Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 29

Chapter 293,967 wordsPublic domain

Dans l'excès de son émotion, car il tomba en arrière tout tremblant sur sa chaise, et agita sa main comme s'il les conjurait de ne pas l'interroger davantage, sa réponse fut perdue pour tous, excepté pour le vieux John Willet, qui se trouvait assis près du sacristain.

«Qui donc? crièrent Parkes et Tom Cobb, en regardant avec ardeur Salomon Daisy et M. Willet tour à tour. Qui donc était-ce?...

-- Messieurs, dit M. Willet après une longue pause, vous n'avez pas besoin de le demander. L'image d'un homme assassiné! C'est le dix-neuf mars!»

Un profond silence s'ensuivit.

«Si vous voulez m'en croire, dit John, nous ferons bien, tous tant que nous sommes, de tenir ça secret. De pareilles histoires ne seraient pas fort goûtées à la Garenne. Gardons ça pour nous, quant à présent, ou nous pourrions nous attirer quelque désagrément, et Salomon pourrait perdre sa place. Que la chose soit réellement comme il le dit ou qu'elle ne le soit pas, peu importe. Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, personne ne voudra le croire. Quant aux probabilités, je ne pense pas, pour ma part, dit M. Willet, en regardant les coins de la salle d'une manière qui dénotait que, comme quelques autres philosophes, il n'était pas parfaitement rassuré sur sa théorie, qu'un fantôme qui aurait été un homme sensé pendant sa vie, irait se promener par un pareil temps, ce que je sais seulement, c'est que ce n'est pas moi qui m'en aviserais à sa place.»

Mais cette doctrine hérétique rencontra une forte opposition chez les trois autres camarades, qui citèrent un grand nombre de précédents pour montrer que le mauvais temps était précisément le temps propice aux apparitions de ce genre, et M. Parkes (qui avait eu un fantôme dans sa famille, du côte maternel) argumenta sur le sujet avec tant d'esprit et une telle vigueur de raisonnement, que John aurait été obligé de se rétracter piteusement, si l'on n'avait pas apporté à point le souper, auquel ils s'appliquèrent avec un appétit effrayant. Salomon Daisy lui-même, grâce aux influences exhilarantes du feu, des lumières, de l'eau-de-vie et de la bonne compagnie, recouvra ses sens au point de manier son couteau et sa fourchette d'une façon qui lui fit beaucoup d'honneur, et de déployer pour boire comme pour manger une capacité si remarquable, qu'elle dissipa toutes les craintes qu'on aurait pu concevoir pour lui de la peur qu'il avait eue.

Le souper terminé, ils se rassemblèrent encore autour du feu, et, conformément à l'usage en de telles circonstances, ils mirent en avant toutes sortes de questions majeures qui ne faisaient qu'ajouter à l'horreur de cette histoire merveilleuse. Mais Salomon Daisy, nonobstant ces tentations de l'incrédulité se montra si ferme dans sa foi, et répéta si souvent son récit avec de si légères variantes et avec de si solennelles protestations de la vérité de ce qu'il avait vu de ses yeux, que ses auditeurs furent à bon droit plus étonnés encore que la première fois. Comme il adopta les vues de John Willet relativement à la prudence qu'il y aurait à ne pas ébruiter cette histoire au dehors, à moins que le fantôme ne lui apparût derechef, auquel cas il serait nécessaire de demander immédiatement conseil à M. le curé, résolution solennelle fut prise de garder le silence et de se tenir tranquille. Et, comme la plupart des hommes ne sont pas fâchés d'avoir un secret à dire qui puisse rehausser leur importance, ils arrivèrent à cette conclusion avec une parfaite unanimité.

Cependant il s'était fait tard; l'heure habituelle de leur séparation était passée depuis longtemps; les compères se dirent adieu pour aller se coucher. Salomon Daisy, avec une chandelle neuve dans sa lanterne, regagna son logis sous l'escorte du long Phil Parkes et de M. Cobb, qui étaient un peu moins émus que lui. M. Willet, après les avoir conduits à la porte, retourna recueillir ses pensées avec l'assistance du chaudron, tout en écoutant la tempête de vent et de pluie, qui n'avait rien rabattu de sa rage et de sa furie.

CHAPITRE XXXIV.

