Chapter 5
Sim Tappertit, parmi les autres fantaisies dont cette âme se repaissait et se régalait incessamment (fantaisies qui, telles que le foie de Prométhée, se multipliaient par la consommation), avait une haute idée de son ordre; et la servante l'avait entendu exprimer ouvertement le regret que les apprentis ne pussent plus porter de bâtons pour en assommer les pékins, selon son expression énergique. Il aurait dit aussi qu'on avait jadis stigmatisé l'honneur de leur corps par l'exécution de Georges Barnwell; que les apprentis n'eussent pas dû se soumettre bassement à cette exécution, qu'ils eussent dû réclamer leur collègue à la législature, d'abord d'une manière calme, puis, s'il le fallait, au moyen d'un appel aux armes, dont ils auraient fait usage comme ils l'auraient jugé à propos dans leur sagesse. Ces réflexions l'amenaient toujours à considérer quel glorieux instrument les apprentis pourraient devenir encore, si seulement ils avaient à leur tête un esprit supérieur; et il faisait alors d'une façon ténébreuse, et terrifiante pour ceux qui l'écoutaient, allusion à certains gaillards de sa connaissance, tous crânes finis, et à un certain Coeur-de-Lion prêt à devenir leur capitaine, lequel, une fois en besogne, ferait trembler le lord-maire sur son trône municipal.
Quant au costume et à la décoration personnelle, Sim Tappertit n'était pas d'un caractère moins aventureux ni moins entreprenant. On l'avait vu, chose incontestable, ôter des manchettes superfines au coin de la rue les dimanches soir, et les mettre soigneusement dans sa poche avant de rentrer au logis; et il était notoire que, tous les jours de grande fête, il avait l'habitude de changer ses boucles de genouillères en simple acier contre des boucles de strass reluisant, sous l'abri amical d'un poteau, très commodément planté audit endroit. Ajoutez à cela qu'il était âgé de vingt ans juste; que son extérieur lui en donnait davantage, et sa suffisance au moins deux cents; qu'il ne trouvait pas de mal à ce qu'on le plaisantât en passant sur son admiration pour la fille de son maître; et qu'il avait même, comme on l'invitait, dans une certaine taverne obscure, à proposer la santé de la dame qu'il honorait de son amour, porté le toast suivant, avec force oeillades et lorgnades: «Une belle créature dont le nom de baptême commence par un D.» Et maintenant le lecteur sait de Sim Tappertit, qui avait en ce moment rejoint à table le serrurier, tout ce qu'il est nécessaire d'en savoir pour faire connaissance avec lui.
C'était un repas substantiel: car, indépendamment du thé de rigueur et de ses accessoires, la table craquait sous le poids d'une bonne rouelle de boeuf, d'un jambon de première qualité, et de divers étages de gâteau beurré du Yorkshire, dont les tranches s'élevaient l'une sur l'autre dans la disposition la plus appétissante. Il y avait aussi un superbe cruchon bien verni, ayant la forme d'un vieux bonhomme qui ressemblait un peu au serrurier; au-dessus de sa tête chauve était une belle mousse blanche qui lui tenait lieu de perruque et promettait, à ne pas s'y tromper, une ale pétillante brassée à la maison. Mais plus adorable que cette ale jolie brassée à la maison, que le gâteau du Yorkshire, que le jambon, que le boeuf, qu'aucune autre chose à manger ou à boire que la terre ou l'air ou l'eau pût fournir, il y avait là, présidant à tout, la fille du serrurier, aux joues de rose: devant ses yeux noirs le boeuf perdait tout son prestige, et la bière n'était plus rien, ou peu s'en faut.
Les pères ne devraient jamais embrasser leurs filles en présence de jeunes gens. C'est trop aussi. Il y a des limites aux épreuves humaines. Voilà justement ce que pensait Sim Tappertit quand Gabriel attira, vers ses lèvres les lèvres rosées de sa fille... Ces lèvres qui étaient chaque jour si près de Sim, et pourtant si loin! Il respectait son maître, mais il aurait souhaité dans ce moment-là que le gâteau de Yorkshire l'étouffât plutôt.
«Père, dit la fille du serrurier, lorsque fut finie cette embrassade, qu'est-ce donc que j'apprends? Est-il bien vrai que cette nuit...
