Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 16

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-- Eh bien! je ne voudrais pas être à sa place, au monsieur dont vous ne voulez pas qu'on dise le nom, quand il viendra lui faire sa déclaration: voilà tout, dit Dennis. C'est une de ces brunes à l'oeil noir, orgueilleuses et fières, auxquelles je ne me fierais pas, si je leur voyais un couteau sous la main. J'en ai déjà vu plus d'une. Mais il y en a une surtout que je me rappelle qui a été exécutée, il y a bien des années (il y avait aussi un gentleman dans l'affaire): elle me dit d'une lèvre tremblante, mais d'un coeur aussi ferme que celui de Judith devant Holopherne: «Dennis, je suis près de ma fin, mais je voudrais avoir au bout de mes doigts une lame et le voir, lui, devant moi, pour le frapper roide mort.» Ah! mais, c'est qu'elle l'aurait fait comme elle le disait.

-- Qui donc, roide mort? demanda Hugh.

-- Comment voulez-vous que je vous le dise, camarade? répondit Dennis. Elle ne l'a pas nommé, ma foi!»

Hugh parut un moment tenté de demander encore quelques renseignements sur ce souvenir incohérent; mais Simon Tappertit, qui, pendant ce temps-là, était plongé dans ses méditations profondes, donna à ses pensées une nouvelle direction.

«Hugh, lui dit-il, vous avez bien travaillé aujourd'hui. Vous serez récompensé. Et vous aussi, Dennis... vous n'avez pas quelque jeune beauté à faire enlever pour votre compte?

-- N-o-n, répondit le gentleman passant sa main sur sa barbe grise, longue au moins de deux pouces, je ne vois pas que j'en aie une qui me tienne au coeur.

-- Très bien! dit Simon; alors nous trouverons quelque autre moyen de vous indemniser. Quant à vous, mon brave garçon (en se tournant vers Hugh), vous aurez Miggs, vous savez, celle que je vous ai promise, et cela avant qu'il soit trois jours. Comptez là-dessus: je vous en donne ma parole; c'est comme si vous la teniez.»

Hugh le remercia de tout son coeur, et de tout son coeur aussi se mit à rire, si bien et si fort qu'il s'en tenait les côtes, et qu'il était obligé de s'appuyer sur l'épaule de son petit capitaine, pour ne pas se rouler par terre, car il n'aurait pas pu s'en empêcher sans cela.

CHAPITRE XVIII.

Les trois honorables compagnons se dirigèrent du côté de _la Botte_ avec l'intention de passer la nuit dans ce lieu de rendez- vous, et de chercher, à l'abri de leur antique repaire, le repos dont ils avaient tant besoin: car, maintenant que l'oeuvre de destruction qu'ils avaient méditée se trouvait accomplie, et qu'ils avaient mis, pour la nuit, leurs prisonnières en lieu de sûreté, ils commençaient à se sentir épuisés, et à éprouver les effets énervants du transport de folie, qui les avait entraînés à de si déplorables résultats.

Malgré la fatigue et la lassitude à laquelle il succombait alors, comme ses deux camarades, et, on peut dire, comme tous ceux qui avaient pris une part active à l'incendie de la Garenne, Hugh retrouvait encore toute sa verve de tapageuse gaieté, chaque fois qu'il regardait Simon, et, à la grande colère du petit capitaine, il la manifestait par de tels éclats de rire qu'il s'exposait à attirer sur eux l'attention de la police, et à se mettre sur les bras quelque affaire dans laquelle leur état de faiblesse et d'épuisement ne leur aurait pas fait jouer un rôle brillant. M. Dennis lui-même, qui n'était pas très sensible à l'endroit de la dignité personnelle et de la gravité, et qui avait de plus un extrême plaisir à voir les excès d'humeur bouffonne de son jeune ami, crut devoir lui faire des remontrances sur l'imprudence d'une telle conduite, qu'il considérait comme une espèce de suicide; or le suicide étant une anticipation volontaire sur l'action de la loi par la main du bourreau, il ne trouvait rien de plus sot ni de plus ridicule.

