèrent, en un clin d'oeil, dans la lugubre enceinte de Newgate.

Les yeux ardents de M. Haredale le suivirent avec attention, jusqu'à ce qu'il l'eut vu enchaîné, et bien barricadé dans son cachot. Bien plus, il avait déjà quitté la prison, et se trouvait dans la rue, qu'il passait encore les mains sur les plaques de fer de la porte, et tâtait la pierre de ces fortes murailles, comme pour s'assurer que ce n'était pas un songe, et pour se féliciter de voir que tout cela était si solide, si impénétrable, si froid. Ce ne fut qu'après avoir perdu de vue la prison et regardé les rues encore vides, sans mouvement et sans vie, à cette heure matinale, qu'il sentit de nouveau le poids qu'il avait sur le coeur; qu'il retrouva ses angoisses et ses tortures pour les malheureuses femmes qu'il avait laissées chez lui, quand il avait un chez lui: car sa maison détruite n'était plus elle-même qu'un des grains du long rosaire de ses regrets.

CHAPITRE XX.

Le prisonnier, laissé à lui-même, s'assit sur son grabat, et, les coudes sur ses genoux, son menton dans ses mains, resta plusieurs heures de suite dans cette attitude. Il serait difficile de dire quelle était, pendant ce temps, la nature de ses réflexions. Elles n'étaient point distinctes; et, sauf quelques éclairs de temps en temps, elles n'avaient pas trait à sa condition présente, ni à la suite de circonstances qui l'avait amené là. Les craquelures des dalles de son cachot, les rainures qui séparaient les pierres de taille dont se composait la muraille, les barreaux de sa fenêtre, l'anneau de fer rivé dans le parquet... tout cela se confondait à sa vue d'une manière étrange, et lui créait un genre inexplicable d'amusement et d'intérêt qui l'absorbait tout entier. Et, quoique au fond de chacune de ses pensées il y eût un sentiment pénible de son crime et une crainte constante de la mort, ce n'était que la douleur vague qu'éprouve le malade dans son sommeil, lorsque son mal le poursuit au milieu même de ses songes, lui ronge le coeur au sein de ses plaisirs imaginaires, lui gâte les meilleurs banquets, prive de toute sa douceur la musique la plus suave, empoisonne son bonheur même, sans être cependant une sensation palpable et corporelle; fantôme sans nom, sans forme, sans présence visible; corrompant tout sans avoir d'existence réelle; se manifestant partout, sans pouvoir être perçu, saisi, touché nulle part, jusqu'à l'heure où le sommeil s'en va et laisse la place à l'agonie qui s'éveille.

Longtemps après, la porte de son cachot s'ouvrit. Il leva les yeux, vit entrer l'aveugle, et retomba dans sa première attitude.

Guidé par le souffle de sa respiration, le visiteur s'avança vers son lit, s'arrêta près de lui, et, étendant la main pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, resta longtemps silencieux.

«Ce n'est pas bien, Rudge. Ce n'est pas bien,» finit-il par dire.

Le prisonnier trépigna du pied en se détournant de lui, sans rien répondre.

«Comment donc vous êtes-vous laissé prendre? demanda-t-il, et où cela? Vous ne m'avez jamais confié tout votre secret. N'importe, je le sais maintenant. Eh bien! lui demanda-t-il encore en se rapprochant de lui, comment cela est-il arrivé et dans quel endroit?

-- À Chigwell, dit l'autre.

-- À Chigwell? pour quoi faire alliez-vous là?

-- Parce que, répondit-il, je voulais justement visiter l'homme sur lequel je suis tombé; parce que j'y étais entraîné par lui et par le Destin; parce que j'y étais poussé par quelque chose de plus fort que ma volonté. Quand je l'ai vu veiller dans la maison où elle demeurait, tant de nuits de suite, j'ai reconnu sur-le- champ que je ne pourrais jamais lui échapper... jamais! et quand j'ai entendu la cloche...»

Il frissonna; il marmotta entre ses dents qu'il faisait un froid glacé; il se promena à grands pas de long en large dans son étroit cachot, se rassit, et reprit son ancienne posture.

«Vous disiez donc, reprit l'aveugle après quelque temps de silence, que, lorsque vous avez entendu la cloche...

-- Laissez la cloche tranquille, voulez-vous? répliqua l'autre d'une voix précipitée. Il me semble l'entendre encore.»

L'aveugle tourna vers lui sa figure attentive et curieuse, pendant que l'autre, sans y faire attention, continua de parler.

