Chapter 11
John arrêta ses yeux sur cette masse de figures, les unes ricanantes, les autres menaçantes, les unes éclairées par des torches, les autres indistinctes, quelques-unes couvertes par l'ombre et les ténèbres, ou le regardant fixement, ou faisant l'inspection de sa maison, ou se regardant les unes les autres; et, sans savoir comment, car il ne se rappelait seulement pas avoir bougé, il se trouva dans son comptoir, assis dans son fauteuil, assistant à la destruction de ses biens, comme à quelque représentation théâtrale d'une nature surprenante et stupéfiante, mais qui ne le regardait pas du tout, à ce qu'il pouvait croire.
Vraiment, oui! voilà bien le comptoir! ce comptoir vénéré où les plus hardis n'auraient pas osé entrer sans une invitation spéciale du maître, le sanctuaire, le mystère, le Saint des saints: eh bien! le voilà, ce comptoir, qui regorge d'hommes, de gourdins, de bâtons, de torches, de pistolets, qui retentit d'un bruit assourdissant de jurons, de cris, de huées, de menaces; ce n'est plus un comptoir, c'est une ménagerie, une maison de fous, un temple infernal et diabolique. Les gens vont et viennent, entrent et sortent, par la porte ou par la fenêtre, cassent les carreaux, tournent les cannelles, boivent les liqueurs dans de pleins bols de porcelaine; ils se mettent à califourchon sur les tonneaux; ils fument les pipes personnelles et consacrées de John et de ses pratiques; ils élaguent le bosquet respecté d'oranges et de citrons, hachent et taillent en plein fromage dans le fameux chester, brisent des tiroirs inviolables et les ouvrent tout grands, mettent dans leurs poches des choses qui ne leur appartiennent pas, se partagent son propre argent sous ses propres yeux, gaspillent, brisent, cassent, foulent aux pieds comme des insensés tout ce qu'ils trouvent; il n'y a rien d'épargné, rien de sacré. On voit des hommes partout; en haut, en bas, au premier, à la cuisine, dans les chambres à coucher, dans la cour, dans les écuries. Les portes sont ouvertes; cela leur est égal, ils montent par la fenêtre. Qu'est-ce qui les empêche de descendre par l'escalier? non, ils aiment mieux sauter par la croisée. Ils se jettent par-dessus les rampes, pour être plus tôt dans le corridor. À chaque instant ce ne sont que figures nouvelles, une vraie fantasmagorie de gars qui hurlent, de gens qui chantent, de gens qui se battent, de gens qui cassent les verres et les assiettes, de gens qui abreuvent le plancher de la liqueur qu'ils ne peuvent plus boire, de gens qui sonnent la cloche jusqu'à la démancher, de gens qui la frappent à coups de marteau jusqu'à ce qu'ils l'aient mise en morceaux: toujours, toujours, des gens qui grouillent comme des fourmilières; toujours du bruit, de la fumée de tabac, des torches, de l'obscurité, des folies, des colères, des rires, des gémissements, le pillage, l'effroi, la ruine!
Presque tout le temps que John considéra cette scène épouvantable, Hugh se tint auprès de lui, et, quoiqu'il fût bien le plus tapageur, le plus farouche, le plus malfaisant coquin de tous ceux qui étaient là, il empêcha nombre de fois qu'on ne brisât les os de son maître. Et même, quand M. Tappertit, animé par les liqueurs, passa par là, et, pour bien assurer sa prérogative, donna poliment à John Willet des coups de pied dans les os des jambes, Hugh conseilla à son patron de les rendre, et, si le vieux John avait eu la présence d'esprit de comprendre ce qu'il lui disait à demi-mot et d'en profiter, point de doute qu'avec la protection de Hugh il ne s'en fût tiré sans danger.
