Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 8

Chapter 83,848 wordsPublic domain

-- Quand je touche les miens après, cria l'hôte les tapant d'un air de reproche, ils me sont odieux. Comparativement parlant, ils n'ont pas plus de forme que des jambes de bois, à côté des jambes moulées de mon noble capitaine.

-- Les vôtres! s'écria M. Tappertit, oh! je le crois bien. N'allez-vous pas comparer ces vieux cure-dents-là avec mes propres membres? c'est presque un manque de respect. Allons, prenez ce verre. Benjamin ouvrez la marche. À l'ouvrage!

En disant ces mots il recroisa ses bras, et, fronçant les sourcils avec une sombre majesté, il suivit son compagnon à travers une petite porte vers l'extrémité supérieure de la cave, et disparut, laissant Stagg à ses méditations personnelles.

La cave dans laquelle ils entrèrent, jonchée de sciure de bois et faiblement éclairée, séparait la première de celle où s'amusaient les joueurs de quilles, comme l'indiquait le bruit croissant et la clameur des langues. Ce bruit cessa soudain, toutefois, et fut remplacé par un profond silence, au signal du long camarade. Alors ce jeune monsieur, allant vers une petite armoire, en rapporta un fémur, qui, dans les siècles passés, avait dû faire partie intégrante de quelque individu au moins aussi long que lui, et il déposa cet os dans les mains de M. Tappertit. Celui-ci, le recevant comme un sceptre ou un bâton de maréchal, prit une mine farouche en relevant sur le haut de sa tête son chapeau à trois cornes, et monta sur une grande table, où un fauteuil d'apparat, joyeusement orné d'une couple de crânes, était tout prêt à le recevoir.

Il ne faisait que de s'installer, quand parut un autre jeune monsieur, portant entre ses bras un gros livre fermé avec une agrafe. Ce personnage adressa au président une profonde révérence, remit le livre au long camarade, s'approcha de la table, tourna le dos, et, se pliant en deux, se tint là dans la posture d'Atlas. Alors, le long camarade monta aussi sur la table; et s'asseyant dans un fauteuil moins haut que celui de M. Tappertit, avec beaucoup de solennité et de cérémonie, plaça le gros livre sur les épaules de leur compagnon muet, aussi tranquillement que si c'eût été un pupitre de bois, et se prépara à y faire des inscriptions avec une plume de taille analogue.

Lorsque le long camarade eut fini ces préparatifs, il regarda M. Tappertit; et M. Tappertit, faisant le moulinet avec l'os en question, frappa neuf fois sur l'un des crânes. Au neuvième coup, un troisième jeune monsieur entra par la porte menant au quartier des quilles, et, après un profond salut, il attendit les ordres du chef.

«Apprenti! dit le puissant capitaine, qui attend là-bas?» L'apprenti répondit qu'un étranger attendait pour solliciter son admission dans la société secrète des Chevaliers Apprentis, et une libre participation à leurs droits, privilèges et immunités. Là- dessus M. Tappertit fit de nouveau le moulinet avec le tibia de la présidence, et donnant au second crâne un coup prodigieux sur le nez, il s'écria: «Qu'on l'introduise!» À ces terribles paroles l'apprenti salua encore, et se retira comme il était entré.

Bientôt apparurent à la même porte deux autres apprentis, ayant entre eux un troisième, dont les yeux étaient bandés. Il avait une perruque à bourse, un habit à larges pans, avec une garniture de galon terni; il était en outre ceint d'une épée, conformément aux statuts de l'ordre qui réglaient l'introduction des récipiendaires, et qui leur enjoignaient de revêtir ce costume de cour et de le garder constamment dans de la lavande, pour s'en servir au besoin. L'un des parrains du récipiendaire tenait pointée à son oreille une espingole rouillée, et l'autre un très vieux sabre, avec lequel, tout en s'avançant, il découpait en l'air d'imaginaires ennemis, d'une façon sanguinaire et anatomique.