En dépit de ces remontrances, Hugh, sans rabattre un iota de son humeur folâtre et bruyante, s'en allait se balançant entre eux deux, en leur donnant le bras, jusqu'au moment où ils se trouvèrent en vue de _la Botte_, à quelque cent pas de cette honnête taverne. Heureusement pour eux qu'il avait cessé de rire avec sa grosse voix en approchant du but de leur course. Ils continuaient donc leur marche sans bruit, lorsqu'ils virent sortir avec précaution de sa cachette un ami qu'on avait chargé de faire le guet toute la nuit dans les fossés du voisinage pour avertir les traînards qu'il y avait du danger à venir se faire prendre dans cette souricière: «Arrêtez, leur cria-t-il.

-- Arrêtez! et pourquoi? dit Hugh.

-- Parce que la maison est pleine de constables et de soldats, depuis qu'elle a été envahie hier au soir. Les habitants sont en fuite ou en prison, je ne sais pas lequel des deux. J'ai déjà empêché bien des gens de venir s'y faire prendre, et je crois qu'ils sont allés dans les marchés et les places pour y passer la nuit. J'ai vu de loin la lueur des incendies, mais ils sont éteints maintenant. D'après tout ce que j'ai entendu dire aux gens qui passaient et repassaient, ils ne sont pas tranquilles et se montrent inquiets. Quant à Barnabé, dont vous me demandez des nouvelles, je n'en ai pas entendu parler; je ne le connais pas même de nom, mais, par exemple, il paraît qu'on a pris ici un homme qu'on a emmené à Newgate. Est-ce vrai, est-ce faux? je ne saurais l'affirmer.»

Le trio d'amis, à cette nouvelle, délibéra sur ce qu'ils devaient faire. Hugh, supposant que Barnabé pouvait bien être entre les mains des soldats, et détenu en ce moment sous leur garde à l'auberge de _la Botte_, voulait qu'on s'avançât furtivement et qu'on mît le feu à la maison; mais ses compagnons, qui n'avaient pas envie de se lancer dans ces entreprises téméraires tant qu'ils n'avaient pas un peuple d'insurgés derrière eux, lui représentèrent que, s'il était vrai qu'ils eussent attrapé Barnabé, ils n'avaient pas manqué de le faire passer dans une prison plus sûre; qu'ils n'auraient pas été assez simples pour le garder toute la nuit dans un lieu si faible et si isolé. Cédant à ces raisons et docile à leurs conseils, Hugh consentit à revenir sur ses pas et à prendre le chemin de Fleet-Market, où ils retrouveraient, selon toute apparence, quelques-uns de leurs plus intrépides camarades, qui s'étaient dirigés de ce côté-là en recevant le même avis.

La nécessité d'agir leur rendit une force nouvelle et rafraîchit leur ardeur; ils pressèrent donc le pas sans songer à la fatigue qui les accablait cinq minutes auparavant, et furent bientôt arrivés à destination.

Fleet-Market, à cette époque, était une longue file irrégulière de hangars et d'appentis en bois qui occupaient le centre de ce qu'on appelle aujourd'hui Farringdon-Street. Ces constructions grossières, adossées malproprement l'une à l'autre, empiétaient jusque sur le milieu de la route, au risque d'encombrer la chaussée et de gêner les passants, qui se dépêchaient de se tirer de là comme ils pouvaient, à travers les charrettes, les paniers, les brouettes, les diables, les tonneaux, les bancs et les bornes, coudoyés par les portefaix, les marchands ambulants, les charretiers, par la foule bigarrée d'acheteurs, de vendeurs, de voleurs, de coureurs, de flâneurs. L'air était parfumé de la puanteur des herbes pourries et des fruits moisis, des rebuts de la boucherie, des boyaux et des tripailles jetés sur le chemin. On croyait alors qu'il fallait acheter par ces incommodités publiques l'avantage d'avoir dans les villes certains commerces utiles, et Fleet-Market exagérait encore la chose.

C'est en cet endroit, peut-être parce que ses hangars et ses paniers pouvaient remplacer passablement un lit pour ceux qui n'en avaient pas, peut-être aussi parce qu'il offrait les moyens de faire, en cas de besoin, des barricades improvisées, que les émeutiers étaient venus en nombre, non seulement cette nuit-là, mais depuis déjà deux ou trois nuits. Il faisait alors grand jour; mais, comme la matinée était fraîche, il y avait un groupe de ces vagabonds autour de l'âtre du cabaret, buvant des grogs bouillants d'absinthe, fumant leur pipe et concertant de nouvelles expéditions pour le lendemain. Comme Hugh et ses deux amis étaient bien connus de la plupart de ces buveurs, ils furent reçus avec des marques d'approbation distinguées, et on leur laissa la place d'honneur pour s'asseoir. La chambre fut fermée et barricadée pour éloigner les fâcheux, et on commença à sa communiquer les nouvelles qu'on pouvait avoir.

