Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 13

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Ils se tenaient au pied de la tourelle où était suspendue la cloche d'alarme. Le feu ne l'avait pas épargnée, et depuis, les planchers en avaient été sciés, coupés, enfoncés. Elle était ouverte à tous les vents. Cependant il y restait un bout d'escalier au bas duquel était accumulé un grand tas de cendres et de poussière; des fragments de marches ébréchées et rompues offraient ça et là une place mal sûre et mal commode pour y poser le pied, puis il disparaissait derrière les angles saillants du mur, ou dans les ombres profondes que projetaient sur lui d'autres portions de ruines: car, pendant ce temps-là, la lune s'était levée à l'horizon et brillait d'un grand éclat.

Pendant qu'ils étaient là debout à écouter les échos lointains et à espérer en vain d'entendre quelque voix connue, des grains de poussière glissèrent du haut de cette tourelle en bas. Ému par le moindre bruit dans ce lieu sinistre, Salomon leva les yeux sur son compagnon, et vit qu'il venait de se retourner vers le même endroit, qu'il observait avec une grande attention: il était tout yeux et tout oreilles.

M. Haredale couvrit de sa main la bouche du petit homme, et se remit en observation. L'oeil en feu, il lui recommanda expressément, sur sa vie, de se tenir tranquille, sans parler et sans bouger. Puis, retenant son haleine, et marchant courbé en deux, il se glissa furtivement dans la tourelle, l'épée nue à la main, et disparut.

Effrayé de se voir laisser là tout seul, au milieu de cette scène de destruction, après tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu ce soir même, Salomon l'aurait suivi, si l'air et les manières de M. Haredale n'avaient pas eu, en lui défendant d'avancer, quelque chose dont le souvenir le tenait, pour ainsi dire, enchanté. Il resta donc comme enraciné à la place où il était, osant à peine respirer, montrant dans tous ses traits un mélange de surprise et de crainte.

Encore des cendres qui glissent et roulent en bas... très, très doucement... puis encore... puis encore, comme si elles s'écrasaient sous un pied furtif. Et puis voici une figure qui se dessine dans l'ombre, grimpant très doucement aussi et s'arrêtant souvent pour regarder en bas; la voilà qui poursuit son ascension difficile, et qui disparaît aux yeux encore une fois!

La voici qui reparaît dans un jour obscur et douteux! elle est un peu plus haut, pas beaucoup, parce que le chemin est escarpé et pénible; elle ne peut avancer que lentement. Quel est donc le fantôme imaginaire qu'elle poursuit là-haut, et pourquoi donc est- elle toujours à regarder en bas? Cet homme ne sait-il pas qu'il est seul? Est-ce que par hasard il aurait perdu l'esprit dans les pertes cruelles qu'il a pu faire cette nuit? S'il allait se jeter la tête en bas du haut de ce mur chancelant! Salomon, dans sa frayeur, se sentait défaillir et joignait les mains. Ses jambes tremblaient sous lui; une sueur froide inondait son pâle visage.

S'il en avait eu la force, il aurait désobéi aux ordres de M. Haredale, mais il était incapable de prononcer un mot ou de faire un mouvement. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de tenir sa vue fixe sur un petit coin de clair de lune où il allait voir sans doute apparaître la figure, si elle continuait de monter; et, quand il la verrait arriver là, il essayerait de l'appeler.

Encore des cendres qui glissent et tombent, des pierres qui roulent en bas avec un bruit, lourd et sourd. Salomon tenait sans cesse ses yeux tendus sur le coin de clair de lune. La figure avançait toujours, car on voyait déjà son ombre sur la muraille. Ah! la voilà qui reparaît... la voilà qui se retourne... la voilà...

Le sacristain, frappé d'horreur, avait poussé un cri qui avait percé l'air: «Le revenant! le revenant!» L'écho n'avait pas encore achevé de répéter ce cri, qu'une autre figure à son tour passait au clair de la lune, se jetait sur la première, la terrassait, lui mettait un genou sur la poitrine, et lui serrait la gorge avec ses deux mains.

