Barnabé Rudge, Tome II

Chapter 10

Chapter 103,926 wordsPublic domain

-- Vous savez bien que, la première fois que je vous ai vu, je vous ai dit que je ne savais pas lire, dit Hugh d'un air d'impatience. Au nom du diable, qu'est-ce qu'il peut y avoir là dedans?

-- C'est une proclamation émanée du roi en son conseil, dit Gashford: elle est datée d'aujourd'hui et promet une récompense de cinq cents guinées... Cinq cents guinées, c'est bien de l'argent et une grande tentation pour certaines gens... à quiconque dénoncera la personne ou les personnes qui ont pris la part la plus active aux démolitions de ces chapelles catholiques de samedi soir.

-- Ce n'est que ça? cria Hugh d'un air indifférent. Je le savais déjà.

-- J'aurais bien dû m'en douter, dit Gashford, souriant, et repliant le document. J'aurais dû deviner que votre ami vous l'avait dit.

-- Mon ami? bégaya Hugh, faisant des efforts maladroits pour simuler la surprise. Quel ami?

-- Tut, tut! croyez-vous que je ne sais pas d'où vous venez? repartit Gashford en se frottant les mains et se donnant de petites tapes du revers de l'une contre le creux de l'autre, avec un regard de fin renard. Vous me croyez donc bien bête? Voulez- vous que je vous dise son nom?

-- Non pas, dit Hugh en jetant un coup d'oeil rapide du côté de Dennis.

-- Il vous aura sans doute appris aussi, continua le secrétaire après une petite pause, que les émeutiers qui ont été pris (les pauvres diables!) sont traduits en justice, et qu'il y a déjà des témoins très actifs qui ont eu la témérité de comparaître à leur charge. Entre autres... et ici il serra les dents, comme pour étrangler quelques mots violents qui lui venaient sur le bout de la langue, et se mit à parler lentement... entre autres un gentleman qui a vu toute la scène à Warwick-Street, un gentleman catholique, un certain Haredale.»

Hugh aurait voulu l'empêcher de prononcer ce nom; mais c'était déjà fait, et Barnabé, qui l'avait entendu, s'était retourné précipitamment.

«À votre poste, à votre poste, brave Barnabé! cria Hugh, prenant son ton le plus brusque et le plus décidé, et lui mettant dans la main son drapeau appuyé contre la muraille. Montez la garde sans perdre de temps, car nous allons partir pour notre expédition. Allons, Dennis, levons-nous, et alerte! Brave Barnabé, vous aurez soin de ne laisser personne retourner ma paillasse: nous savons ce qu'il y a dessous, n'est-ce pas? À présent, maître, vivement! Si vous avez quelque chose à nous dire, faites tôt: car le petit capitaine, avec un détachement, est là dans les champs, qui n'attend plus que nous. Vite, des mots qui parlent et des coups qui portent!»

L'attention de Barnabé ne tint pas contre le remue-ménage du départ. Le regard d'étonnement mêlé de colère qu'on avait pu voir dans ses traits, quand il s'était retourné tout à l'heure, s'était dissipé aussi rapidement que les mots étaient sortis de sa mémoire, comme l'haleine s'efface sur un miroir poli. Alors, empoignant l'arme que Hugh venait de lui fourrer dans la main, il alla monter fièrement sa faction à la porte, trop loin d'eux pour pouvoir les entendre.

«Vous avez manqué de gâter tout, maître, lui dit Hugh. Oui, vous! N'est-ce pas drôle?

-- Qui diable pouvait supposer qu'il eût l'oreille si subtile? répondit Gashford pour se justifier.

-- Subtile! Ma foi, je ne parle pas de ses mains, vous les avez vues à l'oeuvre; mais il a quelquefois la tête même aussi subtile que vous et moi, dit Hugh. Dennis, nous devrions être partis. On nous attend; je suis venu vous le dire. Donnez-moi mon bâton et mon baudrier. Un petit coup de main, notre maître; passez-moi ça par-dessus l'épaule, et bouclez-le par derrière, s'il vous plaît.

-- Leste comme toujours! dit le secrétaire en lui ajustant son fourniment.

-- C'est qu'il faut être leste aujourd'hui. Nous avons à faire une besogne un peu leste.