Comme ce groupe silencieux approchait, M. Tappertit enfonça son chapeau sur sa tête. Le récipiendaire mit alors sa main sur sa poitrine et s'inclina devant lui. Quand il se fut suffisamment humilié, le capitaine ordonna de lui ôter le bandeau et lui fit subir l'épreuve de l'oeillade.

«Ha! dit le capitaine, d'un air pensif, à la suite de l'épreuve, continuez.» Le long camarade lut tout haut ce qui suit: «Marc Gilbert. Age, dix-neuf ans. Engagé avec Thomas Curzon, bonnetier, à la Toison d'Or, Aldgate. Aime la fille de Curzon. Ne peut pas dire si la fille de Curzon l'aime. Serait disposé à le croire. Curzon lui a tiré les oreilles le mardi de la semaine dernière.»

-- Comment donc? cria le capitaine, qui tressaillit.

-- Pour avoir regardé sa fille, sauf votre respect, dit le récipiendaire.

-- Écrivez: «Curzon dénoncé,» dit le capitaine. Mettez une croix noire devant le nom de Curzon.

-- Sauf votre respect, dit le récipiendaire, ce n'est pas ce qu'il y a de pire. Il appelle son apprenti chien de paresseux, et lui supprime sa bière s'il ne travaille pas à son idée. En outre il lui donne à manger du fromage de Hollande, pendant qu'il mange lui-même du chester, monsieur; et ne le laisse sortir le dimanche qu'une fois par mois.

-- Ceci, dit gravement M. Tappertit, est un flagrant délit. Mettez deux croix noires au nom de Curzon.

-- Si la société, dit le récipiendaire, qui était un gros lourdaud de mauvaise mine, avec la taille tournée et des yeux renfoncés très voisins l'un de l'autre, si la société voulait réduire sa maison en cendres, car il n'est pas assuré, ou lui donner une raclée le soir quand il revient de son club, ou m'aider à enlever sa fille et à l'épouser dans l'église de Fleet, bon gré mal gré...»

M. Tappertit agita son terrible bâton de commandement comme pour l'avertir de ne pas interrompre, et il ordonna de mettre trois croix noires au nom de Curzon.

«Ce qui signifie, dit-il en manière de gracieuse explication, vengeance complète et terrible. Apprenti, aimez-vous la Constitution?

À cela le récipiendaire, se conformant aux instructions des parrains qui l'assistaient, répliqua: «Oui!

-- L'Église, l'État, et toute chose établie, excepté les maîtres? dit le capitaine.

-- Oui!» dit encore le récipiendiaire.

Après quoi, il écouta d'un air docile le capitaine, qui, dans un discours préparé pour des circonstances semblables, lui narra comme quoi, sous cette même constitution (qui était gardée dans un coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire où), les Apprentis avaient, aux temps passés, eu de droit des vacances fréquentes, qu'ils avaient cassé la tête aux gens par centaines, bravé leurs maîtres, oui-da, et même consommé quelques glorieux meurtres dans les rues, privilèges qu'on leur avait successivement arrachés en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les gênes dégradantes qu'on leur avait imposées étaient incontestablement imputables à l'esprit novateur de l'époque, et comme quoi ils s'étaient associés en conséquence pour résister à tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou mourir. Après avoir mis en lumière ce qu'il y a de sagesse à savoir marcher à reculons, témoins l'écrevisse et cet ingénieux poisson, le crabe, témoin aussi la pratique constante de l'âne et du mulet, il décrivit leurs buts principaux, qui étaient, en deux mots, vengeance contre leurs tyrans de maîtres (dont la cruelle et insupportable oppression ne pouvait pas laisser à un apprenti l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y compris les vacances; ils n'étaient pas présentement tout à fait mûrs pour cette double mission, la société n'ayant en tout et pour tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient à atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis il fit connaître le serment que prêtait chaque membre du petit reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant, qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs, à résister et faire obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain; à mépriser l'autorité des shériffs; à regarder le tribunal des aldermen comme zéro; mais, sous aucun prétexte, dans le cas où le progrès des temps amènerait une insurrection générale des Apprentis, on ne devait endommager ni défigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect. Ayant traité ces différents points avec une éloquence véhémente, et informé en outre le récipiendaire que la société avait pris naissance dans son fécond cerveau, stimulé par un sentiment de haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours croissant dans son âme, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait le coeur assez ferme pour prêter le formidable serment requis par les statuts, ou s'il préférait se retirer pendant que la retraite était encore possible.