«Scélérat! cria M. Haredale d'une voix terrible, car c'était lui, c'est donc toi qui, par une ruse infernale, te fais passer aux yeux des hommes pour mort et enterré, mais que le ciel avait réservé pour ce jour de vengeance. Enfin... enfin, je te tiens, toi dont les mains sont teintes du sang de mon frère et de celui de son fidèle serviteur que tu as répandu après, pour cacher ton premier crime! Toi, Rudge, double assassin, double monstre; je t'arrête au nom de Dieu, qui vient de te remettre entre mes mains. Non, non. Tu aurais la force de vingt hommes comme toi, ajouta-t- il en voyant que le meurtrier luttait contre ses étreintes, non, tu ne m'échapperas pas, tu resteras cette nuit dans mes serres.»

CHAPITRE XV.

Barnabé, armé comme nous l'avons vu, continuait de se promener de long en large devant la porte de l'écurie, enchanté de se retrouver seul, et savourant avec plaisir le silence et la tranquillité dont il avait perdu l'habitude. Après le tourbillon de bruit et de tapage où il avait passé les jours derniers, il n'en sentait que mieux mille fois la douceur de la solitude et de la paix. Il se sentait heureux: appuyé sur le manche du drapeau, plongé dans ses rêveries, il avait sur toute sa figure un sourire radieux, et son cerveau ne nourrissait que des visions joyeuses.

Croyez-vous qu'il ne pensait pas à _Elle_, à celle dont il était le seul bonheur, et qu'il avait, sans le savoir, plongée dans cet abîme d'affliction amère? Oh! que si: c'était elle qui était au coeur de ses plus brillantes espérances, de ses réflexions les plus orgueilleuses; c'était elle qui allait jouir de tout cet honneur, de toute cette distinction de son fils: la joie et le profit, tout pour elle. Quelle félicité pour elle d'entendre faire l'éloge des prouesses de son pauvre garçon! Ah! Hugh n'avait pas besoin de le lui dire, il l'aurait bien deviné de lui-même. Et puis, comme il était heureux encore de savoir qu'elle nageait dans l'aisance et qu'elle se rengorgeait (il se figurait son air digne et fier dans ces moments-là) en entendant la haute estime qu'on faisait de lui, le brave des braves, honoré du premier poste de confiance. Une fois, d'ailleurs, que tout ce bruit-là allait être fini, et que le bon lord aurait vaincu ses ennemis, quand la paix allait revenir, qu'elle serait riche et lui aussi, comme ils seraient heureux de parler ensemble de ces temps de trouble et de peine où il avait été un héros! Quand ils seraient là, assis ensemble tous les deux, en tête-à-tête, à la lueur d'un crépuscule tranquille et serein, qu'elle n'aurait plus à s'inquiéter du lendemain, quel plaisir de pouvoir se dire que c'était l'oeuvre de son pauvre nigaud de Barnabé! comme il lui donnerait une petite tape sur la joue en riant de grand coeur! «Eh bien! mère, suis-je toujours un imbécile?.,. Voyons! suis-je toujours un imbécile?»

Là-dessus, d'un coeur plus léger, d'un pas plus glorieux, d'un oeil plus triomphant au travers de ses larmes, Barnabé reprit sa promenade militaire, et, chantonnant tout bas, se mit à garder son poste paisible.

Son camarade Grip, qui partageait avec lui sa faction, ordinairement si avide de soleil, au lieu de s'y pavaner aujourd'hui, aimait mieux rôder dans l'écurie. Il y était très affairé à fouiller dans la paille pour y cacher tous les menus objets qu'il pouvait ramasser près de là, et à visiter de préférence le lit de Hugh, auquel il semblait prendre un intérêt tout particulier. Quelquefois Barnabé, passant la tête par la porte, venait l'appeler, et alors il sortait en sautillant; mais on voyait que c'était une simple concession qu'il croyait devoir, par pitié, à l'imbécillité de son maître, et il retournait tout de suite à ses occupations sérieuses. Il fourrait son bec dans la paille, regardait, recouvrait la place, comme si, nouveau Midas, il murmurait à la terre ses secrets pour les ensevelir dans son sein: tout cela d'un air sournois, affectant, chaque fois que Barnabé passait, de regarder les nuages au firmament, sans avoir l'air d'y toucher; en un mot, prenant, à tous égards, un air plus grave, plus profond, plus mystérieux qu'à l'ordinaire.