«Il parait, dit Hugh, que les soldats ont pris possession de _la Botte_. Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse nous dire ce qui en est?

-- Certainement,» s'écrièrent ensemble plusieurs voix. Mais, comme la plupart de ceux qui étaient là avaient pris part à l'assaut de la Garenne, et que le reste avait fait partie de quelque autre expédition nocturne, il se trouva que personne n'en savait là- dessus plus que Hugh lui-même. Ils avaient tous été avertis l'un par l'autre, ou par l'ami caché sur la route, mais ils ne savaient rien personnellement.

«C'est que, dit Hugh, nous avons laissé là hier en faction un homme qui n'y est plus. Vous savez bien qui je veux dire... Barnabé, celui qui a renversé le cavalier à Westminster. Y a-t-il quelqu'un qui l'ait revu ou qui ait entendu parler de lui?»

Ils secouaient la tête et murmuraient tous que non, en se regardant à la ronde pour se questionner les uns les autres, quand on entendit du bruit à la porte: c'était un homme qui demandait à parler à Hugh... il fallait absolument qu'il vit Hugh.

«Ce n'est qu'un homme seul? cria Hugh à ceux qui gardaient la porte; laissez-le entrer.

-- Oui, oui, répétèrent les autres; qu'il entre, qu'il entre.» En conséquence on débarre la porte; elle s'ouvre, et l'on voit paraître un manchot, la tête et la figure enveloppées d'un linge sanglant, comme un homme qui a reçu de sérieuses blessures. Ses habits étaient déchirés, et sa main unique pressait un bon gourdin. Il se précipite au milieu d'eux tout haletant, demandant après Hugh.

«Présent! lui répondit celui à qui il s'était adressé; c'est moi qui suis Hugh. Qu'est-ce que vous me voulez?

-- J'ai une commission pour vous, dit l'homme. Vous connaissez un certain Barnabé?

-- Qu'est-ce qu'il est devenu? Est-ce de sa part que vous venez?

-- Oui, il est arrêté. Il est dans un des plus forts cachots de Newgate. Il s'est défendu de son mieux, mais il a été accablé par le nombre. Voilà ma commission faite.

-- Quand donc l'avez-vous vu? demanda Hugh avec empressement.

-- Pendant qu'on l'emmenait en prison sous escorte nombreuse, ils ont pris une rue détournée où nous avions cru qu'ils ne passeraient pas. J'étais un de ceux qui ont essayé de le délivrer. Il m'a chargé de vous dire où il était. Nous n'avons pas réussi; mais c'est égal, l'affaire a été chaude: regardez plutôt.»

Il montrait du doigt ses habits et le bandeau sanglant qui ceignait sa tête: il paraissait encore tout essoufflé de sa course, en regardant la compagnie à la ronde. Enfin, se retournant de nouveau vers Hugh:

«Je vous connaissais bien de vue, dit-il, car j'étais des vôtres vendredi, samedi et hier, mais je ne savais pas votre nom. Je vous reconnais maintenant. Vous êtes un fameux gaillard, et lui aussi. Il s'est battu le soir comme un lion, quoique ça ne lui ait pas servi à grand'chose. Moi aussi, j'ai fait de mon mieux, surtout pour un manchot.»

Il jeta de nouveau un regard curieux autour de la chambre: du moins il en eut l'air, car il était difficile de distinguer ses traits sous le bandeau qui lui couvrait le visage; puis, regardant encore fixement du côté de Hugh, il empoigna son bâton, comme s'il s'attendait à une attaque et qu'il se mît sur la défensive.