Enfin la bande commença à se reformer hors de la maison, et à rappeler ceux qui restaient à lambiner au dedans, pour faire corps avec eux. Pendant que les murmures croissaient et se formulaient hautement, Hugh et quelques-uns de ceux qui étaient encore arrêtés au comptoir, et qui étaient évidemment les meneurs principaux, se consultèrent à part pour savoir ce qu'il fallait faire de John, afin de s'assurer de lui jusqu'à ce qu'ils eussent fini leur travail de Chigwell. Les uns proposaient de mettre le feu à la maison et de le laisser s'y consumer; les autres, de lui faire prêter serment qu'il resterait là sur son fauteuil, sans bouger, pendant vingt-quatre heures; d'autres enfin de lui mettre un bâillon et de l'emmener avec eux, sous bonne garde. Après avoir examiné et rejeté successivement toutes ces propositions, on finit par décider qu'il fallait le garrotter dans son fauteuil, et on appela Dennis pour le charger de l'exécution.
«Faites bien attention, père Jean! lui dit Hugh en s'avançant vers lui: nous allons vous lier les pieds et les mains, mais sans vous faire d'autre mal. Vous entendez bien?»
John Willet en regarda un autre, comme s'il ne savait pas qui est- ce qui parlait, et marmotta entre ses dents deux ou trois mots sur l'habitude qu'il avait de prendre quelque chose tous les dimanches à deux heures, ajoutant qu'il n'avait rien pris depuis.
«Est-ce que vous ne m'entendez pas? je vous dis qu'on ne vous fera pas de mal, beugla Hugh en lui donnant un grand coup dans le dos pour mieux lui faire entrer son avis dans la tête. Il a eu si peur, qu'il ne sait plus où il en est, je crois. Donnez-lui donc une goutte. Eh! les autres, passez-nous donc quelque chose.»
En effet, on lui passa un verre de liqueur, dont Hugh versa le contenu dans le gosier du vieux John. M. Willet fit légèrement claquer ses lèvres, fourra la main dans sa poche pour y chercher de l'argent, en demandant combien c'était: il ajouta, en promenant à la ronde des yeux hébétés, qu'il croyait qu'il y avait aussi à payer quelques verres cassés.
«Il a perdu la tête pour le moment, c'est sûr, dit Hugh, après l'avoir secoué rudement sans produire d'autre effet sur tout son système qu'un cliquetis de clefs dans sa poche. Où est-il donc, ce Dennis?»
On appela encore Dennis, qui vint enfin avec un bon bout de corde autour des reins, comme un capucin. Il accourait en toute hâte, escorté d'une demi-douzaine de gardes du corps.
«Allons! lestement! cria Hugh en frappant la terre du pied; dépêchons-nous.»
Dennis ne fit que cligner de l'oeil et déroula sa corde; puis, levant les yeux vers le plafond, regarda tout autour, sur les murs et sur la corniche, d'un oeil curieux: après cette inspection, il branla la tête.
«Mais allez donc, vous ne bougez pas! cria Hugh, frappant encore du pied avec plus d'impatience. Allez-vous nous faire attendre ici qu'on ait sonné l'alarme à dix milles à la ronde, et qu'on vienne nous déranger dans notre besogne?
-- C'est bon à dire, camarade, répondit Dennis en faisant un pas vers lui, mais à moins... (et ici il lui parla tout bas)... à moins de l'accrocher à la porte, je ne vois rien de propice pour ça dans toute la chambre.
-- De propice pour quoi?
-- De propice pour quoi! reprit Dennis; vous savez bien ce qu'on veut faire du bonhomme.
-- Quoi! n'alliez-vous pas le pendre? cria Hugh.
-- Eh bien! il ne faut donc pas? répliqua le bourreau étonné. Alors, qu'est-ce qu'il faut faire?»
Hugh ne répondit rien; mais, arrachant la corde des mains de son camarade, il se mit en devoir de lier le père John lui-même. Seulement il s'y prit d'une manière si gauche et si maladroite, que M. Dennis le supplia, presque la larme à l'oeil, de lui laisser faire son métier. Hugh y consentit, et le bourreau eut bientôt fait.
«Là! dit-il, regardant tristement John Willet, qui ne montrait pas plus d'émotion dans ses liens que tout à l'heure, quand il était libre, voilà ce qui s'appelle de la bonne ouvrage, et proprement faite. On le dirait empaillé!... mais dites donc, camarade, je voudrais vous dire un mot; à présent que le voilà troussé comme une volaille, et tout préparé pour la chose, ne vaudrait-il pas mieux, pour tout le monde, le dépêcher sans plus tarder? Ah! que ça ferait bien dans le journal! Le public en aurait bien plus de considération pour nous.»