-- Tout ça est vrai, chère enfant; vrai comme l'Évangile, Doll.
-- M. Chester fils volé, et gisant blessé sur la route, quand vous êtes survenu?
-- Oui; M. Édouard. Et auprès de lui Barnabé, criant au secours tant qu'il pouvait. Je suis survenu fort à point, car c'est une route solitaire; il était tard, et, comme la nuit était froide, et que le pauvre Barnabé avait encore moins de raison qu'à l'ordinaire, par suite de sa surprise et de son épouvante, le jeune monsieur n'en avait pas pour longtemps de s'en aller dans l'autre monde.
-- Je tremble, rien que d'y penser! cria sa fille en frémissant. Comment l'avez-vous reconnu?
-- Reconnu? répliqua le serrurier. Je ne l'ai pas reconnu. Et le moyen de le reconnaître? Je ne l'avais jamais vu; j'avais seulement mainte fois entendu parler de lui, comme j'en avais parlé moi-même sans le connaître. Je l'ai transporté chez mistress Rudge, et elle ne l'eut pas plus tôt vu, qu'elle me dit qui c'était.
-- Mlle Emma, père, si cette nouvelle lui arrive, exagérée comme elle le sera certainement, est capable d'en devenir folle.
-- Eh mais! écoutez donc encore, et voyez à quoi un homme s'expose quand il a bon coeur, dit le serrurier. Mlle Emma était avec son oncle au bal masqué, à Carlisle-House; elle y était allée bien malgré elle, m'a-t-on dit à la Garenne. Savez-vous ce que fait votre imbécile de père, après avoir tenu conseil avec mistress Rudge? Il y va lorsqu'il aurait dû être dans son lit; il sollicite la protection de son ami le portier, s'affuble d'un masque et d'un domino, et se mêle aux masques.
-- Et comme c'est bien digne de lui d'avoir fait cela! s'écria la fillette, lui mettant son beau bras autour du cou, et lui donnant le plus enthousiaste des baisers.
-- Bien digne de lui! répéta Gabriel, qui affectait de grommeler, mais qui évidemment était enchanté du rôle qu'il avait joué et des louanges de sa fille. Bien digne de lui! C'est ainsi que parle votre mère. Cela n'empêche pas qu'il s'est mêlé à la foule; harcelé, tourmenté, je vous en réponds, par des gens qui venaient lui rebattre les oreilles de leur: «Est-ce que tu ne me connais pas, beau masque? moi je te connais bien,» et d'un tas de sottises de cette espèce. Sans compter qu'il y serait encore à chercher, s'il n'y avait eu, dans une petite salle, une jeune dame qui venait de retirer son masque, à cause de l'extrême chaleur de l'endroit, et qui restait assise là toute seule.
-- Et c'était elle? dit sa fille précipitamment.
-- Et c'était elle, répondit le serrurier; et je ne lui eus pas plutôt murmuré à l'oreille ce dont il s'agissait, avec autant de ménagement, Doll, et presque avec autant d'art que vous auriez pu en mettre vous-même, qu'elle jeta un cri aigu et s'évanouit.
-- Et alors qu'arriva-t-il après? demanda sa fille.
-- Eh mais! un troupeau de masques accourut autour d'elle; il y eut un bruit général, un brouhaha, et je m'estimai heureux de m'esquiver: voilà tout, répliqua le serrurier. Ce qui arriva lorsque je revins au logis, vous pouvez le deviner, si vous ne l'avez pas entendu. Ah!... Bien... Ma foi! il ne faut pas toujours avoir la mort dans l'âme. Passez-moi Tobie par ici, chère enfant.»
Ce Tobie, c'était le cruchon brun dont il a déjà été fait mention. Le serrurier, qui pendant tout l'entretien avait exercé d'affreux ravages parmi les comestibles, appliqua les lèvres au front bienveillant du digne bonhomme, et les y laissa si longtemps collées, tandis qu'il levait lentement le vase en l'air qu'à la fin il eut la tête de Tobie sur son nez; alors il fit claquer ses lèvres, et le replaça sur la table avec un regret plein de tendresse.