Au reste, s'il en eut un moment la peur, elle ne dura pas longtemps, en présence de la tranquillité de tous les assistants. Personne ne songea plus à s'occuper du porteur de nouvelles; tous s'occupèrent des nouvelles elles-mêmes. On n'entendait de tous côtés que des jurons, des menaces, des malédictions. Les uns criaient que, si on souffrait ça, ce serait bientôt leur tour à se voir tous emmenés à la geôle; les autres, que c'était bien fait, que, s'ils avaient délivré d'abord les autres prisonniers, cela ne serait pas arrivé. Un homme se mit à crier de toutes ses forces: «Qui est-ce qui veut me suivre à Newgate?» Tout le monde lui répondit par une acclamation bruyante, en se précipitant vers la porte.

Mais Hugh et Dennis s'adossèrent contre elle pour les empêcher de sortir, attendant que la clameur confuse de leurs voix se fût apaisée et permît de faire entendre des observations raisonnables. Ils leur représentèrent que de vouloir s'en aller faire ce beau coup en plein jour à présent, ce serait un trait de folie; tandis que, s'ils attendaient la nuit, et qu'ils combinassent auparavant un plan d'attaque, non seulement ils pourraient reprendre tous leurs camarades, mais encore délivrer les prisonniers, et mettre le feu à la prison pardessus le marché.

«Et encore pas à la prison de Newgate seule, leur cria Hugh, mais à toutes les prisons de Londres, pour qu'ils n'aient plus d'endroits où mettre les prisonniers qu'ils pourraient nous faire. Nous les brûlerons toutes, nous en ferons des feux de joie. Tenez, dit-il en saisissant la main du bourreau, s'il y a des hommes ici, qu'ils viennent croiser leurs mains avec les nôtres, en gage d'alliance. Barnabé en liberté, et à bas les prisons! Qui est-ce qui le jure avec nous?»

Tous, jusqu'au dernier, vinrent tendre leurs mains. Tous jurèrent avec des serments effroyables d'arracher, la nuit suivante, leurs amis, à Newgate, d'enfoncer les portes, de mettre le feu à la geôle, ou de périr eux-mêmes dans les flammes.

CHAPITRE XIX.

Cette nuit-là même, car il y a des temps de bouleversement et de désordre où vingt-quatre heures suffisent pour embrasser plus d'événements émouvants qu'une vie tout entière, cette nuit-là même M. Haredale, ayant garrotté son prisonnier, avec l'aide du petit sacristain, le força à monter sur son cheval jusqu'à Chigwell, afin de s'y procurer un moyen de transport pour l'emmener à Londres devant un juge de paix. Il ne doutait pas qu'en considération des troubles dont la ville était le théâtre, il n'obtint aisément de le faire mettre en prison provisoirement jusqu'au point du jour, car il n'y aurait pas eu de sécurité à le déposer au corps de garde ou au violon. Et, quant à conduire un prisonnier par les rues, lorsque l'émeute en était maîtresse, ce ne serait pas seulement une témérité puérile, ce serait un défi imprudent jeté à la populace. Laissant au sacristain le soin de conduire son cheval par la bride, il ne quittait pas l'assassin, et c'est dans cet ordre qu'ils traversèrent le village au beau milieu de la nuit.

Tout le monde y était encore sur pied, car chacun avait peur de se voir incendier dans son lit, et cherchait à se réconforter par la compagnie de quelques autres, en veillant en commun. Quelques-uns des plus braves s'étaient armés et réunis ensemble sur la pelouse. C'est à eux que M. Haredale, qui leur était bien connu, s'adressa d'abord, leur exposant en deux mots ce qui était arrivé, et les priant de l'aider à transporter à Londres le criminel avant le point du jour.

Mais il n'y avait pas de danger qu'il s'en trouvât un qui eût le courage de l'aider seulement du bout du doigt. Les émeutiers, en passant par le village, avaient menacé de leurs vengeances les plus atroces quiconque lui porterait secours pour éteindre le feu et lui rendrait le moindre service, aussi bien qu'à tout autre catholique. Ils étaient allés jusqu'à les menacer dans leur vie et leurs propriétés. S'ils s'étaient rassemblés, c'était pour veiller à leur propre conservation, mais ils n'avaient pas envie de se risquer à lui prêter main-forte. C'est ce qu'ils lui déclarèrent, avec quelque hésitation accompagnée de l'expression de leurs regrets, en se tenant à l'écart au clair de la lune, et en jetant de côté un regard craintif sur le lugubre cavalier, qui se tenait là, la tête penchée sur sa poitrine et son chapeau rabattu sur ses yeux, sans remuer et sans dire un mot.