Il n'y avait pas plus de vingt minutes que le vieux John considérait le chaudron, quand il concentra ses idées sur un point unique, en leur donnant pour objet l'histoire de Salomon Daisy. Plus il y pensa, plus il devint pénétré du sentiment de sa propre sagesse et du désir de faire partager à M. Haredale le même sentiment. À la fin, résolu à jouer en cette affaire un rôle principal, un rôle de la plus haute importance; voulant d'ailleurs devancer Salomon et ses deux amis, qui ne manqueraient pas d'aller ébruiter l'aventure, considérablement augmentée, en la confiant au moins à une vingtaine de gens discrets comme eux, et très vraisemblablement à M. Haredale lui-même, le lendemain, à l'heure de son déjeuner; il se détermina à se rendre à la Garenne, avant d'aller au lit.

«C'est mon propriétaire, pensa John, tandis que prenant une chandelle, et la fixant dans un coin hors de l'atteinte du vent, il ouvrait, sur le derrière de la maison, une fenêtre qui regardait les écuries. Nous n'avons pas eu durant ces dernières années d'aussi fréquentes relations que celles dont nous eûmes jadis l'habitude. Des changements vont avoir lieu dans la famille. Il est à désirer que je sois avec eux, au point de vue de ma dignité, aussi bien que possible. Les chuchotements qu'on fera ici de cette histoire le mettront en colère. Il est bon d'être sur un pied de confiance avec un gentleman de son caractère, et de se mettre bien dans son esprit. Holà, ho! Hugh! Hugh! Holà, ho!»

Quand il eut répété ce cri une douzaine de fois, et réveillé en sursaut tous ses pigeons, une porte s'ouvrit dans l'un des vieux bâtiments en ruine, et une voix rude demanda ce qu'il y avait de nouveau, pour qu'on ne pût pas seulement dormir tranquille pendant la nuit.

«Quoi! Ne dormez-vous pas assez, chien hargneux, pour qu'on puisse vous réveiller une fois par hasard? dit John.

-- Non, répliqua la voix, tandis que l'orateur bâillait et se secouait. Je ne dors pas la moitié de ce qu'il me faudrait de sommeil.

-- Je ne sais pas comment vous pouvez dormir lorsque le vent beugle et rugit autour de vous, et fait voler les tuiles comme un paquet de cartes, dit John; mais peu importe. Enveloppez-vous d'une chose quelconque, et venez ici, car il vous faut aller à la Garenne avec moi. Et tâchez d'être plus vif que ça.»

Hugh, après avoir beaucoup grogné et marmotté, rentra dans sa bauge et reparut bientôt, apportant une lanterne et un gourdin, et enveloppé de la tête aux pieds d'une vieille et sale couverture de cheval rabattue sur sa figure. M. Willet reçut ce personnage à la porte de derrière, et l'introduisit dans la salle, tandis qu'il s'enveloppait lui-même d'une foule de pardessus et de capes, et qu'il liait et nouait tellement sa figure avec des châles et des foulards, que sa respiration était un mystère.

«Vous n'emmènerez pas un homme dehors à près de minuit par un temps pareil, sans lui mettre un peu de coeur au ventre, n'est-ce pas, maître? dit Hugh.

-- Si fait, monsieur, répliqua John; je lui mettrai du coeur au ventre (comme vous appelez ça), lorsqu'il m'aura ramené sain et sauf à la maison, et qu'il y aura moins de danger pour la solidité de ses jambes, à lui verser à boire. Ainsi, levez la lumière, s'il vous plaît, et allez un pas ou deux en avant, pour me montrer le chemin.»

Hugh obéit d'assez mauvaise grâce, et en jetant sur les bouteilles un regard d'impatient désir. Le vieux John, après avoir strictement enjoint à sa cuisinière de tenir la porte fermée à clef en son absence, et de n'ouvrir qu'à lui sous peine de renvoi, suivit Hugh, dehors dans le tumulte de l'air et l'obscurité du ciel.