Quoique Sim Tappertit n'eût pas pris part à cette conversation, et que la parole ne lui eût jamais été adressée, il n'avait pas manqué de faire en silence les manifestations d'étonnement qu'il croyait les plus propres à déployer avec succès la puissance fascinatrice de ses yeux. Regardant la pause qui avait suivi le dialogue comme une circonstance particulièrement avantageuse, et voulant frapper un grand coup sur la fille du serrurier (elle le regardait alors, à ce qu'il croyait dans une muette admiration), il commença à crisper et contracter sa figure, et principalement ses yeux; à faire des contorsions si extraordinaires, si hideuses, si incomparables, que Gabriel, qui regarda par hasard de son côté, en fut tout ébahi.
«Eh mais! que diable a donc ce garçon? cria le serrurier. Est-ce qu'il s'étouffe?
-- Qui? demanda Sim avec quelque dédain.
-- Qui? Eh mais! vous, répliqua son maître. Pourquoi faites-vous ces horribles grimaces à table?
-- Chacun son goût, monsieur; si j'aime les grimaces, moi! dit M. Tappertit, un peu déconcerté; et ce qui le déconcertait le plus, c'était d'avoir vu la fille du serrurier sourire.
-- Sim, répliqua Gabriel en riant de bon coeur, pas de bêtises; je voudrais vous voir devenir raisonnable. Ces jeunes gens, ajouta-t- il en se tournant vers sa fille, sont toujours à faire quelque folie. Il y a eu une querelle hier au soir entre Joe Willet et le vieux John, quoique je ne puisse pas dire que Joe fût tout à fait dans son tort. Un de ces matins on ne le trouvera plus là-bas; il sera parti pour chercher fortune, et courir la prétentaine. Eh mais! qu'y a-t-il, Doll? c'est vous qui faites des grimaces maintenant. Allons, je vois bien que les filles ne valent pas mieux que les garçons!
-- C'est le thé, dit Dolly en devenant tour à tour très rouge et très pâle (c'est toujours comme ça quand on se brûle), il est si chaud!»
M. Tappertit fit de gros yeux à un pain de quatre livres qui était sur la table, et respira fortement.
«Est-ce tout? répondit le serrurier. Mets dans ton thé un peu plus de lait. Oui, j'en suis fâché pour Joe, parce que c'est un brave jeune homme, qui gagne à être connu, mais il partira tout à coup, vous verrez. Il me l'a, ma foi! dit lui-même.
-- Vraiment, cria Dolly d'une voix faible, vraiment!
-- Est-ce le thé qui vous chatouille encore le gosier, chère enfant?» dit le serrurier.
Mais, avant que sa fille eût pu lui répondre, elle fut prise d'une toux importune, d'une espèce de toux si désagréable que, l'accès fini, des larmes sortaient de ses beaux yeux. Le bon serrurier était encore à lui donner de petites tapes sur le dos, et à lui prodiguer de doux remèdes de même nature, lorsqu'on reçut un message de Mme Varden. Elle faisait savoir à tous ceux que cela pouvait intéresser, qu'elle se sentait beaucoup trop indisposée pour se lever, après l'agitation et l'anxiété de la nuit précédente; qu'en conséquence elle désirait qu'on lui procurât immédiatement la petite théière noire avec du bon thé bien fort, une demi-douzaine de rôties beurrées, une platée raisonnable de boeuf et de jambon en tranches minces, et le _Manuel protestant_ en deux volumes in-douze. Comme quelques autres dames qui, dans les âges reculés, fleurirent sur ce globe, Mme Varden était d'autant plus dévote qu'elle était de moins bonne humeur. Chaque fois qu'elle et son mari se trouvaient, contre l'habitude, en mésintelligence, le _Manuel protestant_ reprenait tout de suite faveur.
Sachant par expérience ce que cette requête voulait dire, le triumvirat dut se dissoudre. Dolly alla faire exécuter en toute hâte les ordres de sa mère; Gabriel monta dans sa carriole pour aller dehors vaquer à quelque affaire, et Sim retourna à sa besogne journalière dans l'atelier, toujours avec ses gros yeux fixes, quoique le pain de quatre livres restât derrière lui sur la table.
Que dis-je? ses gros yeux grossirent encore, et, lorsqu'il eut noué son tablier, ils étaient gigantesques. Ce ne fut pas avant de s'être plusieurs fois promené de long en large, les bras croisés, en faisant les plus grandes enjambées qu'il pouvait faire, et d'avoir écarté à coups de pied une foule de menus objets, que ces lèvres commencèrent à onduler. Enfin une sombre dérision parut sur ses traits, et il sourit, et en même temps il proféra avec un mépris suprême le monosyllabe «Joe!»
