Chapter 12
Une fois maîtres du château, les assiégeants se répandirent à l'intérieur, depuis la cave jusqu'au grenier, et commencèrent leur oeuvre de destruction violente. Pendant que quelques groupes allumaient des feux de joie sous les fenêtres d'autres cassaient les meubles et en jetaient les fragments par la croisée pour alimenter la flamme. Là où l'ouverture dans le mur (car ce n'étaient plus des fenêtres) était assez grande, ils lançaient dans le feu les tables, les commodes, les lits, les miroirs, les tableaux, et, chaque fois qu'ils empilaient quelques pièces nouvelles sur le bûcher, c'étaient de nouveaux cris, de nouveaux hurlements, un tintamarre infernal qui ajoutait encore à l'horreur de l'incendie. Ceux qui portaient des haches et qui avaient passé leur colère sur le mobilier, s'en prenaient après aux portes, aux impostes, qu'ils mettaient en pièces; ils brisaient les parquets, coupaient les poutres et les solives, sans s'inquiéter s'ils n'allaient pas ensevelir sous des monceaux de ruines les traînards qui n'avaient pas quitté assez tôt l'étage supérieur. Il y en avait qui fouillaient dans les tiroirs, les caisses, les boites, les pupitres, les armoires, pour y chercher des bijoux, de l'argenterie, des pièces de monnaie; d'autres, plus avides de destruction que de gain, les jetaient dans la cour sans seulement y regarder, en invitant ceux d'en bas à les mettre en tas dans le brasier. D'autres, qui étaient descendus à la cave pour y défoncer les tonneaux, couraient ça et là comme des enragés, mettant le feu à tout ce qu'ils voyaient, souvent même aux vêtements de leurs camarades; enfin brûlant si bien les bâtiments par tous les bouts, qu'on en voyait plusieurs qui n'avaient pas eu le temps de se sauver, suspendus avec leurs mains défaillantes, et le visage noirci par la fumée, aux allèges des croisées où ils s'étaient traînés, en attendant qu'ils fussent attirés et dévorés dans la fournaise. Plus le feu sévissait et pétillait, plus les gens devenaient farouches et cruels, comme des diables qui se sentent dans leur élément au milieu du feu; ils avaient déjà dépouillé leur nature terrestre pour prendre un avant-goût des plaisirs de l'enfer.
Le bûcher en combustion qui montrait les chambres et les couloirs rouges comme le feu, à travers les trous pratiqués dans les murs écroulés; les flammes égarées qui léchaient de leurs langues fourchues les murs de brique et de pierre au dehors, pour trouver un passage et porter leur tribut à la masse ardente qui brûlait en dedans; le reflet de l'incendie sur le visage des brigands occupés à l'attiser; le mugissement de la braise furieuse, si haute et si brillante qu'elle semblait, dans sa rapacité, avoir dévoré jusqu'à la fumée même; les flammèches vivantes que le vent détachait du brasier pour les emporter sur ses ailes, comme une neige de feu; le bruit sourd des poutres brisées, qui tombaient comme des plumes sur le monceau de cendres, et se réduisaient presque au même instant en un foyer d'étincelles et de poussière enflammée; la teinte blafarde qui couvrait le ciel, faisant mieux ressortir tout autour, par le contraste, les ténèbres profondes; la vue de tous les recoins dont leur usage domestique faisait naguère un lieu sacré, livrés maintenant sans pudeur aux regards d'une populace effrontée; la destruction par des mains rudes et grossières des mille petits objets de la prédilection des maîtres, qui les associaient dans leurs coeurs avec de tendres et précieux souvenirs; et cela, non pas au milieu de visages sympathiques et de consolations murmurées par l'amitié, mais au bruit des acclamations les plus brutales, et de cris étourdissants qui faisaient sauver à la hâte jusqu'aux rats, habitués par une longue possession à ce domicile antique, et devenus, pour ainsi dire, les commensaux de la maison: toutes ces circonstances se combinaient pour présenter aux yeux une scène que les spectateurs qui n'y prenaient point part ne devaient jamais oublier, dussent-ils vivre cent ans.