«J'étais allé à Chigwell pour y trouver l'émeute. J'avais été tellement traqué et poursuivi par cet homme, que je n'espérais plus de salut qu'en me cachant dans la foule. Ils étaient déjà partis; je me suis mis à les suivre, quand elle a cessé...

-- Quand elle a cessé? qui donc?

-- La cloche. Ils avaient quitté la place. J'espérais trouver encore quelque traînard attardé là, et j'étais à chercher dans les ruines, quand j'entendis... (Il tira péniblement son souffle de sa poitrine et passa sa manche sur son front)... quand j'entendis sa voix.

-- Qu'est-ce qu'elle disait?

-- N'importe: je ne sais pas; j'étais alors au pied de la tour où j'ai commis le...

-- Oui, dit l'aveugle en agitant la tête avec un calme parfait... je comprends.

-- Je grimpai l'escalier, ou du moins ce qu'il en restait, dans l'intention de me cacher jusqu'à son départ; mais il m'entendit et me suivit au moment même où je mettais le pied sur les cendres encore chaudes.

-- Vous auriez dû vous cacher contre le mur, ou jeter l'homme en bas, ou le poignarder, dit l'aveugle.

-- Vous croyez ça; vous ne savez donc pas qu'entre cet homme et moi il y en avait un autre qui le guidait (je le voyais, moi, s'il ne le voyait pas, lui), et qui dressait sur sa tête une main sanglante. C'était justement dans la chambre du premier, où lui et moi nous nous sommes regardés en face la nuit du meurtre, et, où avant de tomber il a levé sa main comme cela, fixant sur moi les yeux. Je savais bien que c'était là aussi que je finirais par être traqué.

-- Vous avez l'imagination forte, dit l'aveugle avec un sourire.

-- Vous n'avez qu'à baigner la vôtre dans le sang, et vous verrez si elle ne deviendra pas aussi forte que la mienne.»

En même temps il poussa un gémissement, il se balança sur son lit, et levant les yeux pour la première fois, il dit d'une voix basse et caverneuse:

«Vingt-huit ans! vingt-huit ans! Et dans tout ce temps-là il n'a jamais changé; il n'a pas vieilli; il est resté toujours le même. Il n'a pas cessé d'être devant moi; la nuit, dans l'ombre; le jour, au grand soleil; à la lueur du crépuscule, au clair de la lune, à la clarté de la flamme, de la lampe, de la chandelle, et aussi dans les ténèbres les plus profondes: toujours le même! En compagnie, dans la solitude, à terre, à bord; quelquefois il me laissait des mois, quelquefois il ne me quittait plus. Je l'ai vu, sur mer, venir se glisser, dans le fort de la nuit, le long d'un rayon de la lune sur l'eau paisible. Et je l'ai vu aussi, sur les quais, sur les places, la main levée, dominant, au centre de la foule empressée, qui allait à ses affaires sans savoir l'étrange compagnon qu'elle avait avec elle dans ce revenant silencieux. Imagination! dites-vous. N'êtes-vous pas un homme en chair et en os? Et moi, ne le suis-je pas? Ne sont-ce pas des chaînes de fer que je porte là, rivées par le marteau du serrurier? ou bien croyez-vous que ce soient des imaginations que je puisse dissiper d'un souffle?»

L'aveugle l'écoutait en silence.

«Imagination! c'est donc en imagination que je l'ai tué? c'est donc en imagination qu'en quittant la chambre où il gisait, j'ai vu la figure d'un homme regarder derrière une porte obscure, et montrer clairement, dans son expression d'effroi, qu'elle me soupçonnait du coup! Je ne me rappelle donc pas bien que j'ai commencé par lui parler doucement, que je me suis approché de lui tout doucement, tout doucement, le couteau encore tout chaud dans ma manche! C'est donc une imagination qu'il est mort, comme je le vois encore! Il n'a donc pas chancelé contre l'angle du mur où je l'avais fait reculer? Et là, le sang lui noyait le coeur; il n'est peut-être pas resté debout dans le coin, roide mort, sans tomber par terre? Je ne l'ai donc pas vu un instant, comme je vous vois, droit sur ses pieds... mais mort?»

L'aveugle, qui entendit qu'en disant ces mots il venait de se lever tout debout, lui fit signe de se rasseoir sur son lit; mais l'autre n'y prit seulement pas garde.