-- Est-ce vrai? est-ce vrai? dit Gashford avec un air si innocent, que l'autre, le regardant par-dessus l'épaule d'un air courroucé, lui répliqua:

-- Est-ce vrai? Vous le savez bien, que c'est vrai. Comme si vous ne saviez pas mieux que personne que la première précaution à prendre c'est d'aller faire des exemples sur ces témoins-là pour faire peur aux autres, et leur apprendre à venir encore déposer contre nous et contre les membres de notre Association!

-- Je connais quelqu'un, et vous aussi, reprit Gashford avec un sourire expressif, qui sait cela au moins aussi bien que vous et moi.

-- Si le gentleman que je pense est le même que celui dont vous parlez, comme je le crois, reprit Hugh d'un ton radouci, il faut donc qu'il soit aussi bien informé de tout que (ici il s'arrêta pour regarder autour de lui, comme pour s'assurer que le gentleman en question n'était pas là)... que le diable en personne. Voilà tout ce que je peux dire. Voyons! est-ce tout, maître? Vous n'en finirez donc pas, ce soir?

-- Eh bien! voilà qui est fini! dit Gashford, en se levant; à propos, je voulais encore vous dire... comme cela, vous n'avez pas trouvé que votre ami désapprouvât la petite expédition d'aujourd'hui? Ha! ha! ha! c'est heureux que cela se rencontre si bien avec la leçon à donner à M. le témoin; car je suis sûr qu'il n'a pas plus tôt entendu parler de votre projet qu'il a voulu le voir exécuter. Et à présent vous voilà partis, hein?

-- À présent, nous voilà partis, maître. Vous n'avez pas un dernier mot à nous dire?

-- Ah! ciel! mon Dieu non, dit Gashford avec une douceur charmante, pas le moindre.

-- Bien sûr? cria Hugh en poussant du coude Dennis, qui riait dans sa barbe.

-- Bien sûr, hein, maître Gashford?» dit le bourreau, toujours riant d'un rire étouffé.

Gashford réfléchit un moment, indécis entre sa prudence et sa méchanceté. Puis, se plaçant entre eux deux, et leur posant à chacun une main sur l'épaule:

«Mes amis, leur dit-il tout bas d'une voix crispée, n'oubliez pas... mais je suis sûr que vous vous en souviendrez... n'oubliez pas notre conversation de l'autre soir... chez vous, Dennis... vous savez sur qui: _Pas de merci, pas de quartier, ne laissez pas deux soliveaux de sa maison debout, à la place où les a mis le charpentier_. Le feu, comme on dit, est un bon serviteur, mais un mauvais maître. Que ce soit son maître; il n'en mérite pas d'autre. Mais je suis bien sûr que vous serez fermes, je suis bien sûr que vous serez résolus; je suis bien sûr que vous vous rappellerez qu'il a soif de votre sang et de celui de vos braves compagnons. Si vous avez jamais montré ce que vous savez faire, c'est aujourd'hui que vous allez le faire voir. N'est-ce pas, Dennis? n'est-ce pas Hugh?»

Ils le regardèrent tous les deux, et s'entre-regardèrent après; alors ils se mirent à pousser un grand éclat de rire, brandirent leurs gourdins au-dessus de leurs têtes, lui donnèrent une poignée de main, et sortirent en courant.

Gashford les laissa prendre un peu les devants, puis il les suivit. Il les vit à distance se diriger en toute hâte du côté des champs voisins, où leurs camarades étaient déjà rassemblés. Hugh regardait en arrière et faisait tourner son chapeau aux yeux de Barnabé, qui, charmé du poste de confiance qu'on lui avait laissé, répliquait de la même manière, et reprenait après sa promenade de long en large devant la porte de l'écurie, où déjà ses pieds avaient tracé un sentier. Et lorsque Gashford lui-même, déjà loin, se retourna pour la première fois, Barnabé était toujours là à se promener de long en large, du même pas cadencé. C'était bien le plus dévoué et le plus fier champion qui eût jamais été chargé de défendre un poste: jamais personne ne se sentit au coeur plus d'attachement à son devoir, ni plus de détermination pour le défendre jusqu'à la mort.