Quels étaient ces spectateurs? La cloche d'alarme, remuée par des mains puissantes, avait longtemps retenti, mais pas une âme qu'on pût voir. Quelques rebelles prétendaient bien que, lorsqu'elle avait cessé d'appeler à l'aide, on avait entendu des cris de femmes éplorées, et qu'on avait vu flotter leurs vêtements dans l'air, pendant qu'elles étaient emportées, malgré leur résistance, par une troupe de ravisseurs. Mais, dans un pareil désordre, personne ne pouvait dire si c'était vrai ou si c'était faux. Cependant où donc était Hugh? Personne ne l'avait plus vu depuis qu'on avait enfoncé les portes. Toute la bande criait après lui; où est donc Hugh?
«Présent, répondit-il d'une voix enrouée, en sortant de l'obscurité, tout haletant, tout noirci par la fumée. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Voilà le feu qui va s'éteindre de lui-même, et, s'il reste encore quelque pan de murailles, ce n'est plus qu'un amas de ruines. Dispersons-nous, mes gars, pendant qu'il y fait bon; rentrez par différents chemins, et nous nous retrouverons comme d'habitude.»
Là-dessus, il disparut de nouveau... (c'était bien étrange, lui qui toujours arrivait le premier et ne s'en allait que le dernier)... et les laissa retourner chacun chez eux comme ils voulaient.
Ce n'était pas une tâche facile que d'organiser la retraite d'une pareille multitude. Quand on aurait ouvert toutes grandes les portes de Bedlam[3], il n'en serait pas sorti autant de fous qu'en avait fait sortir cette nuit de délire. On voyait des hommes danser et trépigner sur les parterres de fleurs, comme s'ils croyaient écraser des victimes humaines sous leurs pieds; ils arrachaient leurs tiges avec fureur, comme des sauvages qui tordent le cou de leurs ennemis. On en voyait d'autres jeter en l'air leurs torches enflammées, et les recevoir sans bouger sur leurs têtes et sur leurs visages tout enflés et tout couturés de brûlures hideuses. On en voyait qui se précipitaient jusqu'au brasier et en écartaient la vapeur avec le mouvement de leurs mains, comme s'ils nageaient en pleine eau; d'autres même qu'on avait beaucoup de peine à empêcher de s'y plonger pour satisfaire leur soif de feu. Sur le crâne d'un garçon, de vingt ans à peine, étendu ivre mort sur le gazon avec le goulot d'une bouteille dans la bouche, coulait du toit une pluie de plomb liquide brûlé à blanc, qui faisait fondre sa tête comme une cire. Quand on réunit tous les gens épars, on retira des caves, pour les emporter à bras, des misérables, vivants encore, mais marqués comme d'un fer chaud sur tout le corps, et, le long de la route, leurs porteurs cherchaient à les ragaillardir par des plaisanteries de corps de garde, en attendant qu'ils les déposassent morts à la porte de quelque hôpital. Mais tous ces tableaux effroyables n'inspiraient à personne, dans cette troupe hurlante, ni pitié ni dégoût; il n'y en avait pas un dont la rage aveugle, féroce, animale, fût seulement assouvie.
Le rassemblement se dispersa à la fin lentement, et par petits pelotons, avec des hourras enroués, et au bruit de leurs cris ordinaires. Quelques traînards, les yeux éraillés et injectés de sang, suivaient l'avant-garde d'un pas aviné. Les appels lointains par lesquels ils se répondaient, le sifflement convenu pour rallier ceux qui manquaient, devinrent de plus en plus rares et faibles, tant qu'enfin ces bruits même expirèrent, faisant place au silence des nuits.
Quel silence! L'éclat éblouissant des flammes n'était plus à présent qu'une lueur d'accès, un éclair intermittent. Les charmantes étoiles du ciel, jusqu'alors invisibles, éclairaient à leur tour le monceau de cendres, bientôt obscur. Une fumée retardataire était encore suspendue le long des ruines, comme pour les cacher aux yeux: le vent semblait la respecter. Des murailles nues, des toits ouverts, des chambres où des êtres bien chers, aujourd'hui défunts, avaient bien des fois relevé le matin leur tête sur leurs chevets pour renaître à une vie nouvelle avec une nouvelle énergie; où tant d'autres, également bien aimés, avaient passé des jours de joie ou de tristesse; où se trouvaient mêlés ensemble tant de souvenirs et de regrets, de soucis et d'espérances... tout cela... parti. Il ne reste plus qu'un vide triste et navrant; un monceau à demi étouffé de poussière et de cendres; le silence et la solitude du néant.