«Je l'ai joliment fascinée avec mon oeillade pendant qu'il parlait de ce garçon, dit-il; voilà naturellement ce qui l'a rendue si confuse... Joe!»
Il se repromena de long en large plus vite encore, et, s'il est possible, avec de plus grandes enjambées; s'arrêtant quelquefois pour regarder un peu ses jambes, quelquefois pour éjaculer avec un geste terrible un autre «Joe!» Au bout d'un quart d'heure ou environ, il reprit le bonnet de papier, et il essaya de travailler. Non, il ne pouvait venir à bout de rien faire.
«Je ne ferai rien aujourd'hui dit M. Tappertit en jetant par terre son ouvrage, que repasser. Je vais repasser tous les outils. Le métier de rémouleur va mieux à mon humeur. Joe!»
Whir-r-r-r. La meule fut bientôt en mouvement, on vit jaillir une pluie d'étincelles: c'était l'occupation qu'il fallait à son esprit effervescent.
Whir-r-r-r-r-r.
«Ça ne se passera pas comme ça! dit M. Tappertit, s'arrêtant d'un air de triomphe et essuyant sur sa manche sa figure échauffée Ça ne se passera pas comme ça. Je désire qu'il n'y ait pas de sang répandu.»
Whir-r-r-r-r-r-r-r.
CHAPITRE V.
Aussitôt qu'il eut terminé les affaires du jour, le serrurier sortit seul pour visiter le gentleman blessé et s'assurer des progrès de son rétablissement. La maison où il l'avait laissé était dans une rue détournée de Southwark non loin de London- Bridge, et ce fut là qu'il se dirigea de toute sa vitesse, bien décidé à s'y arrêter le moins possible et à revenir se coucher de bonne heure.
La soirée était tempétueuse presque autant que celle de la veille. Un homme solide comme Gabriel avait de la peine à rester sur ses jambes au coin des rues ou à tenir tête au vent, qui se montrait parfois le plus fort et le repoussait en arrière de quelques pas ou, malgré toute son énergie, le forçait de s'abriter sous une voûte à l'entrée de quelque maison, jusqu'à ce que la bourrasque eût épuisé sa furie. De temps en temps un chapeau ou une perruque, ou l'un et l'autre arrivaient en filant et roulant, en gambadant devant lui follement, tandis que le spectacle plus sérieux de tuiles et d'ardoises qui tombaient, ou de masses de brique ou de mortier ou de morceaux de pierres de couronnement qui résonnaient sur le trottoir tout à côté de lui, et se brisaient en mille éclats n'augmentait pas le charme de son expédition, et ne rendait pas la route moins effrayante.
«Ce n'est pas amusant, pour un homme de mon âge, de faire une visite par une telle soirée! dit le serrurier en frappant doucement à la porte de la veuve. J'aimerais mieux être dans l'encoignure de la cheminée du vieux John, ma parole!
-- Qui est là?» demanda du dedans une voix de femme. On lui répondit; elle ajouta vite un mot de bienvenue, et la porte fut promptement ouverte.
Cette femme avait environ quarante ans, peut-être deux ou trois ans de plus, une physionomie riante et une figure qui autrefois avait été jolie. Elle portait des traces d'affliction et d'inquiétude, mais des traces déjà anciennes; le temps les avait lissées. Quiconque n'avait accordé par hasard qu'un simple coup d'oeil à Barnabé aurait reconnu que cette femme était sa mère. Leur ressemblance était frappante; mais là où le visage du fils offrait l'égarement et le vide de la pensée, il y avait chez la mère ce calme patient qui est le résultat de longs efforts et d'une paisible résignation.