Souriant de la simplicité de ce pauvre idiot, Gashford se rendit lui-même à Welbeck-Street par un chemin différent de celui que devaient suivre les émeutiers, et là, assis derrière un rideau à l'une des fenêtres du premier étage de la maison de lord Georges Gordon, il attendit avec impatience leur passage. Ils y mirent tant de temps que, malgré la certitude qu'il avait que c'était bien par là qu'ils étaient convenus de passer, il eut un moment l'idée qu'ils avaient dû changer leurs plans et leur itinéraire. À la fin pourtant le bruit confus des voix se fit entendre dans les champs voisins, et bientôt après ils défilèrent en foule, formant une troupe nombreuse.

Cependant ils étaient loin d'être tous là, comme on s'en aperçut bientôt, quand ils vinrent divisés en quatre sections, qui s'arrêtèrent l'une après l'autre devant la maison, pour pousser trois salves de hourras, et passèrent ensuite leur chemin, après que les chefs qui les conduisaient eurent crié tout haut où ils allaient, en invitant les spectateurs à se joindre à eux. Le premier détachement, portant en bannières quelques restes du pillage qu'ils avaient consommé à Moorfield, proclama qu'ils étaient en route pour Chelsea, d'où ils reviendraient dans le même ordre, pour faire tout près de là un feu de joie des dépouilles qu'ils en rapporteraient. Le second déclara qu'ils allaient à East-Smithfield, pour le même objet. Tout cela se faisait en plein soleil et au grand jour. De beaux équipages ou des chaises à porteurs s'arrêtaient pour les laisser passer, ou s'en retournaient sur leurs pas, pour éviter leur rencontre; les piétons se rangeaient dans l'encoignure d'une allée ou demandaient aux locataires la permission de se tenir à une croisée ou dans le vestibule, en attendant que l'émeute fût passée: mais personne n'intervenait, et, sitôt que le flot était écoulé, chacun reprenait son trantran ordinaire.

Restait encore la quatrième division, et c'était celle que le secrétaire attendait avec le plus d'impatience. Enfin la voilà qui s'avance! Elle était nombreuse et composée d'hommes de choix: car, en cherchant à les reconnaître, il vit parmi eux bien des figures qui ne lui étaient pas inconnues, et, en tête naturellement, celles de Simon Tappertit, Hugh et Dennis. Ils firent halte, comme les autres, pour pousser leurs hourras; mais, quand ils se remirent en marche, ils ne proclamèrent pas, comme eux, le but qu'ils se proposaient. Hugh se contenta de lever son chapeau au bout de son gourdin, et partit après avoir jeté un coup d'oeil à un gentleman qui était là en spectateur, de l'autre côté de la rue.

Gashford suivit, par instinct, la direction de ce coup d'oeil, et vit, debout sur le trottoir, avec une cocarde bleue, sir John Chester, qui leva son chapeau à quelques lignes au-dessus de sa tête pour faire honneur à l'émeute, et s'appuya ensuite avec grâce sur sa canne, souriant de la manière la plus agréable, déployant sa toilette et sa personne tout à fait à leur avantage, et surtout ayant l'air d'une tranquillité inimaginable. Cela n'empêcha pas, malgré toute son habileté, que Gashford ne le vit bien faire un signe de protection à Hugh, pour le reconnaître en passant: car le secrétaire, oubliant la foule, n'eut plus d'yeux que pour sir John.

Celui-ci resta à la même place et dans la même attitude, jusqu'au moment où le dernier homme de la foule eut tourné le coin de la rue. Alors il prit sans hésiter son chapeau, dont il détacha la cocarde, et la remit soigneusement dans sa poche pour la prochaine occasion. Il se rafraîchit avec une prise de tabac, ferma sa tabatière, et se remit en marche tout doucement. Au même instant passait une voiture qui s'arrêta, une main de dame fit tomber la glace, et sir John s'avança aussitôt, le chapeau à la main. Au bout d'une minute ou deux de conversation à la portière, évidemment au sujet de l'émeute, il monta légèrement dans la voiture, qui l'emmena.

Le secrétaire sourit; mais il avait des sujets plus sérieux en tête, et ne songea pas longtemps à celui-là. On lui apporta son dîner, mais il le fit redescendre sans y toucher. Il passa quatre mortelles heures à se promener de long en large dans sa chambre, sans fin et sans repos, à regarder toujours à la pendule, à faire d'inutiles efforts pour s'asseoir et lire, ou à se jeter sur son lit, ou à regarder par la fenêtre. Quand il vit au cadran que le temps marqué était venu, il monta d'un pas furtif jusqu'au haut de la maison, passa sur la nuit en attique, et s'assit, le visage tourné vers l'est.