Hugh, comprenant l'intention de son camarade, mieux encore par ses gestes que par sa manière de s'exprimer un peu technique, pour quelqu'un qui n'en avait pas l'habitude, rejeta derechef cette proposition, et prononça le commandement: «En avant!» qui fut répété au dehors par cent voix en choeur.
«À la Garenne! cria Dennis, en courant, suivi de tous ceux qui étaient encore dans la maison. À la maison du témoin, camarades!»
Un cri de rage répondit à cet appel, et la foule tout entière courut, animée par l'amour de la destruction et du pillage. Hugh resta quelques moments encore en arrière pour prendre quelque nouveau stimulant et pour ouvrir toutes les cannelles, qui pouvaient avoir été épargnées; puis, jetant un dernier coup d'oeil sur cette chambre pillée et dévastée, où les émeutiers avaient jeté le Mai lui-même par la fenêtre, car ils l'avaient scié en morceaux, il alluma sa torche, donna une tape sur le dos de John Willet muet et immobile, il balança son luminaire sur sa tête, poussa un cri furieux, et se dépêcha de courir après ses compagnons.
CHAPITRE XIII.
John Willet, laissé seul dans son comptoir démantibulé, continua de rester assis, tout abasourdi; ses yeux tout grands ouverts montraient bien qu'il était éveillé mais toutes ses facultés de raison et de réflexion étaient abîmées dans un sommeil absolu. Il promenait les yeux autour de cette chambre qui avait été depuis de longues années, et qui était encore, pas plus tard qu'il y a une heure, l'orgueil de son coeur, mais sans qu'un muscle de sa figure en fût seulement ému. La nuit, au dehors, semblait noire et froide, à travers les trouées qui avaient été naguère des fenêtres. Les liquides précieux, à présent à sec ou peu s'en faut, tombaient goutte à goutte sur le plancher. Le Maypole brisé avait l'air de regarder par la croisée rompue, comme le beaupré d'un vaisseau naufragé, et rien n'empêchait de comparer le parquet au fond de la mer, tant il était, comme elle, semé de débris précieux. Les courants d'air, qui n'avaient plus d'obstacles, faisaient claquer et crier sur leurs gonds les vieilles portes. Les chandelles vacillaient et coulaient, garnies de je ne sais combien de champignons. Les beaux et brillants rideaux d'écarlate flottaient et clapotaient au vent. Les bons petits barils hollandais de curaçao ou d'anisette, tournés sens dessus dessous et vides, étaient jetés honteusement dans un coin: ce n'était plus que l'ombre de ces jolis quartauts, qui avaient perdu toute leur jovialité, sans espérance de la retrouver jamais. John voyait cette désolation, ou plutôt il ne la voyait pas. Il ne demandait pas mieux que de rester là, assis les yeux tout grands ouverts, n'éprouvant pas plus d'indignation ou de malaise, revêtu de ses liens, que si c'eussent été des décorations honorifiques. Personnellement, il ne voyait aucun changement: le temps allait son petit bonhomme de chemin, comme d'habitude, et le monde était toujours tranquille comme à l'ordinaire.
N'était qu'on entendait les barils se vider goutte à goutte, les débris des fenêtres cassées crier sous le souffle du vent, et le craquement monotone des portes ouvertes, tout était profondément calme: ces petits bruits, semblables au tic-tac de la montre du temps pendant la nuit, ne faisaient que rendre le silence plus saisissant et plus effrayant. Mais le bruit ou le calme, pour John, c'était tout un: un train de grosse artillerie aurait pu venir exécuter des sarabandes sous sa fenêtre, qu'il n'en aurait été que ça. Il était désormais à l'abri de toute surprise; un revenant même ne lui aurait rien fait.
Justement il entendit un pas, un pas précipité, et cependant discret, qui s'approchait de la maison. Ce pas s'arrêta, avança encore, sembla faire le tour des bâtiments, et finit par venir sous la fenêtre, par laquelle une tête plongea dans la salle.