Le récipiendaire répondit à cela qu'il prêterait le serment, dût- il en étouffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle offrit maintes circonstances très propres à impressionner l'esprit le plus héroïque. L'illumination des deux crânes au moyen d'un bout de chandelle à l'intérieur de chacun d'eux, et force moulinets exécutés avec l'os vengeur, en furent les traits les plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices sérieux avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gémissements que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles. Toutes ces sombres et effroyables cérémonies ayant eu leur accomplissement, la table fut mise de côté, ainsi que le fauteuil d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire ordinaire, les portes de communication entre les trois caves furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se livrèrent au plaisir.

Mais M. Tappertit, qui avait une âme au-dessus de ce vil troupeau, le vulgaire, et qui, à cause de sa grandeur, ne pouvait condescendre à se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta sur un banc, de l'air d'un homme accablé sous le poids de sa dignité. Il regarda les cartes et les dés d'un oeil aussi indifférent que les quilles; il ne pensait qu'à la fille du serrurier, et aux jours de turpitude et de décadence où il avait le malheur de vivre.

«Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit l'hôte en s'asseyant auprès de lui. Buvez alors, brave général!»

M. Tappertit vida jusqu'à la lie le calice qui lui était présenté; puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses acolytes (telle est l'influence d'un génie supérieur) retenaient l'ardente boule, témoignant pour ses petits tibias le respect le plus profond.

«Si j'étais né corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa M. Tappertit en rêvant au milieu des quilles, à la bonne heure! Mais traîner une ignoble existence et rester inconnu à l'humanité en général!... Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, là dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'éclaterai un de ces jours, et alors qui pourra me retenir? À cette idée, je sens mon âme monter dans ma tête. Buvons! versez encore! Le nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas précisément d'une voix de tonnerre, car son organe, à dire vrai, était un peu fêlé et perçant, mais d'une voix très propre à faire impression néanmoins; où est-il?

-- Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a là près de moi quelqu'un que je sens être un étranger.

-- Avez-vous, dit M. Tappertit en laissant tomber son regard sur la personne indiquée, et c'était effectivement le nouveau chevalier qui avait à présent repris son costume de ville; avez- vous l'empreinte en cire de la clef de la porte qui mène de chez vous à la porte de la rue?»

Le long camarade prévint la réponse en produisant cette empreinte, qu'il enleva d'une planche où elle avait été déposée.

-- Bon!» dit M. Tappertit, l'examinant avec attention, tandis qu'un silence absolu régnait autour de lui (car il avait fabriqué des clefs secrètes pour toute la société, et il devait peut-être quelque chose de son influence à ce petit service trivial: les hommes de génie ne sont pas eux-mêmes à l'abri de ces considérations mesquines). Venez ici, l'ami. Ça sera bientôt fait.»

En parlant de la sorte, d'un signe il prit à part le nouveau chevalier, et, mettant le modèle dans sa poche, il l'invita à se promener avec lui.

«Ainsi donc, dit-il, après quelques tours en long et en large, vous... vous aimez la fille de votre maître?

-- Je l'aime, dit l'apprenti. En tout bien tout honneur. Pas de bêtises, vous savez.

-- Avez-vous, répliqua M. Tappertit en le saisissant par le poignet, et lui lançant un regard qui aurait exprimé la plus mortelle malveillance, si un hoquet accidentel n'était venu jeter un peu de trouble dans ce regard; avez-vous un rival?

-- Non, pas que je sache, répliqua l'apprenti.