Une seule chose, dans sa figure, était étrange et saisissante. Vous ne pouviez pas la regarder, au milieu de son humeur la plus joyeuse, sans la reconnaître capable, à un degré extraordinaire, d'exprimer la terreur. Ce n'était point à la surface. Ce n'était pas non plus particulièrement dans un de ses traits; vous ne pouviez prendre ni les yeux, ni la bouche, ni les lignes de la joue, et dire en les détaillant que cela tenait à quelqu'un d'eux pris à part. Il y avait plutôt, dans l'ensemble, je ne sais où, en embuscade, quelque chose qu'on ne voyait jamais que d'une manière obscure, mais qui était toujours là sans s'absenter jamais une minute. C'était l'ombre la plus faible, la plus fugitive, de quelque regard, expression soudaine, enfantée sans doute par un moment rapide d'intense et inexprimable horreur; mais, si vague et faible que fût cette ombre, elle faisait deviner ce que cette expression avait dû être, et la fixait dans l'esprit comme l'image d'un mauvais rêve.
Plus faible, plus chétive, manquant de force et d'énergie, pour ainsi dire, à raison des ténèbres de son intelligence, la même empreinte s'était gravée dans la physionomie du fils. Si on avait vu cela dans un portrait, on aurait demandé la légende, on n'aurait pu regarder la toile sans être obsédé par une curiosité pénible. Les personnes qui connaissaient l'histoire du Maypole, et se souvenaient de ce qu'était la veuve avant l'assassinat de son mari et de son maître, n'avaient pas besoin d'explication. Outre la façon dont la malheureuse avait changé, on se rappelait que, quand son fils était né, le jour même où l'on avait su la nouvelle du double meurtre, il portait sur son poignet une marque semblable à une tache de sang mal effacée.
«Dieu vous garde! voisine, dit le serrurier, en la suivant de l'air d'un vieil ami dans une petite salle à manger où brillait un bon feu.
-- Et vous pareillement, répondit-elle avec un sourire. C'est votre excellent coeur qui vous a ramené ici. Rien ne peut vous retenir chez vous, je le sais de longue date s'il y a des amis à servir ou à consoler au dehors.
-- Fi! Fi! répliqua le serrurier en se frottant les mains et les réchauffant. Voilà bien les femmes! il ne leur faut pas grand'chose pour jaser. Comment va le malade, voisine?
-- Il dort maintenant. Il a été très agité vers le jour, et pendant quelques heures il s'est tourné et retourné douloureusement; mais la fièvre l'a quitté, et le médecin dit qu'il sera bientôt guéri. Défense de le transporter avant demain.
-- Il a eu des visites aujourd'hui, hein? dit Gabriel avec finesse.
-- Oui, M. Chester père est resté ici depuis que nous l'avons envoyé prévenir, et il ne faisait que de partir quand vous avez frappé.
-- Pas de dames? dit Gabriel en haussant les sourcils, et d'un air désappointé.
-- Une lettre, reprit la veuve.
-- Allons! ça vaut mieux que rien! cria le serrurier. Qui en était porteur?
-- Barnabé, naturellement.
-- Barnabé est un bijou! dit Varden. Il va et vient à son aise là où nous autres, qui nous croyons plus raisonnables que lui, serions fort embarrassés d'en faire autant. Il n'est pas à courir encore, j'espère?
-- Dieu merci, il est dans son lit. Comme il a été debout toute la nuit, vous savez et toute la journée sur pied, il était rompu de fatigue. Ah! voisin, si je pouvais seulement le voir plus souvent aussi tranquille, si je pouvais seulement dompter cette terrible inquiétude!
-- Cela viendra, dit le serrurier avec bonté; cela viendra. Ne vous laissez pas abattre. Je trouve qu'il gagne en raison chaque jour.»
La veuve secoua la tête; et, cependant, bien qu'elle sût que le serrurier cherchait à l'encourager, et qu'il ne parlait pas ainsi de conviction, elle éprouvait de la joie à entendre même cet éloge de son pauvre benêt de fils.
«Il finira par faire un homme d'esprit, continua le serrurier. Prenez garde que, quand nous deviendrons de vieux radoteurs, Barnabé ne nous fasse la nique. Je ne vous dis que ça. Mais notre autre ami, ajouta-t-il en regardant sous la table et autour du plancher, le plus fin matois de tous les matois, où donc est-il?
-- Dans la chambre de Barnabé, répliqua la veuve avec un sourire languissant.
-- Ah! c'est celui-là qui est un rusé compère, dit Varden en secouant la tête. Je serais bien fâché de parler de choses secrètes devant lui. Ah! c'est ça un fameux gaillard. Je parie qu'il pourrait lire, écrire et compter, s'il voulait s'en donner la peine. Qu'est-ce que j'entends là? N'est-ce pas lui qui tape à la porte?