Le chemin était si détrempé et si affreux, la nuit était si noire, que, si M. Willet eût été son propre pilote, il se fût jeté dans un profond abreuvoir à quelques centaines de pas de sa maison, et aurait certainement terminé sa carrière dans cette ignoble sphère d'activité. Mais Hugh, qui avait la vue perçante qu'un faucon, et qui, en outre de ce don naturel, était capable de trouver son chemin, les yeux bandés, dans n'importe quelle direction, à une distance de douze milles, traîna le vieux John à la remorque, se montrant tout à fait sourd à ses remontrances, et se dirigea d'après ses idées personnelles, sans consulter le moins du monde, sans écouter seulement celles de son maître. Tous deux tinrent ainsi tête au vent le mieux possible; Hugh écrasant sous ses pieds lourds l'herbe trempée, et marchant comme à l'ordinaire d'un air sauvage et fanfaron; John Willet le suivant à une longueur de bras, choisissant où poser ses pieds, et regardant autour de lui s'il n'y avait pas des fossés ou des fondrières, ou s'il ne s'y trouvait pas des revenants égarés qui cherchaient leur chemin, témoignant enfin autant d'effroi et d'inquiétude que sa figure immuable pouvait en exprimer.

Ils finirent par être sur la grande avenue sablée devant la Garenne. Le bâtiment était profondément sombre; il n'y avait personne qui remuât près de là qu'eux-mêmes. Toutefois, de la chambre solitaire d'une tourelle s'échappait un rayon de lumière. Ce fut vers ce point lumineux, le seul qui égayât cette scène froide, triste et silencieuse, que M. Willet ordonna à son pilote de le conduire.

«La vieille chambre, dit John en levant un regard timide, l'appartement même de M. Reuben, Dieu nous assiste! Je m'étonne que son frère aime à s'y tenir, à une heure si avancée de la nuit, et de cette nuit surtout.

-- Eh mais, pourquoi se tiendrait-il ailleurs? demanda Hugh en plaçant la lanterne contre sa poitrine pour l'abriter du vent, tandis qu'il mouchait la chandelle avec ses doigts. Est-ce qu'elle n'est pas bien gentille, cette petite chambre?

-- Gentille! dit John d'un air indigné. En vérité, monsieur, vous avez une confortable idée de la gentillesse. Savez-vous ce qui s'est fait dans cette chambre, scélérat?

-- Eh mais, elle n'en est pas pire pour ça! cria Hugh en regardant fixement la grasse figure de John. Est-ce qu'elle en garantit moins de la pluie, de la neige et du vent? Est-elle moins chaude ou moins sèche parce qu'un homme y a été tué? Ha, ha, ha! vous ne le croyez pas, n'est-ce pas, maître? Un homme de plus ou de moins, il n'y a pas là de quoi changer les choses.»

M Willet fixa ses yeux stupides sur son acolyte, et commença, par une espèce d'inspiration, à penser qu'il était véritablement fort possible que Hugh fût quelqu'un de dangereux, et qu'il y aurait peut-être sagesse à s'en débarrasser un de ces jours. Mais il était aussi trop prudent pour dire la moindre chose avant d'être de retour au logis. Il alla donc à la grille devant laquelle avait eu lieu ce court dialogue, et il tira la sonnette, dont le cordon pendait à côté. La tourelle où l'on apercevait la lumière se trouvant à l'un des coins du bâtiment, et n'étant séparée de l'avenue que par une des allées du jardin, sur laquelle donnait cette grille, M. Haredale ouvrit aussitôt la fenêtre et demanda qui était là.

«Pardon, monsieur, dit John, je savais que vous ne vous couchiez pas de bonne heure, et j'ai pris la liberté de venir parce que j'avais un mot à vous communiquer.

-- Willet, n'est ce pas?

-- Du Maypole, à votre service, monsieur.»

M. Haredale ferma la fenêtre et se retira. Il reparut bientôt à la porte au bas de la tourelle, et, traversant l'allée du jardin, il leur ouvrit la grille.

«Vous venez tard chez les gens, Willet. De quoi s'agit-il?

-- De moins que rien, monsieur, dit John; c'est une histoire insignifiante, dont j'ai pensé cependant que je devais vous instruire. Voilà tout.

-- Que votre domestique aille devant avec la lanterne, et donnez- moi votre main. L'escalier est tortueux et étroit. Doucement avec votre lanterne, l'ami. Vous la balancez comme un encensoir.»

Hugh, qui avait atteint déjà la tourelle, cessa d'agiter le falot et monta le premier, se tournant de temps en temps pour répandre en bas sa lumière sur les degrés. M. Haredale venait après lui, et observait son visage sombre d'un oeil peu favorable; Hugh répondait d'en haut à cet examen en lui rendant avec usure ses regards antipathiques, tandis que tous trois gravissaient l'escalier en spirale.