Il ne s'inquiétait guère ni de la fraîcheur de l'air, qui saisissait son front échauffé en venant des prairies voisines, ni des masses de toits et de cheminées qu'il avait sous les yeux, ni de la fumée et du brouillard dont il cherchait à percer les nuages, ni des cris perçants des enfants dans leurs jeux du soir, ni du bruit ni du tumulte bourdonnant de Londres, ni du gai souffle qui accourait de la campagne pour se perdre et s'éteindre dans le brouhaha de la grande ville. Non; il regardait... il regardait toujours autre chose jusque dans l'obscurité de la nuit, tachetée seulement çà et là de quelques jets de lumière le long des rues, à distance; et plus l'obscurité augmentait, plus augmentaient aussi son attention et son inquiétude.

«Rien que du noir, non plus, dans cette direction, murmurait-il tout bas incessamment. L'animal! où donc est cette aurore boréale qu'il m'avait promis de me faire voir ce soir dans le ciel?»

CHAPITRE XII.

Pendant ce temps-là, le bruit des troubles de la ville avait déjà circulé joliment dans les bourgs et les villages des environs de Londres, et, chaque fois qu'il arrivait des nouvelles fraîches, elles étaient sûres d'être accueillies avec cet appétit pour le merveilleux et cet amour du terrible, qui sont, probablement depuis la commencement du monde, un des attributs caractéristiques de l'espèce humaine. Cependant ces rumeurs, aux yeux de certaines personnes de ce temps, comme elles le seraient aux nôtres mêmes, si les faits aujourd'hui n'étaient pas acquis à l'histoire, semblaient si monstrueuses et si invraisemblables, qu'un grand nombre des gens qui habitaient loin de là, quelque crédules qu'ils pussent être d'ailleurs, ne pouvaient réellement se mettre dans l'esprit que la chose fût possible, et repoussaient les renseignements qu'ils recevaient de toutes mains, comme de pures fables et des fables absurdes.

M. Willet, bien décidé à n'en rien croire, d'après des raisonnements infaillibles à lui connus, et d'une obstination constitutionnelle dont nous avons déjà eu des preuves, était un de ceux qui refusaient positivement la conversation sur un sujet si ridicule, selon eux. Ce soir-là même, et peut-être bien au moment où Gashford était en vedette sur les toits, le vieux John avait la face si rouge, à force de branler la tête pour contredire ses trois anciens camarades de bouteille, que c'était un vrai phénomène, et qu'on aurait payé sa place pour voir ce visage rubicond, sous le porche du Maypole où ils étaient assis tous quatre, briller comme les escarboucles-monstres qu'on rencontre dans les contes de fées.

«Croyez-vous, monsieur, dit M. Willet, regardant fixement Salomon Daisy (car c'était son habitude, toutes les fois qu'il avait une altercation personnelle, de s'en prendre au plus faible de la bande), croyez-vous, monsieur, que je sois un imbécile de naissance?

-- Non, non, Jeannot, répondit Salomon, regardant à la ronde le petit cercle dont il faisait partie. Nous ne sommes pas assez bêtes pour croire cela. Vous n'êtes pas un imbécile, Jeannot; que non, que non!»

M. Cobb et M. Parkes secouèrent la tête à l'unisson en marmottant entre leurs dents: «Non, non, Jeannot, bien loin de là.»

Mais, comme ces sortes de compliments n'avaient ordinairement d'autre effet que de rendre M. Willet encore plus têtu qu'auparavant, il les examina d'un air de profond dédain et leur répondit en ces termes:

«Alors, qu'est-ce que vous venez me chanter, que ce soir vous allez faire un tour ensemble jusqu'à Londres... vous trois... pour vous en rapporter au témoignage de vos sens. Est-ce que, leur dit M. Willet, mettant sa pipe entre ses dents d'un air de dégoût solennel, le témoignage de mes sens, à moi, ne vous suffit pas?