-- Non, répondit la veuve; c'était dans la rue, je pense. Écoutez! oui. Encore ce bruit. Il y a quelqu'un qui frappe doucement au volet. Qui ce peut-il être?»
Ils avaient parlé à voix basse, car le malade était couché au- dessus; et, comme les murs et les plafonds étaient minces et légèrement bâtis, le son de leurs voix aurait, sans cette précaution, troublé son sommeil. La personne qui frappait, quelle qu'elle fût, avait pu se tenir fort près du volet sans rien entendre; et voyant la lumière à travers les fentes, sans aucun bruit, elle avait bien pu croire qu'il n'y avait là qu'une seule personne.
«Quelque brigand de voleur, peut-être, dit le serrurier. Donnez- moi la lumière.
-- Non, non, répondit-elle précipitamment: de tels visiteurs ne sont jamais venus à ce pauvre logis. Restez ici. Je suis toujours à même de vous appeler en cas de besoin. Je préfère y aller seule.
-- Pourquoi? dit le serrurier, laissant à contrecoeur la chandelle qu'il avait prise de dessus la table.
-- Parce que, je ne sais pourquoi, mais c'est plus fort que moi, répondit-elle. On frappe encore; ne me retenez pas, je vous en supplie.»
Gabriel la regarda, grandement étonné de voir une personne d'ordinaire si calme et si tranquille en proie à une pareille agitation, et pour si peu de chose. Elle quitta la chambre et ferma la porte derrière elle. Un moment elle resta là, comme si elle hésitait, sa main sur la serrure. Dans ce court intervalle il y eut encore un petit coup donné; et une voix tout près de la fenêtre, une voix dont le souvenir parut réveiller chez lui des idées désagréables, chuchota: «Dépêchez-vous.»
Ces mots furent prononcés à voix basse, mais distinctement, de cette voix qui arrive si vite aux oreilles de ceux qui dorment, et qui les réveille en sursaut. Un instant cela fit tressaillir le serrurier; il se recula involontairement de la fenêtre et écouta.
Le vent grondant lourdement dans la cheminée ne lui permit pas trop d'entendre ce qui se passa; mais il aurait affirmé que la porte de la rue avait été ouverte, que le pas d'un homme avait fait craquer le plancher, puis qu'il y avait eu un moment de silence, silence interrompu par quelque chose d'étouffé, qui n'était ni un cri perçant, ni un gémissement, ni un appel au secours, et qui cependant aurait pu être tout cela également; et les mots: «Mon Dieu!» prononcés d'une voix qu'il n'avait pas entendue sans un frisson.
Il s'élança aussitôt dehors. Enfin il la vit, cette terrible expression, celle qu'il connaissait si bien, pour l'avoir devinée, sans l'avoir vue auparavant sur la figure de la veuve. Elle était là debout, comme gelée sur le sol, les yeux effarés, les joues livides, chaque trait d'une fixité lugubre, à regarder l'homme qu'il avait rencontré dans la sombre nuit de la veille. Les yeux de cet homme se croisèrent avec ceux du serrurier. Ce ne fut qu'un éclair, un instant, un souffle sur une glace polie, et il n'était plus là.
Le serrurier allait l'atteindre; il avait presque saisi les pans de sa redingote flottante, quand ses bras furent étroitement serrés par la veuve, qui se jeta sur le pavé devant lui.
«De l'autre côté! de l'autre côté! cria-t-elle. Il a pris de l'autre côté. Revenez! revenez!
-- De l'autre côté! je le vois maintenant, répondit le serrurier, là-bas; voici son ombre qui passe où est cette lumière. Que fait cet homme? Qui est-il? Laissez-moi courir après lui.
-- Revenez! revenez! s'écria la femme, luttant avec lui et l'étreignant dans ses bras. Ne le touchez pas, au nom de votre salut. Je vous en adjure, revenez! Il emporte d'autres vies que la sienne. Revenez!
-- Que voulez-vous dire?
-- Inutile de savoir ce que je veux dire. Ne demandez rien, n'en parlez plus, n'y pensez plus. Il ne faut pas qu'on le suive, qu'on lui fasse obstacle, qu'on l'arrête. Revenez!»