L'ascension eut pour terme une petite antichambre attenant à la pièce où les nouveaux venus avaient vu de la lumière. M. Haredale entra le premier, les mena à travers cette pièce jusqu'à celle du fond, et là, s'assit à un bureau d'où il s'était levé lorsqu'on avait tiré la sonnette.

«Entrez, dit-il en faisant signe au vieux John, qui restait à la porte et s'inclinait. Pas vous, l'ami, ajouta-t-il avec précipitation en s'adressant à Hugh, qui entrait comme son maître. Willet, pourquoi amenez-vous ici ce garçon?

-- Eh mais, monsieur, répondit John, haussant les sourcils et abaissant la voix au diapason de la demande qui lui était faite, c'est un camarade solide, comme vous voyez, pour tenir compagnie la nuit.

-- Ne vous y fiez pas trop, dit M. Haredale en portant ses yeux vers Hugh. Moi, je n'y aurais pas confiance. Il a l'oeil mauvais.

-- Il n'y a pas beaucoup d'imagination dans son oeil, répliqua M. Willet en lançant un regard par-dessus son épaule à l'organe en question; ça, c'est certain.

-- Il n'y a rien de bon, soyez-en sûr, dit M. Haredale. Attendez dans la petite pièce, l'ami, et fermez la porte entre nous.»

Hugh haussa les épaules, et, d'un air dédaigneux qui montrait ou qu'il avait entendu de loin, ou qu'il devinait le sens de leur chuchotement mystérieux, fit ce qu'on lui commandait. Lorsqu'il se fut séparé d'eux en fermant la porte, M. Haredale se tourna vers John, et l'invita à dire ce qu'il voulait lui communiquer, mais à ne pas le dire trop haut, parce qu'il y avait de fines oreilles de l'autre côté.

Ainsi dûment averti, M. Willet raconta tout bas, tout bas, ce qu'il avait entendu dire, ce qu'il avait dit lui-même pendant la soirée; appuyant particulièrement sur sa sagacité personnelle, sur son grand respect pour la famille, et sur sa sollicitude pour la paix de leur esprit et leur bonheur. L'histoire émut son auditeur beaucoup plus que John ne s'y était attendu. M. Haredale changea souvent d'attitude, se leva, marcha dans la chambre, revint s'asseoir, le pria de répéter, aussi exactement que possible, les propres mots dont s'était servi Salomon, et donna tant d'autres signes de trouble et de malaise, que M. Willet lui-même en fut surpris.

«Vous avez bien fait, dit-il en finissant cette longue conversation, de les engager à tenir secrète une pareille histoire. C'est une folle imagination, née dans le faible cerveau d'un homme nourri de craintes superstitieuses. Mais Mlle Haredale, malgré tout, serait troublée par ce conte, s'il arrivait à ses oreilles; cela se rattache de trop près à un sujet qui nous navre tous, pour qu'elle en entendît parler avec indifférence. Vous avez été très prudent, et je vous ai une extrême obligation. Je vous en remercie beaucoup.»

Ce remercîment répondait aux plus ardentes espérances de John; il eût toutefois mieux aimé voir M. Haredale le regarder en lui parlant, comme si réellement il le remerciait, que de le voir se promener de long en large, parler d'un ton brusque et saccadé, s'arrêtant souvent pour fixer les yeux sur le parquet, s'élançant de nouveau dans sa chambre comme un fou, presque sans avoir l'air de savoir ce qu'il disait ni ce qu'il faisait.

Telle fut cependant son attitude pendant cette communication, et John en était si embarrassé, qu'il resta longtemps assis tout à fait comme un spectateur passif, sans savoir quel parti prendre. À la fin il se leva. M. Haredale fixa sur lui son regard étonné pendant un moment, comme s'il eût tout à fait oublié sa présence, lui donna une poignée de main, et ouvrit la porte. Hugh, qui était ou feignait d'être fort endormi sur le plancher de l'antichambre, bondit sur ses pieds quand ils entrèrent, et, jetant autour de lui son manteau, il empoigna son bâton et sa lanterne, et se prépara à descendre l'escalier.

«Attendez, dit M. Haredale, cet homme boira peut-être bien un coup.