«C'est alors que me vint la première idée de faire retomber sur lui le soupçon du crime; c'est alors que je le revêtis de mes habits, et que je le tirai tout du long de l'escalier jusqu'à la pièce d'eau. Je ne me rappelle donc pas bien encore le bruit crépitant des bulles d'eau qui montèrent à la surface quand je l'eus roulé dedans? Je ne me rappelle donc pas avoir essuyé sur ma figure l'eau qu'il fit rejaillir jusque sur moi en tombant, et qui me semblait sentir le sang?

«Je ne suis peut-être pas retourné chez moi après ce temps-là? Et, grand Dieu! que cela me prit de temps!... Je ne me suis pas présenté à ma femme, et je ne lui ai pas raconté la chose? Je ne l'ai pas vue tomber à la renverse, et, quand j'ai voulu la relever, elle ne m'a donc pas repoussé avec force, comme si je n'avais été qu'un enfant, tachant de sang la main dont elle m'avait serré le poignet? Tout ça, c'est donc de l'imagination?

«Elle ne s'est peut-être pas jetée à genoux pour appeler le ciel à témoin qu'elle et son enfant... encore à naître, ils me reniaient à jamais? Elle ne m'a pas ordonné, en termes si solennels que j'en devins froid comme glace, moi tout bouillant encore des horreurs que venait d'accomplir ma main... elle ne m'a pas ordonné de fuir pendant qu'il en était temps encore, décidée, disait-elle, malgré le silence qu'elle me devait comme ma femme infortunée, à ne plus me donner d'abri? Je ne suis peut-être pas allé, cette nuit-là même, abandonné des hommes et des dieux, promis en proie à l'enfer, commencer sur la terre mon long pèlerinage de torture, à la longueur du câble dont le démon tenait le bout, toujours sûr de me ramener au gîte quand il voudrait?

-- Pourquoi y êtes-vous retourné? dit l'aveugle.

-- Pourquoi le sang est-il rouge? Je ne pouvais pas plus m'en empêcher que je ne peux vivre sans respirer. J'ai lutté contre la force qui m'entraînait; mais elle me tirait en dépit de tout obstacle et de toute résistance, comme un dragueur de la force de cent chevaux. Rien n'était capable de m'arrêter. Ni l'heure ni le jour n'étaient de mon choix. Dormant, veillant, il y avait de longues années que je revisitais le vieux théâtre de la chose, que je hantais mon tombeau. Pourquoi j'y suis retourné! parce que Newgate ouvrait sa geôle béante pour me recevoir, et que lui, il était à la porte à me faire signe d'entrer.

-- On ne vous reconnaissait pas! dit l'aveugle.

-- Comment vouliez-vous qu'on me reconnût? Il y avait vingt-deux ans que j'étais mort.

-- Vous auriez dû garder mieux votre secret.

-- Mon secret? Vous croyez que c'était le mien? C'était un secret que le premier souffle pouvait à son gré répandre et faire circuler dans l'air. Les étoiles le trahissaient dans leur lueur scintillante, l'eau dans le murmure de son cours, les feuilles dans leur frémissement, les saisons dans le retour de leurs quartiers. On l'aurait vu percer dans les traits ou dans la voix du premier venu. Est-ce que toute chose n'avait pas des lèvres où il tremblait à chaque instant, impatient de se trahir... mon secret!

-- Dans tous les cas, dit l'aveugle, c'est bien vous qui l'avez révélé de vous-même.

-- De moi-même! c'est bien moi qui l'ai fait, mais non pas de moi- même. Je me sentais forcé d'aller, de temps en temps, errer tout autour, tout autour de l'endroit. Quand ça me prenait, vous m'auriez mis à la chaîne, que je l'aurais brisée pour y aller tout de même. Aussi vrai que l'aimant attire le fer, lui, dans le fond de son tombeau, il m'attirait aussi quand il lui en prenait fantaisie. Ah! vous appelez ça de l'imagination! Ah! vous croyez que c'était pour mon plaisir que j'y allais, quand je luttais et résistais au contraire de toutes mes forces contre un pouvoir irrésistible!»

L'aveugle haussa les épaules, et sourit d'un air incrédule. Le prisonnier reprit sa première attitude, et ils restèrent là muets tous les deux pendant longtemps.