Les chandelles agitées mettaient ce visage singulièrement en relief sur le fond noir et sombre de la nuit au dehors. Il était pâle, flétri, usé; les yeux, à raison de sa maigreur, paraissaient naturellement grands et brillants; les cheveux étaient grisonnants. Il lança un regard pénétrant dans la chambre, en même temps qu'on entendit une voix creuse demander:
«Est-ce que vous êtes seul dans cette maison?»
John ne fit aucun signe, quoique cette question fût répétée deux fois et qu'il l'eût bien entendue. Après un moment de silence, l'homme entra par la fenêtre. John ne parut pas plus surpris de cela que du reste. Il en avait tant vu monter ou descendre par les croisées en une heure de temps, qu'il ne se rappelait plus seulement qu'il y eût une porte, et qu'il croyait avoir toujours vécu au milieu, de ces exercices gymnastiques depuis son enfance.
L'homme portait un grand habit noir passé, et un chapeau rabattu. Il marcha droit à John et le regarda en face. John lui rendit incontinent la monnaie de sa pièce.
«Est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes assis là comme ça?» dit l'homme.
John réfléchit, mais sans pouvoir trouver rien à dire.
«De quel côté sont-ils partis?
À cette question, expliquez-moi comment il se fit, car je n'y comprends rien, que la forme particulière des bottes de l'étranger trotta dans la tête de M. Willet, qui finit par secouer ces distractions importunes et retomba dans son premier état.
-- Ah çà! vous feriez aussi bien de me répondre, dit l'autre; ce serait le moyen de conserver au moins votre peau, puisqu'il ne vous reste plus que ça. De quel côté sont-ils partis?
-- Par là,» dit John, retrouvant tout de suite la voix et faisant de bonne foi un signe de tête tout juste dans la direction contraire à l'exacte vérité.
Il faut dire que ses pieds et ses mains étaient liés si étroitement, qu'il ne lui restait plus que le visage pour montrer à l'étranger son chemin.
«Vous mentez, dit celui-ci avec un geste de colère et de menace. Je suis venu par là et je n'ai rien vu. Vous voulez me tromper.»
Cependant il était si visible que l'apathie imperturbable de John n'était pas un jeu; qu'elle était au contraire le résultat de la scène qui venait de se passer sous son toit, que l'étranger retint sa main au moment de le frapper, et se retourna.
John le regarda faire sans seulement sourciller. L'autre alors se saisit d'un verre, le tint sous un des petits barils pour recueillir quelques gouttes, qu'il avala avec une grande avidité. Puis, trouvant que cela n'allait pas assez vite, il jeta le verre par terre avec impatience, prit le baril même à deux mains, et s'en versa directement le contenu dans le gosier. Il y avait çà et là quelques croûtes de pain oubliées; il tomba dessus aussitôt, les mangeant avec voracité, et ne s'arrêtant que pour écouter de temps en temps quelque bruit imaginaire au dehors. Après s'être restauré en courant, il souleva un autre baril pour l'appliquer à ses lèvres, rabattit son chapeau sur son front, comme s'il se disposait à quitter la maison, et revint à John.
«Où sont vos domestiques?»
M. Willet eut un souvenir confus d'avoir entendu les émeutiers leur crier de jeter par la fenêtre la clef de la chambre où elles s'étaient retirées. Il répliqua donc par ces mots:
«Elles sont sous clef.
-- Elles feront bien de se tenir tranquilles et vous aussi, repartit l'autre. À présent, dites-moi de quel côté ils sont partis.»
Cette fois-ci, M. Willet ne se trompa pas: l'étranger se précipitait du côté de la porte pour sortir, quand tout à coup le vent leur apporta le tintement éclatant et rapide d'une cloche d'alarme, puis on vit dans l'air une vive et subite clarté qui illumina non seulement toute la chambre, mais toute la campagne.