-- Boire! Il boirait la Tamise, monsieur, si ce n'était pas de l'eau, répliqua John Willet. Il aura quelque chose quand nous serons rentrés au logis. Il vaut mieux qu'il n'en ait pas avant, monsieur.

-- Là! voyez! la moitié de la distance est faite, dit Hugh. Quel rude maître vous êtes! Je n'en irai que mieux au logis, si je bois un bon verre à mi-route. Allons, un coup à boire!»

Comme John ne riposta pas, M. Haredale apporta un verre de liqueur et le donna à Hugh, qui, en le prenant dans sa main, en répandit une partie sur le plancher.

«À quoi pensez-vous, monsieur, d'éclabousser ainsi avec votre boisson la maison d'un gentleman? dit John.

-- Je porte un toast, répliqua Hugh, levant le verre au-dessus de sa tête, et fixant ses yeux sur le visage de M. Haredale, un toast à cette maison et à son maître.»

Il marmotta ensuite quelque chose pour lui seul, but le reste du liquide, et, replaçant le verre, les précéda sans ajouter un mot.

John fut grandement scandalisé de cet hommage; mais, voyant que M. Haredale s'occupait peu de ce que Hugh pouvait dire ou faire, et que sa pensée était ailleurs, il se dispensa de lui présenter des excuses; il descendit en silence l'escalier, traversa l'allée du jardin et franchit la grille. Il s'arrêta du côté extérieur pour que Hugh éclairât M. Haredale, tandis que celui-ci fermait en dedans. John vit alors avec étonnement (comme il le raconta maintes fois par la suite) qu'il était très pâle, et que sa figure avait tellement changé depuis leur entrée, et que ses yeux étaient devenus si hagards qu'il semblait presque un autre homme.

Ils furent bientôt sur la grande route. John Willet marchait derrière son escorte, ainsi qu'en allant à la Garenne, et pensait très posément à ce qu'il avait vu tout à l'heure. Soudain Hugh le tira de côté, et presque au même instant trois cavaliers passèrent au galop, il était temps, car le plus proche lui rasa l'épaule. Ces cavaliers, arrêtant leurs chevaux tout court, restèrent immobiles et attendirent que les deux piétons fussent arrivés près d'eux.

CHAPITRE XXXV.

Quand John Willet vit les cavaliers faire vivement volte-face et se mettre tous les trois de front sur la route étroite, attendant qu'il les eût rejoints avec son domestique, il lui vint à l'idée avec une précipitation insolite que ce devaient être des voleurs de grand chemin. Si Hugh eût été armé d'une espingole, au lieu de son solide gourdin, il lui aurait certainement ordonné de faire feu à tout hasard, et, pendant que celui-ci eût exécuté le commandement, notre homme eût avisé à sa sûreté personnelle en prenant aussitôt la fuite. Mais, dans les circonstances désavantageuses où lui et son garde du corps étaient placés, il jugea prudent d'adopter un autre genre de tactique. C'est pourquoi il chuchota à son acolyte de leur adresser la parole dans les termes les plus pacifiques et les plus courtois. Par manière d'agir conformément à l'esprit et à la lettre de cette instruction, Hugh s'avança et, faisant le moulinet avec son bâton devant les yeux mêmes du cavalier le plus proche de lui, il lui demanda dans quel dessein il venait avec ses compagnons galoper ainsi presque sur eux battant le pavé du roi à cette heure indue.

L'homme à qui il s'était adressé commençait une réplique pleine de colère et dans le même style, lorsqu'il fut arrêté par le cavalier du centre, qui, s'interposant avec un air d'autorité, dit d'une voix un peu haute, mais qui n'avait rien de rude ni de désagréable.

«Pourriez-vous nous dire, je vous prie, si c'est bien là la route de Londres?

-- Si vous la suivez en droite ligne; c'est elle, répondit Hugh avec rudesse.

-- Eh! camarade, dit la même personne, vous n'êtes qu'un Anglais grossier, si vous êtes un Anglais, ce dont je douterais fort sans la langue que vous parlez. Votre compagnon, j'en suis sûr, me répondra plus civilement. Qu'en dites-vous, l'ami?