-- Si vous en aviez un maintenant, dit M. Tappertit, que feriez- vous? hein!»

L'apprenti lança un regard farouche et serra ses poings.

«C'est assez, dit vivement M. Tappertit. Nous nous comprenons; on nous observe; merci.»

En disant cela il lui fit signe de s'éloigner; puis appelant le long camarade et le prenant à part, après avoir fait seul quelques tours précipités, il lui ordonna d'écrire immédiatement, et d'afficher sur la muraille un avis proscrivant un certain Joseph Willet (connu en général sous le nom de Joe) de Chigwell; faisant défense aux Chevaliers Apprentis de lui prêter secours et assistance, d'entretenir des rapports avec lui; et leur enjoignant, sous peine d'excommunication, de molester ledit Joseph, de le maltraiter, de lui faire du tort, de l'ennuyer, de lui chercher querelle, n'importe quand, et n'importe où les uns ou les autres pourraient faire sa rencontre.

Cette mesure énergique ayant soulagé son esprit, il voulut bien s'approcher de la table joyeuse, et, s'échauffant peu à peu, il daigna enfin présider, et même charmer la compagnie avec une chanson. Ensuite il s'éleva à un tel degré de complaisance, qu'il consentit à régaler ses subalternes d'une danse de cornemuse. Il l'exécuta immédiatement aux sons d'un violon dont joua un virtuose de la société; et il l'exécuta d'une manière si brillante et avec une agilité si merveilleuse, que les spectateurs ne pouvaient pas trouver assez d'enthousiasme pour manifester leur admiration. Quant à l'hôte, il protesta, les larmes dans les yeux, qu'il n'avait jamais senti le regret d'être aveugle comme à présent.

Mais l'hôte, après s'être retiré, probablement pour pleurer en secret sur sa cécité, revint bientôt annoncer qu'il ne restait guère plus d'une heure avant que le jour parût, et que tous les coqs de Barbican avaient déjà commencé à chanter comme des perdus. À cette nouvelle, les Chevaliers Apprentis se levèrent en toute hâte, et, se rangeant sur une seule ligne, défilèrent l'un après l'autre, et se dispersèrent du pas le plus accéléré vers leurs domiciles respectifs, laissant leur commandant passer le dernier par la grille.

«Bonne nuit, noble capitaine! chuchota l'aveugle pendant qu'il tenait la porte ouverte pour le laisser passer. Adieu, brave général. Allez faire dodo, illustre commandant. Bonne chance, imbécile, vaniteux, fanfaron, tête vide, jambes de canard.»

Après avoir prononcé ces derniers mots d'adieu, avec un sang-froid malhonnête, tandis qu'il écoutait s'éloigner le bruit des pas du capitaine, et qu'il refermait la grille sur lui-même, il descendit les marches, et allumant du feu sous le petit chaudron, il se prépara, sans aucune aide, à son occupation du jour. Elle consistait à vendre au détail, à l'entrée de la cour d'au-dessus, des portions de soupe et de bouillon un penny, et des pouddings savoureux faits avec des rogatons, tels que ceux qu'on pouvait acheter en bloc au plus vil prix, dans la soirée, à Fleet-Market. Naturellement, pour le débit de sa marchandise, il comptait principalement sur ses connaissances personnelles: car la cour était une impasse qui ne recevait pas une grande variété de clients, et il ne semblait pas que beaucoup de monde choisît cet endroit de préférence pour venir y prendre l'air, ni pour y faire par agrément, un tour de promenade.

CHAPITRE IX.

Les chroniqueurs ont le privilège d'entrer où ils veulent, d'aller et venir par des trous de serrure, de chevaucher sur le vent, de surmonter dans leur essor, de haut en bas, de bas en haut, tous les obstacles de distance, de temps et de lieu. Trois fois bénie soit cette dernière considération, puisqu'elle nous permet de suivre la dédaigneuse Miggs jusque dans le sanctuaire de sa chambre, et de jouir de sa douce compagnie durant les terribles veilles de la nuit.