Le jour avançait. Barnabé, à qui sa consigne ne défendait pas de boire et de manger sur place, mais auquel on avait, au contraire, laissé pour ses besoins une bouteille de bière et un panier de provisions, se décida à déjeuner, car il n'avait rien pris depuis le matin. Pour ce faire, il s'assit par terre devant la porte, et mettant son drapeau sur ses genoux, pour ne pas le perdre en cas d'alarme ou de surprise, il invita Grip à venir dîner.

L'oiseau intelligent ne se le fit pas dire deux fois, et, sautant de côté vers son maître, se mit à crier en même temps: «Je suis un diable, je suis un Polly, je suis une bouilloire, je suis protestant: pas de papisme!» Il avait appris cette dernière ritournelle des braves messieurs avec lesquels il faisait société depuis peu: aussi la prononçait-il avec une énergie peu commune.

«Bien dit, Grip! cria son maître en lui choisissant les meilleurs morceaux pour sa part; bien dit, mon vieux!

-- N'aie pas peur, mon garçon, coa, coa, coa, bon courage! Grip! Grip! Grip! Holà! il nous faut du thé! je suis une bouilloire protestante, pas de papisme! criait le corbeau.

-- Grip, vive Gordon!» criait de son côté Barnabé.

Le corbeau, mettant sa tête par terre, regardait son maître de côté, comme pour lui dire: «Redis-moi ça.»

Barnabé, comprenant parfaitement son désir, lui répéta la phrase bien des fois. L'oiseau l'écouta avec une profonde attention, répétant quelquefois ce cri populaire à voix basse, comme pour comparer les deux manières et pour s'essayer dans ce nouvel exercice; quelquefois battant des ailes ou aboyant; quelquefois enfin, dans une espèce de désespoir, tirant une multitude infinie de bouchons retentissants, avec une obstination extraordinaire.

Barnabé était si occupé de son oiseau favori, qu'il ne s'aperçut pas d'abord de l'approche de deux cavaliers qui venaient au pas, juste dans la direction du poste qu'il avait à garder. Cependant, quand ils furent à une portée de fusil, il les vit, sauta vivement sur ses pieds, commanda à Grip de rentrer, prît son drapeau à deux mains, et resta tout droit à attendre qu'il pût reconnaître si c'étaient des amis ou des ennemis.

Presque au même instant, il vit que, de ces deux cavaliers, l'un était le maître et l'autre le domestique; le maître était précisément lord Georges Gordon, devant lequel il se tint la tête découverte, les yeux fixés en terre.

«Bonjour, lui dit lord Georges sans arrêter son cheval avant d'être arrivé tout près de lui; tout va bien?

-- Tout est tranquille, monsieur, tout va bien, cria Barnabé. Les autres sont partis: ils ont pris par là; voyez-vous ce sentier-là. Ils étaient beaucoup?

-- Ah! dit lord Georges en le regardant d'un air sérieux, et vous?

-- Oh! ils m'ont laissé ici en sentinelle... pour monter la garde... pour veiller à la sûreté du poste jusqu'à leur retour, ce que je ferai, monsieur, pour l'amour de vous. Vous êtes un bon gentilhomme, un excellent gentilhomme... ça, c'est sûr. Vous avez bien du monde contre vous; mais vous leur ferez voir leur maître. N'ayez pas peur.

-- Qu'est-ce que c'est que ça? dit lord Georges, en montrant le corbeau qui regardait du coin de l'oeil à la porte de l'écurie; mais en faisant cette question, il regardait toujours Barnabé d'un air pensif, et, à ce qu'il semblait, avec une certaine inquiétude.

-- Comment, vous ne savez pas? répondit Barnabé, éclatant de rire; ne pas savoir ce que c'est! c'est un oiseau d'abord, mon oiseau, mon ami Grip.

-- Un diable, une bouilloire, Grip; Polly, un protestant, pas de papisme! cria le corbeau.