Ce ne fut pas le passage soudain des ténèbres à cette clarté terrible; ce ne fut pas le son des cris lointains et des hourras victorieux; ce ne fut pas cette invasion effrayante du tumulte dans la paix et la sérénité de la nuit, qui fit reculer d'effroi l'étranger, comme s'il venait d'être frappé d'un coup de tonnerre; non, ce fut la cloche. La forme la plus hideuse du plus épouvantable revenant que l'imagination humaine ait jamais pu se figurer, aurait surgi devant lui, qu'il n'aurait pas fui devant elle, d'un pas chancelant, avec autant d'horreur qu'il en montra au premier son de cette voix de fer retentissante. Les yeux lui sortaient de la tête, il tremblait de tous ses membres, sa figure était horrible à voir, avec sa main droite levée en l'air, la gauche pressant en bas quelque objet imaginaire qu'il frappait à coups redoublés, comme le meurtrier qui plonge un poignard au coeur de sa victime; puis il se tira les cheveux, il se boucha les oreilles, il courut à droite, à gauche, comme un fou; puis enfin il poussa un cri effroyable et se rua dehors: et toujours, toujours la cloche tintait à sa poursuite, plus fort, plus fort, plus vite, plus vite. L'embrasement devenait plus brillant, le tumulte des voix plus profond; l'air était ébranlé par la chute de corps pesants qui craquaient en tombant. Des ruisseaux d'étincelles enflammées jaillissaient jusqu'au ciel; mais il y avait quelque chose de plus sonore que la chute des murs ruinés, de plus rapide pour monter jusqu'au ciel que les étincelles de l'incendie, de plus furieux, de plus sauvage mille fois que le bruit confus des voix, quelque chose qui proclamait d'horribles secrets longtemps ensevelis dans le silence, quelque chose qui parlait la langue des morts: la cloche!... la cloche!»
Une meute de spectres n'aurait jamais devancé à la course cette poursuite rapide, cette chasse enragée; une légion de revenants à ses trousses ne lui aurait pas inspiré tant de crainte. Cela aurait eu au moins un commencement et une fin, tandis qu'ici c'était répandu par tout l'espace. Il n'y avait qu'une voix acharnée à sa poursuite, mais elle était partout: elle éclatait sur la terre, elle éclatait dans l'air; elle courbait en passant la pointe des herbes, elle hurlait à travers les arbres frémissants. Les échos la doublaient et la répétaient, les hiboux la saisissaient au passage dans le vent pour y répondre; le rossignol, de désespoir, en perdait la voix et allait cacher son effroi au plus épais des bois. Elle avait l'air de presser et de stimuler la colère de la flamme en délire; tout était abreuvé d'une teinte écarlate; le feu brillait partout. La nature semblait noyée dans le sang; et toujours le cri impitoyable de cette voix effrayante; la cloche!... la cloche!
Elle cesse, mais pour les autres, non pas pour lui, qui en emporte le glas dans son coeur. Jamais tocsin sorti de la main des hommes n'a eu une voix pour vous vibrer ainsi dans l'âme, et vous répéter, à chaque son, qu'elle ne cessera pas d'appeler le ciel à son aide. Car cette cloche-là sait bien se faire comprendre. Il n'y a pas moyen de ne pas savoir ce qu'elle dit: _Assassin! assassin!_ à chaque note: cruel, barbare, sauvage assassin! Assassin d'un brave homme qui, dans sa confiance, avait mis sa main dans la main de son bourreau. Rien que de l'entendre, les fantômes sortaient de leurs tombes. Tenez! en voilà un, dont la figure animée d'un sourire amical se change tout à coup en une expression d'incrédulité et d'horreur; puis le moment d'après vous y voyez la torture de la douleur; il jette au ciel un regard suppliant et tombe roide sur le sol, les yeux retournés dans leur orbite, comme la biche aux abois qu'il avait quelquefois vue mourir, quand il était petit enfant, qu'il tressaillait et frissonnait... (quel triste souvenir en ce moment!) se cramponnant au tablier de sa mère, curieux et effrayé à cette vue. L'autre, l'étranger, tombe aussi la face sur la terre, qu'il gratte de ses mains comme pour s'y creuser un refuge, pour y cacher, au moins pour y couvrir son visage et ses oreilles. Mais non, non, non. Une triple enceinte de murs, un triple toit d'airain, ne le défendraient pas contre cette voix. L'univers, le vaste univers, n'a point de refuge à lui donner contre elle.