Mlle Miggs après avoir défait sa maîtresse, comme elle s'exprimait (ce qui signifie, l'avoir aidée à se déshabiller), et l'avoir vue bien confortablement au lit dans la chambre de derrière du premier étage, se retira dans son propre appartement, à l'étage de la corniche. Nonobstant sa déclaration en présence du serrurier, elle n'avait pas envie de dormir, aussi, mettant la lumière sur la table, et écartant le rideau de la petite fenêtre, elle contempla d'un air pensif le vaste ciel nocturne.

Peut-être se demandait-elle avec étonnement quelle étoile était destinée à lui servir de séjour lorsqu'elle aurait parcouru sa petite carrière ici-bas; peut-être cherchait-elle à pénétrer laquelle de ces sphères brillantes pouvait être le globe natal de M. Tappertit, peut-être s'émerveillait-elle qu'elles s'abaissassent à regarder cette perfide créature, l'homme, sans en avoir mal au coeur, sans en devenir tout à coup vertes comme les lampes des pharmaciens, peut-être ne pensait-elle à aucune chose en particulier. Quel que fût l'objet de ses réflexions, elle resta assise là jusqu'à ce que son attention, éveillée par tout ce qui se rattachait à l'insinuant apprenti, fut attirée par un bruit dans la chambre voisine de sa propre chambre, dans sa chambre à lui, la chambre où il dormait et rêvait, où quelquefois peut-être il rêvait d'elle.

Qu'il ne rêvât pas maintenant, à moins qu'il ne se promenât tout endormi, rien de plus clair car d'instant en instant il venait de là une espèce de frottement, comme s'il était occupé à polir le mur blanchi à la chaux, puis sa porte cria doucement, puis il y eut une faible indication de sa marche furtive sur le palier. Notant cette dernière circonstance, Mlle Miggs pâlit et frissonna, comme si elle se méfiait de ses intentions, et plus d'une fois elle s'écria, en retenant son souffle. «Oh! c'est un effet de la Providence que j'aie mis le verrou!» En cela elle se trompait, c'est sans doute la frayeur qui lui faisait confondre en idée un verrou et son usage car il était bien vrai qu'il y avait un verrou à la porte, mais il n'était pas mis en dedans.

Quoi qu'il en soit, le sens de l'ouïe ayant, chez Mlle Miggs, un tranchant aussi effilé que son caractère, et se trouvant de la même nature hargneuse et soupçonneuse, l'informa bientôt que le promeneur nocturne dépassait sa porte, et paraissait avoir quelque but tout à fait distinct d'elle-même, sans le moindre rapport avec sa personne. À cette découverte elle fut plus effrayée que jamais, et elle allait donner libre issue à ses cris de: «Au voleur! à l'assassin!» qu'elle avait jusqu'ici comprimés, quand elle s'avisa d'ouvrir doucement sa porte et de regarder, pour savoir si ses craintes avaient quelque fondement solide et palpable.

En conséquence, regardant dehors, et étendant son cou au-dessus de la rampe elle aperçut, à sa grande stupéfaction, M. Tappertit complètement habillé, qui descendait à la dérobée l'escalier, une marche à la fois, avec ses souliers dans une de ses mains et une lampe dans l'autre. Elle le suivit des yeux, et, descendant elle- même quelques marches pour profiter d'un angle propice, elle le vit passer la tête par la porte de la salle à manger, la retirer avec une grande promptitude, et commencer immédiatement une retraite vers le haut de l'escalier avec toute la célérité possible.

«Il y a là un mystère! dit la demoiselle, lorsqu'elle fut rentrée dans sa propre chambre saine et sauve, mais ne pouvant plus respirer. Bonté divine! il y a là un mystère!»