«Alors, je suppose, dit le visiteur rompant enfin le silence, que vous voilà pénitent et résigné; que vous n'avez plus d'autre désir que de faire votre paix avec tout le monde, et en particulier avec votre femme qui vous a conduit où vous êtes: en un mot que vous ne demandez pas d'autre faveur que d'être mené à Tyburn[6] le plus tôt possible; que, par conséquent, je ferai bien de vous laisser là, car je sens que, dans ces dispositions, vous n'auriez pas en moi une compagnie bien agréable.

-- Ne vous ai-je pas dit, reprit l'autre avec rage, que j'ai lutté et résisté de toutes mes forces contre le pouvoir qui m'a entraîné ici? Ma vie a-t-elle été autre chose depuis vingt-huit ans qu'un combat perpétuel, qu'une résistance incessante, et pouvez-vous croire que je sois disposé à me coucher par terre pour y attendre le coup de la mort? La mort fait horreur à tous les hommes... à moi surtout.

-- Ah! voilà qui s'appelle parler, à la bonne heure, Rudge (mais je ne vous donnerai plus ce nom), c'est ce que vous avez dit de mieux depuis longtemps, répondit l'aveugle d'un ton plus familier et en lui mettant la main sur l'épaule. Voyez-vous, moi, je n'ai jamais tué personne, parce que je n'ai jamais été dans une situation à en avoir besoin. Je vais plus loin: je ne trouve pas cela bien de tuer un homme, et je ne crois pas que j'en donnasse le conseil ou que j'en eusse le goût, dans l'occasion... parce que c'est très hasardeux. Mais puisque vous, vous avez eu le malheur de passer par là avant notre connaissance, et que vous êtes devenu mon camarade, que vous m'avez été utile depuis longtemps déjà, je passe là-dessus, et je ne pense qu'à une chose, c'est que vous n'avez que faire d'aller mourir sans nécessité. Or, pour le moment, je ne vois pas du tout que ce soit nécessaire.

-- Et comment voulez-vous que je fasse autrement? répondit le prisonnier. Ne voulez-vous pas que je grignote ces murs avec mes dents, comme une souris, pour me faire un trou par où je m'échappe?

-- Il y a des moyens plus faciles que ça; promettez-moi de ne plus me parler de toutes vos imaginations, de toutes ces idées sottes et folles, qui ne sont pas dignes d'un homme... et moi je vous dirai ce que je pense.

-- Eh bien! dites.

-- Votre honorable dame, à la conscience si délicate, votre scrupuleuse, votre vertueuse, votre pointilleuse, je voudrais pouvoir dire votre affectueuse femme...

-- Après?

-- Elle est en ce moment à Londres.

-- Qu'elle soit où elle voudra, que le diable l'emporte!

-- Je trouve ce souhait naturel. Si elle avait accepté sa pension comme d'habitude, vous ne seriez pas ici, et nous serions mieux tous les deux dans nos affaires. Mais cela ne fait rien à la chose. Elle est donc à Londres. Elle aura eu peur, je suppose, de mes représentations la dernière fois que je suis allé la voir, et surtout de l'assurance que je lui ai donnée, sachant bien quel en serait l'effet, que vous étiez là tout près d'elle, et elle aura quitté son gîte pour venir à Londres.

-- Comment le savez-vous?

-- Je le sais de mon ami, le noble capitaine, l'illustre général de blaguerie, M. Tappertit. C'est lui qui m'a dit, la dernière fois que je l'ai vu, c'est-à-dire pas plus tard qu'hier au soir, que votre fils que vous appelez Barnabé... je ne pense pas que ce soit du nom de son père...

-- Malédiction! à quoi bon...

-- Comme vous êtes vif! dit avec calme le bon aveugle. C'est bon signe, cela sent la vie... Il me disait donc que votre fils Barnabé avait été entraîné loin de sa mère par un de ses anciens amis de Chigwell, et qu'il est parti, pour le moment, avec les émeutiers.

-- Et qu'est-ce que cela me fait? si on doit pendre en même temps le père et le fils, la belle consolation pour moi!

-- Doucement, doucement l'ami, répliqua l'aveugle d'un air narquois; vous allez trop vite au but. Je suppose que je déterre votre douce dame, et que je lui dise quelque chose comme ceci: «Vous voudriez bien retrouver votre fils, madame; bien. Comme je connais les personnes qui le retiennent auprès d'elles, je puis vous le faire rendre, madame; bien. Seulement il faut payer pour le ravoir: c'est toujours bien. Et cela ne vous coûtera pas cher, madame... c'est encore le meilleur de l'affaire.»

-- Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise plaisanterie?