-- Mais, dit humblement Parkes pour s'excuser, nous n'en avons pas connaissance, Jeannot.

-- Vous n'en avez pas connaissance, monsieur? répéta M. Willet en le toisant des pieds à la tête. Ah! vous n'en avez pas connaissance? Vous en avez connaissance, monsieur. Ne vous ai-je pas dit que Sa benoîte Majesté le roi Georges III ne laisserait pas plus l'émeute rigoler dans les rues de sa bonne ville de Londres, qu'il ne se laisserait lui-même insulter par son parlement?

-- À la bonne heure, Johnny; mais c'est là le témoignage de votre bon sens; ce n'est pas le témoignage de vos sens, risqua M. Parkes.

-- Et qu'en savez-vous? repartit John avec une grande dignité. Vous vous permettez là des contradictions un peu lestes, monsieur. Qu'en savez-vous, si c'est l'un plutôt que l'autre? je ne croyais pas vous l'avoir dit encore, monsieur.»

M. Parkes, se voyant embarqué dans une discussion métaphysique dont il ne savait trop comment se tirer, balbutia une apologie et battit en retraite devant son antagoniste. Il s'ensuivit un silence de dix ou douze minutes, après lequel M. Willet se mit à grommeler, à branler la tête en éclatant de rire, et à faire l'observation, à propos de son défunt adversaire, «qu'il l'avait joliment arrangé.» Sur quoi MM. Cobb et Daisy rirent aussi avec des signes de tête affirmatifs, et Parkes fut définitivement considéré comme un homme mort.

«Vous imaginez-vous que, si tout cela était vrai, M. Haredale serait toujours dehors, comme il est? dit John, après une autre pause. Croyez-vous qu'il n'aurait pas peur de laisser sa maison toute seule avec deux jeunes femmes et une couple de serviteurs pour toute défense?

-- C'est vrai, mais c'est peut-être parce que son château est à une bonne distance de Londres; vous savez qu'on dit que les émeutiers ne s'écartent pas à plus de deux ou trois milles. La preuve, c'est qu'il y a des catholiques, vous savez, qui ont envoyé, pour plus de sûreté, leurs bijoux et leur argenterie à la campagne... du moins, on le dit.

-- On le dit, on le dit! répéta M. Willet d'un air bourru. Oui, monsieur; c'est comme on dit que vous avez vu un revenant en mars dernier, mais personne n'en croit rien.

-- Eh bien! dit Salomon, se levant pour distraire l'attention de ses deux amis, qui commençaient à rire de cette boutade, qu'on le croie ou qu'on ne le croie pas, que ce soit vrai ou faux, si nous voulons aller à Londres, nous ferons bien de partir tout de suite. Ainsi, Johnny, une poignée de main, et bonne nuit!

-- Je n'ai pas de poignée de main, reprit l'aubergiste, qui fourra les siennes dans ses poches, à donner à des gens qui s'en vont à Londres pour de pareilles bêtises.»

Les trois vieux compagnons en furent quittes pour lui prendre les coudes au lieu de lui serrer les mains. Après cette cérémonie, ils décrochèrent leurs chapeaux, prirent leurs cannes, leurs manteaux, lui souhaitèrent le bonsoir et partirent, en lui promettant de lui rapporter le lendemain des détails véridiques sur l'état réel de la ville; et, s'ils la trouvaient tranquille, ils lui feraient de bon coeur amende honorable.

John Willet les regarda partir sur la route, aux rayons abondants et riches d'une belle soirée d'été. Il fit tomber les cendres de sa pipe, rit en lui-même de leur folie, à s'en tenir les côtes. Il en était encore tout essoufflé, car cela lui prit du temps, vu qu'il n'était pas plus prompt à rire qu'à penser ou à parler, lorsqu'enfin il s'assit, le dos à la muraille, allongea ses jambes sur le banc, se couvrit la figure de son tablier, et tomba dans un profond sommeil.

Peu importe le temps qu'il dormit; toujours est-il que ce fut assez long: car, lorsqu'il s'éveilla, la riche clarté du soleil couchant s'était éteinte, les ombres et les ténèbres de la nuit se précipitaient à l'horizon, et on voyait déjà briller au-dessus de sa tête quelques étoiles éclatantes.