CHAPITRE XIV.
Les bonnes gens du Maypole, qui ne se doutaient guère du changement qui bientôt allait se faire dans leur rendez-vous favori, entrèrent dans la forêt pour se rendre à Londres. Ils ne prirent pas la grand'route, pour éviter la chaleur et la poussière, et se tinrent dans les sentiers à travers champs. À mesure qu'ils approchaient de leur destination, ils se mirent à faire des questions aux gens qui passaient, sur l'émeute, sur la vérité ou la fausseté des récits qu'on leur en avait faits. Les réponses qu'ils reçurent laissaient bien loin derrière elles les chétives nouvelles qui avaient pénétré dans la paisible bourgade de Chigwell. Un homme leur dit que, cette après-midi même, la troupe, chargée de conduire à Newgate quelques émeutiers qu'on venait d'interroger en justice, avait été attaquée par la populace et forcée de faire retraite; un autre, que l'on était en train de démolir la maison de deux témoins à charge près de Clare-Market, au moment où il était parti de Londres; un autre, que l'on devait mettre ce soir le feu à celle de sir Georges Saville, dans le quartier de Leicester-Field, et que sir Georges passerait un mauvais quart d'heure s'il tombait entre les mains du peuple, parce que c'était lui qui avait présenté le _bill_ en faveur des catholiques. Tous s'accordaient à dire que l'émeute était à l'oeuvre, plus forte et plus nombreuse que jamais; qu'il ne faisait pas bon dans les rues; que l'épouvante publique croissait à chaque moment, et qu'il y avait déjà un grand nombre de familles qui s'étaient sauvées à la campagne. Passa un drôle qui portait les couleurs populaires et qui les insulta pour n'avoir point de cocardes à leurs chapeaux, en leur recommandant d'aller voir le lendemain soir une fameuse poussée qu'on allait donner aux portes de la prison. Un autre leur demanda si c'est qu'ils étaient incombustibles, de sortir ainsi sur les chemins sans porter la marque distinctive des honnêtes gens; enfin un troisième, qui allait à cheval tout seul leur ordonna de lui jeter chacun un shilling dans son chapeau, pour la quête des émeutiers.
Malgré le désagrément de se voir ainsi rançonnés, et la crainte que leur causaient tous ces renseignements, ils persistèrent, puisqu'ils avaient tant fait que de venir, dans la résolution de pousser plus loin et d'aller voir de leurs propres yeux l'état réel des choses. Ils doublèrent le pas, comme on fait toujours en pareil cas, lorsqu'on vient du recevoir des nouvelles qui vous intéressent; et, ruminant, chacun de leur côté, les rapports qu'ils venaient d'entendre, ils ne se disaient pas grand'chose.
Or, la nuit était venue, et, quand ils approchèrent de Londres, ils eurent de loin la triste confirmation de ce qu'on leur avait dit, dans la lueur qu'ils purent voir de trois incendies, tout près l'un de l'autre, dont la flamme jetait une réverbération lugubre dans le ciel. En arrivant à l'entrée des faubourgs, ils aperçurent, à la porte de presque toutes les maisons, ces mots écrits à la craie, en gros caractères: «Pas de papisme!» Les boutiques étaient fermées, l'alarme et la crainte se lisaient sur tous les visages.
Chacun de nos curieux faisait à part soi ces remarques peu rassurantes, sans les communiquer à ses camarades, lorsqu'ils arrivèrent à une barrière qui se trouvait fermée. Ils passaient par le Tourniquet sur la contre-allée, comme un cavalier, venant de Londres au grand galop, appela d'un ton très ému le garde- barrière: «Vite, vite, ouvrez-moi, au nom du ciel!»
À cette prière si pressante et si véhémente, l'homme accourut, une lanterne à la main, et se disposait à ouvrir, lorsque, jetant par hasard les yeux derrière lui, il s'écria: «Bonté divine! qu'est-ce que c'est que ça? encore un feu?»