-- Ce n'est pas l'embarras, ajouta Barnabé, passant la main sur le col du cheval de lord Georges, et parlant doucement; vous n'aviez pas tort de me demander ce que c'est: car souvent je n'en sais rien moi-même, et il faut que je sois familiarisé avec lui comme je le suis, pour croire que ce n'est qu'un oiseau. C'est plutôt un frère pour moi, que Grip... il est toujours avec moi, toujours jasant... toujours content... n'est-ce pas, Grip?»

L'oiseau répondit par un croassement amical, et sautant sur le bras de son maître, que Barnabé lui avait tendu pour cela, se laissa caresser d'un air de parfaite indifférence tournant son oeil mobile et curieux, tantôt vers lord Georges, tantôt vers son domestique.

Lord Georges, se mordant les ongles d'un air un peu déconfit, regarda Barnabé quelque temps en silence, puis il fit signe à son domestique de venir plus près de lui.

John Grueby toucha le bord de son chapeau par respect et s'approcha.

«Aviez-vous déjà vu ce jeune homme? lui demanda son maître à voix basse.

-- Deux fois, milord, dit John. Je l'ai vu dans la foule hier au soir et samedi.

-- Est ce que... est-ce que vous lui avez trouvé l'air aussi singulier, aussi étrange? continua lord Georges d'une voix faible.

-- Fou! répondit John avec une concision énergique.

-- Et qu'est-ce qui vous fait croire qu'il est fou, monsieur? lui dit son maître d'un ton de dépit. Je vous trouve bien prompt à lâcher ce mot-là. Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il est fou?

-- Milord, vous n'avez qu'à voir son costume, ses yeux, son agitation nerveuse; vous n'avez qu'à l'entendre crier: «Pas de papisme!» Fou, milord.

-- Ainsi, parce qu'un homme s'habille autrement que les autres, répliqua son maître avec colère, en jetant un coup d'oeil sur son propre habillement; parce qu'il n'est pas dans son port et dans ses manières exactement comme les autres, et qu'il épouse avec chaleur une cause qu'abandonnent les gens corrompus et irréligieux, c'est une raison pour qu'il soit fou, à votre avis?

-- Un vrai fou, tout ce qu'il y a de plus fou, un fou à lier, repartit l'inébranlable John.

-- Comment osez-vous me dire cela en face? cria son maître en se tournant vivement de son côté.

-- Je le dirais à n'importe qui, s'il me faisait la même question.

-- Je vois, dit lord Georges, que M. Gashford avait raison. Je croyais que c'était un effet de ses préventions, et je me le reproche; j'aurais bien dû savoir qu'un homme comme lui était au- dessus de cela.

-- Je sais bien que M. Gashford ne parlera jamais en bien de moi, répliqua John en touchant respectueusement son chapeau, et je n'y tiens pas.

-- Vous êtes une mauvaise tête, un ingrat, dit lord Georges, un mouchard, peut-être. M. Gashford a parfaitement raison, j'en ai la preuve. J'ai tort de vous garder à mon service. C'est une insulte indirecte que j'ai faite à un ami digne de mon affection et de toute ma confiance, quand je songe à la cause pour laquelle vous avez pris parti, le jour où on l'a maltraité à Westminster. Vous quitterez ma maison dès ce soir... ou plutôt dès notre retour. Le plus tôt sera le mieux.

-- Puisqu'il faut en venir là, je suis de votre avis, milord. Que M. Gashford triomphe, à la bonne heure! Mais, quant à me traiter de mouchard, milord, vous savez bien que vous ne le croyez pas. Je ne sais pas ce que vous entendez par vos causes; mais la cause pour laquelle j'ai pris parti, c'est celle d'un homme que je voyais contre deux cents, et je vous avoue que je me rangerai toujours du côté de cette cause-là.

-- En voilà assez, répondit lord Georges en lui faisant signe de retourner à sa place. Je ne veux pas en entendre davantage.

-- Si vous voulez me permettre d'ajouter un mot, milord, je voudrais donner un bon avis à ce pauvre imbécile: c'est de ne pas rester ici tout seul. La proclamation a déjà circulé dans beaucoup de mains, et tout le monde sait qu'il est intéressé dans l'affaire. Il fera bien, le pauvre malheureux, de se cacher en lieu sûr.