Pendant qu'il se précipitait de tous côtés, sans savoir par où aller; pendant qu'il restait rampant sur la terre, sans pouvoir s'y cacher, la besogne marchait lestement là-bas. En quittant le Maypole, les émeutiers s'étaient formés en un corps compact, et s'étaient avancés d'un pas rapide vers la Garenne. Devancés néanmoins par le bruit de leur approche, ils trouvèrent les portes du jardin bien fermées, les fenêtres barricadées, la maison ensevelie dans une obscurité profonde. Après avoir inutilement tiré les sonnettes et frappé à la grille, ils se retirèrent à quelques pas de là, pour se concerter et prendre conseil sur ce qu'il y avait à faire.
La conférence ne fut pas longue; ils ne soupiraient tous qu'après un même but, sous la double influence d'une ivresse furieuse et de leurs premiers succès, qui ne les enivraient pas moins. L'ordre étant donné de bloquer le château, les uns grimpèrent sur la porte, ou descendirent dans le fossé pour en escalader le revers; d'autres franchirent le mur de clôture, d'autres renversèrent les barreaux de défense, dont ils se firent à chaque brèche nouvelle des armes meurtrières. Quand le château fut complètement cerné, on envoya un petit nombre d'hommes enfoncer dans le jardin un atelier d'outils, et en attendant leur retour les autres se contentèrent de frapper avec violence aux portes, en appelant les gens qui pouvaient être dans la maison, et les sommant de venir leur ouvrir s'ils voulaient avoir la vie sauve.
Voyant qu'ils ne recevaient aucune réponse à ces sommations, et que le détachement envoyé à la découverte des outils revenait avec un supplément utile de pioches, de bêches, de boyaux, ils leur ouvrirent un passage, ainsi qu'à ceux qui étaient déjà armés, ou pourvus d'avance de haches, de barres de fer, de pinces; quand ils eurent percé à travers la foule, ils formèrent le premier rang des assaillants, tout prêts à faire le siège en règle des portes et des fenêtres. Il n'y avait pour le moment parmi eux pas plus d'une douzaine de torches allumées; mais après tous ces préparatifs on distribua des flambeaux qui passèrent de main en main avec tant de rapidité, qu'en moins d'une minute les deux tiers au moins de toute cette masse tumultueuse portaient des brandons incendiaires. Ils leur firent faire la roue au-dessus de leurs têtes, en poussant de grands cris, et se mirent à travailler les fenêtres et les portes.
Au beau milieu du tapage, pendant qu'on entendait le bruit sourd des coups de pioche, le fracas des vitres cassées, les cris et les jurons de la populace, Hugh et ses amis profitèrent du désordre et du tumulte pour se rendre ensemble à la porte de la tourelle, où M. Haredale l'avait reçu la dernière fois avec John Willet, et c'est contre cette porte qu'ils concentrèrent tous leurs efforts. Une bonne porte, ma foi! en vieux chêne, bien fort, soutenue derrière par de fameuses gâches et une traverse solide! Mais, malgré tout, elle ne résista pas longtemps; on l'entendit craquer et tomber sur l'escalier de derrière, où elle leur servit de plate-forme pour leur faciliter l'accès de la chambre haute. Presque au même moment, la maison était forcée sur une douzaine de points et la foule s'éboulait par chaque brèche, comme l'eau déborde à travers une digue rompue.
Il y avait deux ou trois domestiques postés dans le vestibule avec des fusils, dont ils tirèrent un coup ou deux sur les assaillants, quand ils eurent forcé le passage; mais il n'y eut personne d'atteint, et, voyant leurs ennemis se précipiter comme une légion de diables, ils ne songèrent plus qu'à leur propre sûreté et opérèrent leur retraite, en imitant les cris des assiégeants, dans l'espérance de se confondre avec eux, au milieu du vacarme. Et, en effet, ce stratagème leur réussit; il n'y eut qu'un pauvre vieillard dont on n'entendit plus jamais reparler; on lui avait fait, dit-on, sauter la cervelle d'un coup de barre de fer; un de ses camarades le vit tomber, et son cadavre fut ensuite la proie des flammes.