La perspective de surprendre n'importe quel secret de n'importe qui aurait suffi pour tenir éveillée Mlle Miggs même sous l'influence de la jusquiame. Bientôt elle entendit encore le pas de l'apprenti; d'ailleurs elle aurait entendu celui d'une plume automate qui serait descendue sur la pointe du pied. Puis elle se glissa hors de sa chambre, ainsi qu'auparavant, et aperçut de nouveau le fuyard qui revenait à la charge: il regarda encore avec précaution à la porte de la salle à manger; mais cette fois, au lieu de battre en retraite, il entra et disparut.

Miggs était de retour dans sa chambre, et avait mis la tête à la fenêtre, en moins de temps qu'il n'en faut à un homme d'âge pour cligner de l'oeil et se remettre. L'apprenti sortit par la porte de la rue, la ferma soigneusement derrière lui, s'en assura en y appuyant le genou, et partit avec une allure de fanfaron, en mettant quelque chose dans sa poche tandis qu'il s'éloignait. À ce spectacle, Miggs cria derechef: «Bonté divine!» puis: «Juste ciel!» puis: «Seigneur, protégez-moi!» puis, prenant une chandelle en main, elle descendit l'escalier comme il avait fait. Arrivée à l'atelier, elle vit la lampe allumée sur la forge, et chaque chose comme Sim l'avait laissée.

«Eh! mais, je veux n'avoir qu'un enterrement à pied après ma mort, au lieu d'un convoi décent avec un corbillard à plumes, si ce moutard ne s'est point fabriqué une clef particulière! cria Miggs. Oh! le petit scélérat!»

Elle n'arriva pas à cette conclusion sans réfléchir, sans beaucoup regarder, beaucoup examiner; ses souvenirs l'y aidèrent aussi: elle se rappela que, dans diverses occasions, étant tombée tout à coup sur le dos de l'apprenti, elle l'avait trouvé occupé d'un travail mystérieux. De peur que le nom de moutard donné par Mlle Miggs à celui sur qui elle daignait abaisser les yeux n'éveille de l'étonnement dans quelque esprit, il est bon de faire observer qu'elle considérait tous les mâles bipèdes au-dessous de trente ans comme de simples marmots, de vrais poupons, phénomène assez commun chez les dames du caractère de Mlle Miggs, et qu'en général on trouve associé à ces indomptables et sauvages vertus.

Mlle Miggs délibéra en elle-même durant quelques minutes, les yeux fixés tout le temps sur la porte de l'atelier comme si ses yeux et ses pensées ne pouvaient s'en détacher. Puis, prenant dans un fauteuil une feuille de papier, elle en fit un long et mince tortillon. Après avoir rempli cet instrument d'une quantité de poussière du menu charbon de la forge, elle s'approcha de la porte, et, mettant un genou en terre, elle souffla avec dextérité dans le trou de la serrure autant de cette fine poudre qu'il en pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut bourré jusqu'au bord d'une façon très industrieuse et très habile, elle remonta l'escalier à la sourdine, et, arrivée dans sa chambre, elle gloussa de rire.

«Là! cria Miggs en se frottant les mains, nous verrons maintenant si vous ne vous trouvez pas bien heureux de faire quelque attention à moi, monsieur. Hi! hi! hi! maintenant vous aurez des yeux pour quelque autre, j'imagine, que Mlle Dolly, avec sa vilaine figure de chat bouffi comme je n'en ai jamais vu, moi!»

En proférant cette critique, elle lança un coup d'oeil approbateur à son petit miroir, comme une personne qui dirait: «Je rends grâces à mon étoile qu'on ne puisse pas en dire autant de moi.» Et certainement c'était chose impossible; car le style de beauté de Mlle Miggs appartenait à ce genre que M. Tappertit lui-même avait assez bien qualifié, dans l'intimité, du titre de décharné.

«Je ne me coucherai pas cette nuit, dit Miggs en s'enveloppant d'un châle, tirant une couple de chaises près de la fenêtre, s'enfonçant sur l'une et mettant ses pieds sur l'autre, que vous ne soyez revenu au logis, mon garçon. Je ne me coucherai pas, dit Miggs avec résolution, oh! non, pas même pour quarante-cinq guinées.»