-- Vous entendez ce qu'il dit, cria lord Georges à Barnabé, qui les avait regardés avec étonnement pendant ce dialogue. Il pense que vous pourriez bien avoir peur de rester à votre poste, et qu'on vous retient peut-être ici contre votre gré. Qu'est-ce que vous dites de ça?

-- Ce que je pense, jeune homme, dit John pour expliquer son conseil, c'est que les soldats pourraient bien venir vous prendre, et que certainement, dans ce cas, vous serez pendu par votre col jusqu'à ce que vous soyez mort... mort... mort, vous m'entendez? Et ce que je pense, c'est que vous ferez bien de vous en aller d'ici, et au plus tôt. Voilà ce que je pense!

-- C'est un poltron, Grip, un poltron! cria Barnabé à son corbeau, en le mettant à terre et en posant son drapeau sur son épaule. Qu'ils y viennent! Vive Gordon! Qu'ils y viennent!

-- Oui, dit lord Georges, qu'ils y viennent. Qu'ils se risquent à venir attaquer un pouvoir comme le nôtre, la sainte ligue d'un peuple tout entier! Ah! c'est un fol! C'est bon, c'est bon. Je suis fier d'avoir à commander de tels hommes.»

En entendant ces mots, Barnabé sentit son coeur se gonfler d'orgueil dans sa poitrine. Il prit la main de lord Georges et la porta à ses lèvres, caressa la crinière de son coursier, comme si l'affection et l'amour qu'il portait au maître s'étendaient jusqu'à sa monture, déploya son drapeau, le fit flotter fièrement, et se remit à marcher de long en large.

Lord Georges, l'oeil brillant et la figure animée, ôta son chapeau, le fit tourner autour de sa tête, et lui dit adieu avec enthousiasme; puis il se remit au petit trot, après avoir jeté derrière lui un regard de colère, pour voir si son domestique le suivait. L'honnête John donna un coup d'éperon pour courir après son maître, après avoir commencé par inviter encore Barnabé à se retirer, par des signes répétés, qui n'étaient pas équivoques, mais auxquels celui-ci résista résolument jusqu'à ce que le détour de la route les empêchât de se voir.

Se trouvant seul encore une fois, et plus fier que jamais de l'importance du poste qui lui était confié, plein d'enthousiasme, d'ailleurs, en songeant à l'estime particulière et aux encouragements de son chef, Barnabé se promenait de long en large, dans le ravissement d'un songe délicieux, où il était plongé tout éveillé. Les rayons du soleil couchant qu'il avait en face de lui avaient passé dans son âme. Il ne manquait qu'une chose à son bonheur. Ah! si _Elle_ pouvait seulement le voir en ce moment!

Le jour était sur son déclin; la chaleur commençait à faire place à la fraîcheur du soir. Le vent léger qui se levait se jouait dans sa chevelure et faisait frissonner doucement le drapeau au-dessus de sa tête. Il y avait, dans ce bruit glorieux et dans le calme d'alentour, comme un souffle frais et libre qui répondait à ses sentiments. Il n'avait jamais été si heureux.

Il était donc appuyé sur sa hampe, regardant le soleil couchant, et songeant avec un sourire qu'il était en sentinelle pour garder l'or enterré près de là, lorsqu'il vit de loin trois ou quatre hommes qui s'avançaient d'un pas rapide vers la maison, et qui faisaient signe de la main aux gens de l'intérieur de se retirer pour ne pas se trouver au milieu d'un danger prochain. À mesure qu'ils s'approchaient, leurs gestes devenaient de plus en plus expressifs, et ils ne furent pas plus tôt à portée de la voix, que les premiers crièrent que les soldats arrivaient.

À ces mots Barnabé plia son drapeau, et l'attacha autour de la lance. Son coeur battait bien fort, mais il ne songeait pas plus à avoir peur, ni à se retirer, que sa lance elle-même. Les passants officieux qui l'avaient averti se hâtèrent, après l'avoir prévenu du danger qu'il courait, d'entrer dans la maison, où ils jetèrent par leur arrivée le trouble et l'alarme. Les gens se mirent aussitôt à fermer les portes et les fenêtres, en lui faisant signe avec instance de fuir sans perdre de temps, et répétèrent à plusieurs reprises cet avis: mais pour toute réponse il branla la tête d'un air indigné, et n'en resta que plus ferme à son poste. Voyant alors qu'il n'y avait pas moyen de le persuader, ils ne songèrent plus qu'à leur propre sûreté, et quittant la place, où ils ne laissèrent qu'une bonne vieille, ils se sauvèrent à toutes jambes.