À ces mots, les trois amateurs de Chigwell tournèrent la tête et virent à distance, juste dans la direction d'où ils venaient, jaillir une nappe de feu qui jetait sur les nuages une clarté menaçante, comme si l'incendie était en effet derrière eux, semblable à un soleil couchant de sinistre présage.
«Si je ne me trompe, dit le cavalier, je sais d'où partent ces flammes. Allons! mon brave homme, ne restez pas là pétrifié. Ouvrez-moi la porte.
-- Monsieur, lui cria le portier en mettant la main sur la bride de son cheval, au moment où il lui ouvrait un passage, je crois vous reconnaître, monsieur; croyez-moi, n'allez pas plus loin. Je les ai vus passer, je sais de quoi ces gens-là sont capables. Ils vous assassineront.
-- Soit! dit le cavalier, toujours l'oeil fixé sur le feu, et non sur son interlocuteur.
-- Mais, monsieur, monsieur, cria l'homme en serrant encore davantage la bride, si vous voulez aller plus loin, portez donc au moins le ruban bleu. Tenez! monsieur, ajoutât-il en détachant la cocarde de son chapeau. Si je la porte, ce n'est pas par goût, c'est par nécessité; c'est que j'ai peur pour moi et pour ma maison. Prenez-la seulement pour cette nuit... pour cette nuit seulement.
-- Faites, monsieur, faites ce qu'il vous dit, crièrent les trois amis, se pressant autour de son cheval.
-- Monsieur Haredale, mon digne monsieur, mon brave gentleman, je vous en prie, laissez-vous persuader.
-- Qu'est-ce que j'entends-là? répondit M. Haredale, se baissant pour mieux voir; n'est-ce pas la voix de Daisy?
-- Oui, monsieur, répliqua le petit homme. Laissez-vous persuader, monsieur. Ce brave homme dit vrai. Votre vie peut en dépendre.
-- Dites-moi, reprit Haredale brusquement, auriez-vous peur de venir avec moi?
-- Moi, monsieur? n-o-n.
-- Eh bien! mettez cette cocarde à votre chapeau. Si nous rencontrons ces gueux-là, vous leur jurerez que je vous emmène prisonnier, parce que vous la portez. Je leur en dirai autant moi- même: car, aussi vrai que j'espère le pardon du bon Dieu dans l'autre monde, je ne veux pas qu'ils me fassent grâce, pas plus que je ne leur ferai quartier, si nous en venons aux mains ce soir. Allons! sautez en croupe!... vite. Tenez-moi bien par la taille, et n'ayez pas peur.»
En un instant les voilà partis au grand galop, dans un nuage de poussière épaisse, et toujours courant devant eux, comme Robin des Bois.
Par bonheur que l'excellent coursier de Haredale connaissait bien la route: car pas une fois, pas une seule fois, dans tout le voyage, M. Haredale n'abaissa les yeux sur le sol, ni ne les détourna un moment de la clarté qui serrait de but et de fanal à leur course furieuse. Une fois il dit à demi-voix: «C'est ma maison.» Mais il ne desserra pas les dents davantage. Quand ils arrivaient à des endroits où le chemin était plus mauvais et plus sombre, il n'oubliait jamais de poser sa main sur le petit homme pour bien l'affermir en selle; mais il n'en continuait pas moins de garder la tête droite et les yeux fixés sur le feu, alors comme toujours.
La route n'était pas sans danger: car ils avaient quitté la grand'route pour prendre le plus court, toujours à bride abattue, par des ruelles et des sentiers solitaires, où les roues des charrettes avaient fait des ornières profondes, où le passage étroit était bordé de haies et de fossés, où l'on avait sur la tête une arcade de grands arbres qui épaississaient l'ombre et l'obscurité. Mais c'est égal, en avant, en avant, en avant, sans s'arrêter et sans broncher, jusqu'à la porte du Maypole, d'où ils purent voir que le feu commençait à s'éteindre, apparemment faute d'aliment.
«Descendons un moment, un seul moment, Daisy, dit M. Haredale, en l'aidant à sauter de cheval et suivant ses pas. Willet, Willet, où sont ma nièce et mes domestiques?... Willet!»