Voyant qu'il était impossible de leur faire entendre raison, et désespérant de les convaincre après les exemples qu'ils avaient vus des furieuses vengeances de la multitude, M. Haredale les pria au moins de le laisser agir lui-même librement et prendre la seule chaise de poste et la seule paire de chevaux qui se trouvassent dans le bourg à sa disposition. Ce ne fut pas sans difficulté qu'ils y consentirent: pourtant ils finirent par lui dire de faire ce qu'il voudrait, pourvu qu'il les quittât le plus promptement possible, au nom du bon Dieu.

Laissant le sacristain à la tête du cheval, il sortit la chaise en la faisant rouler de ses propres mains, et il allait mettre aux chevaux les harnais, lorsque le postillon du village, une espèce de vaurien et de vagabond, mais qui n'avait pas mauvais coeur, en voyant la peine qu'il se donnait, jeta là la fourche dont il était armé, en jurant que les émeutiers le couperaient s'ils voulaient menu, menu comme chair à pâté, mais qu'il ne resterait pas là, les bras croisés, à voir un honnête gentleman, qui ne leur avait pas fait de mal, réduit à une telle extrémité, sans lui prêter son assistance. M. Haredale lui donna une cordiale poignée de main, et le remercia de tout son coeur; au bout de cinq minutes, la chaise était prête et le bon drille sur sa selle. On mit l'assassin dans l'intérieur: on baissa les stores, le sacristain s'assit sur le brancard; M. Haredale monta sur son cheval et ne quitta pas la portière. Les voilà partis, au fort de la nuit et dans le plus profond silence, sur la route de Londres.

Telle était la terreur générale dans le pays, que les chevaux mêmes de la Garenne qui avaient échappé aux flammes n'avaient pu trouver d'abri nulle part. Les voyageurs passèrent devant eux sur la route, pendant qu'ils étaient à brouter un maigre gazon; et le conducteur leur dit que les pauvres bêtes avaient commencé par venir errer dans le village, mais qu'on les en avait chassées pour ne point attirer sur les habitants la colère et la vengeance des ennemis de M. Haredale.

Et il ne faut pas croire que ce sentiment de lâche frayeur fût borné à de petits endroits comme celui-là, où les gens étaient timides, ignorants et sans secours. Quand ils approchèrent de Londres, ils rencontrèrent, au faible crépuscule du matin, de pauvres familles catholiques qui, sous l'influence des menaces effrayantes et des avertissements répétés de leurs voisins, quittaient la ville à pied, faute, disaient-elles, d'avoir pu trouver à louer ni charrette ni chevaux pour déménager leurs effets, qu'elles avaient été obligées de laisser derrière elles à la merci de la populace. Près de Mile-End ils passèrent devant une maison dont le locataire, un gentleman catholique d'une fortune modique, après avoir loué un chariot pour le déménager à minuit avait fait descendre, en attendant, son mobilier dans la rue, -- afin de charger sans perdre de temps. Mais l'homme avec lequel il avait fait ses conventions, alarmé par les incendies de cette nuit, et par la vue des émeutiers, qui avaient passé devant sa porte, avait refusé de tenir sa parole; de manière que le pauvre gentleman, avec sa femme, quatre domestiques et leurs petits enfants, étaient assis, grelottants sur leurs paquets, à la belle étoile, redoutant la venue du jour et ne sachant comment faire pour se tirer de là.

On leur dit qu'il en était de même avec les voitures publiques. La panique était si grande, que les malles et les diligences avaient peur de transporter des voyageurs de la religion attaquée. Quand les conducteurs les connaissaient pour des catholiques, ou obtenaient d'eux l'aveu qu'ils appartenaient à cette croyance, ils ne voulaient pas les prendre, même pour de grosses sommes d'argent. La veille même, il y avait des gens qui évitaient de reconnaître, en passant dans les rues, des catholiques de leur connaissance, de peur qu'il n'y eût là des espions apostés qui pourraient les dénoncer et les brûler, comme ils disaient, c'est- à-dire mettre le feu à leur maison. Un bon vieillard, un prêtre, dont on avait détruit la chapelle, un pauvre homme, faible, patient, inoffensif, qui s'en allait tout seul à pied sur la route, dans l'espérance de rencontrer plus loin quelque diligence qui voulût bien le prendre, dit à M. Haredale qu'il serait bien heureux s'il trouvait un magistrat assez hardi pour se charger, sur sa plainte, de faire mettre son prisonnier en état d'arrestation. Malgré tous ces récits décourageants, ils continuèrent de se diriger vers Londres, et, au lever du soleil, ils étaient devant Mansion-House.