Jusque-là, rien n'annonçait que la crainte produite par cette nouvelle ne fût pas imaginaire; mais _la Botte_ n'était pas évacuée depuis cinq minutes, qu'on vit apparaître, à travers champs, une troupe d'hommes en mouvement, et, à l'éclat de leurs armes et de leur équipement qui brillaient au soleil, à leur marche régulière et soutenue (car ils avançaient comme un seul homme), il était facile de reconnaître que c'étaient... des soldats. En un moment Barnabé s'aperçut bien que c'était un fort détachement de gardes à pied, avec deux messieurs en habit bourgeois dans leurs rangs, et un petit peloton de cavalerie; ces derniers étaient à l'arrière-garde et pas plus d'une demi- douzaine.

Ils avançaient résolument, sans accélérer le pas en approchant, sans pousser un cri, sans montrer la moindre émotion ni la moindre inquiétude. Barnabé lui-même savait bien que cela n'avait rien d'extraordinaire dans la troupe; cependant cet ordre invariable avait quelque chose de singulièrement imposant pour un homme accoutumé au bruit et au tumulte d'une populace indisciplinée. Avec tout cela, il n'en resta pas moins décidé à garder son poste, et fit bonne contenance.

Ils étaient déjà arrivés dans la cour, où ils firent halte. L'officier qui les commandait dépêcha une ordonnance aux cavaliers, qui envoyèrent immédiatement un des leurs. L'officier échangea avec lui quelques mots, et ils jetèrent un coup d'oeil à Barnabé, qui reconnut dans le cavalier celui qu'il avait démonté à Westminster, bien étonné de le revoir en face de lui. L'autre, renvoyé en toute hâte, fit le salut militaire au commandant et retourna vers ses camarades, rangés à quelques pas de là.

L'officier ayant alors commandé: «amorcez... chargez, etc.,» Barnabé, malgré la cruelle assurance que c'était pour lui que se faisaient ces préparatifs, ne put se défendre d'un certain plaisir en entendant sonner la crosse des fusils à terre et retentir la baguette dans le canon de l'arme. Mais après quelques autres commandements, les soldats se mirent immédiatement sur une file et cernèrent entièrement les bâtiments, à la distance d'une dizaine de pas; du moins Barnabé n'en compta pas davantage entre lui et les soldats qui lui faisaient face. Les cavaliers restèrent à part, à leur place.

Les deux messieurs en habit bourgeois qui s'étaient mis à l' écart avancèrent à cheval avec l'officier au milieu d'eux; il y en eut un qui tira de sa poche la proclamation et la lut: l'officier somma alors Barnabé de se rendre.

Au lieu de répondre, il alla se placer dans l'embrasure de la porte devant laquelle il montait la garde, et croisa la lance pour se défendre. Après un moment d'un profond silence eut lieu la seconde sommation.

Il n'y répondit pas davantage; et alors il eut fort à faire de promener ses yeux de tous côtés sur une demi-douzaine d'adversaires qui vinrent immédiatement se poster en face de lui, avant de jeter son dévolu sur celui qu'il devait frapper le premier quand ils allaient se jeter sur lui. Il rencontra les yeux de l'un d'eux dans le centre de la petite troupe, et c'est celui- là qu'il résolut d'abattre, dût-il y perdre la vie.

Encore un silence de mort, puis la troisième sommation.

Le moment d'après il reculait dans l'écurie, distribuant des coups à droite et à gauche comme un enragé. Deux de ses ennemis étaient étendus à ses pieds. Celui qu'il avait choisi pour première victime était tombé d'abord en effet: Barnabé n'avait pas perdu la tête, car il en fit la remarque au milieu du trouble et de l'animation de la lutte. Encore un coup... encore un homme à bas puis à bas à son tour, terrassé, blessé à la poitrine d'un coup de crosse (il l'avait vue tomber sur lui), inanimé... prisonnier...