Tout en poussant ces cris de détresse, il se précipite au comptoir. Qu'est-ce qu'il voit? L'aubergiste lié et garrotté sur sa chaise, la salle démantibulée, dévastée, toute sens dessus dessous... Évidemment, personne n'avait pu venir chercher là un refuge.
M. Haredale était un caractère fort, accoutumé à se contraindre et à réprimer ses plus vives émotions; mais cet augure sinistre des découvertes auxquelles il devait s'attendre (car, en voyant l'incendie, il avait bien deviné tout de suite que sa maison devait être rasée) vainquit son courage. Il se couvrit la figure de ses mains pour un moment, et détourna la tête.
«Johnny, Johnny, dit Salomon, et le brave homme criait de toute sa force en se tordant les mains... mon cher Johnny, oh! quel changement! Je n'aurais jamais cru voir le Maypole en cet état, de ma vie vivante. Et le vieux château de la Garenne, donc! Johnny! Monsieur Haredale!... Ah! Johnny! quel affreux spectacle!
En même temps le petit Salomon Daisy, montrant M. Haredale, plantait ses coudes sur le dos de la chaise de M. Willet, et pleurait comme un veau sur l'épaule de l'aubergiste.
Le vieux John, pendant ce temps-là, le laissait dire. Il restait assis, muet comme un merlan, fixant sur lui un regard qui n'était pas de ce monde, et donnant tous les symptômes possibles d'entière et de parfaite insensibilité à tout ce qui se passait autour de lui. Cependant, quand Salomon ne dit plus rien, il suivit avec ses gros yeux ronds la direction des regards du sacristain, et commença à montrer quelque idée vague qu'il pouvait bien y avoir là quelqu'un qui était venu le voir.
«Vous nous reconnaissez bien, n'est-ce pas, Johnny? dit Salomon en se donnant un coup sur la poitrine: Daisy, vous savez bien... dans l'église de Chigwell... celui qui sonne les cloches... Vous rappelez-vous le petit lutrin des dimanches dans la chapelle... hein! Johnny?»
M. Willet réfléchit quelques minutes, puis il se mit à entonner tout bas, par un instinct mécanique, à propos au lutrin: _Magnificat anima mea..._
«C'est cela, cria vivement le petit homme; justement, c'est bien moi qui chante les vêpres, Johnny. Vous y êtes, n'est-ce pas? Dites-moi que vous êtes tout à fait remis.
-- Remis? dit Willet en récriminant, comme si c'était une question à vider entre lui et sa conscience; remis? ah!
-- Ils ne vous ont pas maltraité à coups de bâton, de tisonniers, ou de tout autre instrument contondant, n'est-ce pas, Johnny? demanda Salomon en jetant un coup d'oeil plein d'inquiétude sur la tête de Willet, ils ne vous ont pas battu, n'est-ce pas?»
John fronça le sourcil, baissa les yeux comme s'il était absorbé dans quelque calcul d'arithmétique mentale; puis les releva, comme s'il cherchait au plafond le total de l'addition rebelle; puis les promena sur Salomon Daisy, depuis la pointe des cheveux jusqu'à la plante des pieds; puis les porta lentement tout autour de la salle. Et alors une grosse larme, ronde, plombée, et point du tout transparente, lui roula de chaque oeil, lorsqu'en branlant la tête il répondit:
«S'ils avaient eu seulement la bonté de m'assassiner, combien ils m'auraient obligé!
-- Non, non, ne dites pas ça, Johnny, reprit Daisy, la larme à l'oeil; c'est bien triste, mais ça ne va pas jusque-là. Non, non.
-- Voyez-moi ça, monsieur, cria John, tournant ses yeux douloureux sur M. Haredale, qui avait mis un genou en terre pour travailler lestement à délivrer l'aubergiste de ses liens. Voyez-moi ça, monsieur. Il n'y a pas jusqu'au Mai lui-même, le vieux Mai, tout de bois et tout insensible qu'il est, qui regarde tout étonné à la fenêtre, comme s'il voulait me dire: «John Willet, John Willet, allons-nous-en piquer une tête dans la mare la plus voisine, qui sera assez profonde pour nous noyer, car c'est fait de nous à tout jamais.»
-- Finissez, Johnny, finissez, lui cria son ami, non moins touché de cet effort d'imagination douloureux de la part de M. Willet, que du ton sépulcral dont il avait parlé du Maypole. Je vous en prie, Johnny, finissez.