Tous les oiseaux étaient à leur perchoir, et les pâquerettes, sur le gazon, avaient fermé leur petit capuchon pour protéger leur sommeil; le chèvrefeuille enlacé autour du porche exhalait ses parfums plus odorants que jamais, comme si, à cette heure silencieuse, il devenait moins timide, et qu'il aimât à prodiguer à la nuit ses douces senteurs; le lierre remuait à peine son feuillage d'un vert profond. Comme tout cela était tranquille! comme tout cela était beau!

Mais est-ce que je n'entends pas encore un autre bruit que le frôlement des feuilles dans les arbres et le gai frémissement des sauterelles? Écoutez bien! c'est quelque chose de bien faible et de bien éloigné; cela ressemble assez à ce bruit de mer qu'on entend dans un coquillage. Mais le voici qui augmente... Ah! maintenant il décroît!... il recommence... il redouble... il s'affaiblit encore... il éclate avec violence.

En effet, c'était bien un bruit qu'on entendait sur la route, et qui variait avec les détours du chemin. Mais à présent il n'y avait plus à s'y méprendre; c'étaient bien les voix, c'étaient bien les pas d'un grand nombre de personnes.

Peut-être pourtant que, même alors, John Willet aurait été à cent lieues de penser à l'émeute, sans les clameurs de sa cuisinière et de sa fille de service, qui se mirent à grimper l'escalier en poussant des cris, et à s'enfermer au verrou dans un vieux grenier, d'où elles firent entendre encore après des hurlements plaintifs, apparemment pour mieux assurer le secret de leur retraite. Ces deux demoiselles ont déposé plus tard que M. Willet, dans sa terreur, ne prononça qu'un mot, six fois de suite, et d'une voix de stentor qui le fit retentir jusqu'au haut de l'escalier où elles étaient. Mais, comme ce mot ne se composait que d'un monosyllabe[2], parfaitement inoffensif quand on l'emploie pour le quadrupède même qu'il désigne, mais très répréhensible quand on l'applique à des femmes d'un caractère irréprochable, il y a des personnes qui ont été portées à croire que ces demoiselles étaient sous l'empire de quelque hallucination causée par l'excès de leur frayeur, et qu'elles avaient été dupes d'une erreur d'acoustique.

Quoi qu'il en soit, John Willet, chez lequel, à défaut de courage, il y avait un entêtement imbécile qui pouvait en avoir l'air, s'établit sous le porche, où il les attendit de pied ferme. Une fois, je crois, il lui passa par la tête une idée vague que cette porte, derrière lui, avait une serrure et des verrous. Il eut, par la même occasion, une autre idée confuse dans le cerveau, qu'il avait sous la main des volets pour fermer les fenêtres du rez-de- chaussée. Mais il n'en resta pas moins là comme une souche, à regarder de loin dans la direction d'où le bruit s'avançait rapidement, sans seulement se donner la peine de retirer les mains de ses goussets.

Il n'eut pas longtemps à attendre: une masse noirâtre, qui se mouvait dans un nuage de poussière, se fit bientôt apercevoir. L'émeute doublait le pas; criant à tue-tête, comme des sauvages, ils se précipitèrent pêle-mêle, et, en quelques secondes, ils s'étaient passé l'aubergiste, comme une balle, de main en main, jusqu'au coeur de la troupe.

«Ohé! cria une voix qu'il reconnut, en même temps que l'homme qui parlait fendait la presse pour se faire un passage jusqu'à lui. Où est-il? Donnez-le-moi. Ne lui faites pas de mal. Eh bien! mon vieux Jean, comment ça va? ha! ha! ha!»

M. Willet le regarda, vit bien que c'était Hugh, mais sans rien dire, et peut-être sans en penser davantage.

«Voilà des camarades qui ont soif; il faut leur donner à boire, cria Hugh, en le poussant dans la maison. Allons, Jean-Jean, hardi à la besogne! Donnez-nous de ce bon petit, de cet excellent petit... extra-fin que vous gardez pour votre boîte ordinaire.»

John articula faiblement ces mots: «Qui est-ce qui payera?

-- Dites donc, les autres, entendez-vous? Il demande qui est-ce qui payera,» cria Hugh avec des éclats de rire qui rebondirent dans la foule. Puis, se tournant vers John, il ajouta: «Qui payera? mais, personne!»