-- Je dis, monsieur, que c'est la route de Londres, répondit John. Et je souhaiterais, ajouta-t-il à voix basse en se tournant vers Hugh, que vous fussiez sur quelque autre route, vous, chien de vagabond. Êtes-vous las de vivre, monsieur, pour aller provoquer trois grands vauriens, trois gibiers de potence qui pourraient fondre sur nous, par devant et par derrière, jusqu'à ce qu'ils nous eussent mis à mort, et puis prendre nos corps en croupe pour aller nous noyer à dix milles d'ici?

-- À quelle distance est Londres? demanda le même cavalier.

-- Eh mais, il y a d'ici, monsieur, répondit John, cinq petites lieues.»

Cette locution adoucissante était jetée là pour exciter les voyageurs à s'éloigner en toute hâte; mais, au lieu de produire l'effet désiré, elle fit jaillir des lèvres du questionneur une exclamation toute contraire.

«Cinq lieues! c'est une longue distance!»

Et cette observation fut suivie d'une courte pause d'indécision.

«Dites-moi, je vous prie, dit le gentleman, y a-t-il des auberges par ici?»

À ce mot d'auberges, John recueillit son courage d'une manière surprenante; ses craintes s'envolèrent comme la fumée; tout l'aubergiste se réveilla en lui.

«Des auberges? non, répondit M. Willet en mettant un fort accent oratoire sur le nombre pluriel; mais il y a une auberge... une auberge unique... l'auberge du Maypole. C'est ce qu'on peut appeler une auberge. Vous ne verrez pas souvent une auberge comme celle-là.

-- C'est vous qui la tenez peut-être? dit le cavalier en souriant.

-- C'est moi qui la tiens, monsieur, répliqua John, grandement étonné que l'autre eût fait cette découverte.

-- Et quelle est la distance d'ici au Maypole?

-- Environ un mille.»

John allait ajouter que c'était un tout petit mille, le plus petit du monde, quand le troisième cavalier, qui jusqu'alors était resté un peu à l'arrière-garde, l'interrompit soudain.

«Et avez-vous un excellent lit, aubergiste? Hein! un lit que vous puissiez recommander... un lit dont vous soyez sûr que les draps soient bien secs... un lit où ait couché quelque personnage d'un caractère respectable et irréprochable?

-- D'abord, nous ne recevons pas, monsieur, de racaille ni de canaille chez nous, répondit John. Et quant au lit lui-même...

-- Dites quant aux trois lits, répliqua en l'interrompant le gentleman qui avait parlé le premier, car il nous en faut trois si nous descendons chez vous, quoique mon ami n'ait parlé que d'un.

-- Non, non, milord; vous êtes trop bon, vous êtes trop bienveillant; mais votre vie importe beaucoup trop à la nation, dans ces temps sinistres, pour être placée au même niveau qu'une vie aussi inutile et aussi chétive que la mienne. Une grande cause, milord, une cause puissante dépend de vous. Vous êtes son guide et son champion, sa sentinelle et son avant-garde. C'est la cause de nos autels et de nos foyers, de notre pays et de notre foi. Souffrez que je dorme, moi, sur une chaise... sur le tapis... n'importe où. Personne ne s'inquiétera si j'attrape un rhume ou la fièvre. Laissez John Grueby passer la nuit à la belle étoile... Personne ne s'inquiétera de lui non plus. Mais quarante mille hommes de notre pays, de cette terre qu'entourent les vagues (sans compter les femmes et les enfants), ont leurs yeux et leurs pensées attachés sur lord Georges Gordon, et chaque jour, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, prient Dieu de lui garder vigueur et santé. Oui, milord, dit l'orateur se dressant sur ses étriers, c'est une glorieuse cause et elle ne doit pas être oubliée. Milord, c'est une puissante cause, et elle ne doit pas être mise en péril. Milord, c'est une sainte cause, et elle ne doit pas être abandonnée.

-- C'est une sainte cause! s'écria Sa Seigneurie en levant son chapeau d'une manière très solennelle. Amen!

-- John Grueby, dit l'autre gentleman qui parlait à perte d'haleine d'un ton de doux reproche, Sa Seigneurie dit Amen.

-- J'ai entendu milord, monsieur, dit l'homme assis en selle droit comme une statue.

-- Pourquoi donc ne dites-vous pas Amen comme lui?»

John Grueby, sans rien répondre, se tint immobile et regardant droit devant lui.