-- Votre perte est grande et votre malheur est pénible, lui dit M. Haredale jetant un regard d'impatience vers la porte, et ce n'est pas le moment de chercher à vous consoler: ce ne serait pas moi, dans tous les cas, qui pourrais le faire; mais, avant de nous quitter, dites-moi une chose, et tâchez de me le dire nettement, je vous en supplie. Avez-vous vu Emma, ou avez-vous entendu parler d'elle?
-- Non, dit M. Willet.
-- Vous n'avez donc vu que cette canaille?
-- Oui.
-- Elles se seront sauvées, j'espère, avant le commencement de ces scènes affreuses, dit M. Haredale, qui, au milieu de son agitation, de son désir impatient de remonter à cheval, et de son peu d'habileté pour débrouiller des cordes emmêlées, n'avait pas seulement défait encore un noeud. Daisy un couteau!
-- Vous n'auriez pas, dit John regardant autour de lui comme pour chercher son mouchoir de poche ou quelque autre bagatelle qu'il aurait perdue, vous n'auriez pas, l'un ou l'autre, trouvé quelque part par là... un cercueil?
-- Willet!» cria M. Haredale.
Salomon laissa tomber de ses mains le couteau, et sentit une sueur froide lui courir tout le long du corps. «Ciel! s'écria-t-il.
-- C'est que, voyez-vous, continua John sans les regarder, un moment avant de vous voir, j'ai reçu la visite d'un mort qui allait là-bas. Et s'il avait apporté là sa bière ou que vous l'eussiez rencontrée sur le chemin, j'aurais bien pu vous dire le nom qu'il y avait sur la plaque. Enfin, s'il ne l'a pas apportée, ça ne fait rien.»
M. Haredale, qui venait d'écouter ces paroles avec une attention palpitante, se releva à l'instant droit sur ses pieds, et, sans dire un seul mot, emmena Salomon Daisy à la porte, monta à cheval, le prit en croupe derrière lui, et vola plutôt qu'il ne galopa vers cet amas de ruines, qui était encore un château majestueux quand le soleil couchant l'avait éclairé la veille de ses derniers feux. M. Willet les regarda, les écouta, ramena ses yeux sur lui- même pour bien s'assurer qu'il n'était plus garrotté, et, sans donner le moindre signe d'impatience, de surprise ou de désappointement, retomba doucement dans l'état léthargique dont il n'était sorti un moment que d'une manière très imparfaite.
M. Haredale attacha son cheval à un tronc d'arbre, et, serrant le bras de son compagnon, se glissa doucement le long du sentier, dans les lieux où était hier encore son jardin. Il s'arrêta un instant à regarder ses murs fumants et les étoiles qui envoyaient leur lumière, à travers les toits et les planchers ouverts, jusque sur le tas de cendres et de poussière. Salomon jeta de côté un coup d'oeil timide sur sa figure, et vit que ses lèvres étaient étroitement serrées l'une contre l'autre, que ses traits respiraient une résolution sombre, sans qu'il lui échappât une larme, un regard, un geste qui trahît sa douleur.
Il tira son épée, tâta sa poitrine, comme s'il portait sur lui d'autres armes cachées, saisit de nouveau Salomon par le poignet, et fit, d'un pas discret, le tour de la maison. Il regardait à chaque porte, à chaque ouverture, revenait sur ses pas, quand il entendait seulement remuer une feuille, et cherchait à tâtons, les mains étendues devant lui, dans chaque encoignure plus obscure. C'est ainsi qu'ils firent tout le tour des bâtiments. Mais ils revinrent au point de départ sans avoir rencontré aucune créature humaine, ou sans trouver le moindre indice qu'il y eût là quelque traînard caché.
Après un moment de silence, M. Haredale se mit à crier à deux ou trois reprises, puis enfin il dit tout haut: «Y a-t-il quelqu'un de caché ici, qui connaisse ma voix! il n'y a plus rien à craindre: il peut se montrer. S'il y a là quelqu'un de ma maison, je le prie de me répondre.» Il les appela tous par leur nom, les uns après les autres; l'écho répéta sa voix lugubre sur bien des tons; ensuite tout redevint muet comme auparavant.