M. Haredale se jeta à bas de cheval; mais il n'eut pas besoin de frapper à la porte, car elle était déjà ouverte, et sur le seuil se tenait un vieux gentleman de bonne mine, rouge ou plutôt pourpre de figure, dont la physionomie animée montrait qu'il faisait des représentations à quelque autre personne placée en haut de l'escalier, pendant que le portier essayait, petit à petit, de se débarrasser de lui et de lui fermer la porte sur le nez. Avec l'impatience et l'excitation naturelles à son caractère et à sa position, M. Haredale s'avança de son côté pour prendre la parole, quand le gros monsieur lui dit:

«Mon bon monsieur, laissez-moi, je vous prie, obtenir d'abord une réponse. Voici la sixième fois que je viens ici. Hier seulement, je suis venu cinq fois. On menace de détruire ma maison. Ils doivent venir la brûler ce soir. C'était déjà leur projet hier; mais ils ont eu de l'occupation ailleurs. Laissez-moi, je vous prie, obtenir une réponse.

-- Mon bon monsieur, répondit M. Haredale en secouant la tête, ma maison a été brûlée de fond en comble. Mais, à Dieu ne plaise que la vôtre soit incendiée de même! Obtenez votre réponse; seulement, de grâce, tâchez que ce ne soit pas long.

-- Eh bien! milord, vous entendez? dit le vieux gentleman à quelqu'un qui se trouvait en haut de l'escalier, où l'on voyait voltiger sur le palier le pan d'une robe de magistrat. Voici un gentleman dont la maison a été effectivement réduite en cendres cette nuit.

-- Mon Dieu! mon Dieu! répliqua une voix bourrue. J'en suis bien fâché, mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne peux pas la rebâtir, si elle est démolie. Le chef de la justice de la Cité ne peut pas être occupé à rebâtir les maisons qu'on démolit, mon bon monsieur; vous sentez que c'est ridicule.

-- Mais il me semble que le chef de la magistrature de la Cité pourrait empêcher les gens d'avoir besoin qu'on rebâtisse leurs maisons, si le chef de la magistrature est un homme et non pas une momie... qu'en dites-vous, milord? cria le vieux gentleman en colère.

-- Vous devriez être plus respectable, monsieur, dit le lord- maire, du moins plus respectueux, voulais-je dire.

-- Plus respectueux, milord! répondit le vieux gentleman. J'ai été cinq fois assez respectueux comme cela hier. Le respect est une bonne chose, mais il ne faut pas en abuser. On ne peut pas toujours être à faire du respect, quand on sait qu'on va avoir sa maison brûlée sur sa tête, avec tout ce qu'il y a dedans. Dites- moi ce qu'il faut que je fasse, milord. Voulez-vous, oui ou non, me donner protection?

-- Je vous ai déjà dit hier, monsieur, dit le lord-maire, qu'on pourra vous donner un alderman chez vous, si vous en voulez un.

-- Et que diable voulez-vous que je fasse d'un alderman? répliqua le vieux gentleman toujours courroucé.

-- Pour intimider la foule, monsieur, dit le lord-maire.

-- Est-il Dieu possible! repartit d'un ton désolé le vieux gentleman, en essuyant son front, dans un état d'impatience risible; songer à m'envoyer un alderman pour intimider la foule! Mais, milord, quand tous ces gens-là seraient des poupons à la mamelle, quelle peur voulez-vous qu'ils aient d'un alderman? Viendrez-vous vous-même?

-- Moi? dit le lord-maire avec énergie; certainement non.

-- Eh bien! alors, qu'est-ce qu'il faut que je fasse? Ne suis-je pas citoyen anglais? Ne dois-je pas jouir du bénéfice des lois de mon pays? Ne me doit-on pas protection pour la taxe que je paye au roi?