Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 27

Chapter 274,094 wordsPublic domain

-- Vous êtes un des lurons qu'il nous faut, cria le sergent, retenait la main de Joe dans l'excès de son enthousiasme. Vous êtes un luron à faire vite votre chemin. Je ne dis pas ça par jalousie ou parce que je voudrais diminuer en rien l'honneur de vos succès; mais, si j'avais été élevé et instruit comme vous, je serais à présent colonel.

-- À d'autres, l'ami! dit Joe; je ne suis pas si nigaud que vous croyez. Il y a nécessité quand le diable vous pousse, et le diable qui me pousse, c'est une bourse vide et des contrariétés à la maison. Pour l'instant, adieu.

-- Vivent le roi et le pays! cria le sergent en agitant son drapeau.

-- Vivent le pain et la viande!» cria Joe en faisant claquer ses doigts. Et c'est ainsi qu'ils se séparèrent.

Il avait très peu d'argent dans sa poche, si peu en vérité que, après avoir payé son déjeuner (car il était trop honnête et peut- être aussi trop fier pour laisser l'écot à la charge de son père), il ne lui restait qu'un penny. Il eut néanmoins le courage de résister à toutes les affectueuses importunités du sergent, qui le conduisit jusqu'à la porte avec beaucoup de protestations d'éternelle amitié et le pria en particulier de lui faire la faveur d'accepter un seul et unique shilling d'avance sur son engagement. Rejetant à la fois ses offres d'espèces et de crédit, Joe s'en alla comme il était venu, avec son bâton et son paquet, déterminé à passer sa journée le mieux qu'il pourrait, et à se rendre chez le serrurier le soir à la brune; car il ne voulait pas après tout partir sans dire un mot d'adieu à la charmante Dolly Varden.

Il sortit de Londres par Islington et poussa jusqu'à Highgate; il s'assit sur bien des pierres, devant bien des portes, mais il n'entendit pas les cloches lui dire de s'en retourner. C'était bon du temps du noble Whittington, la fine fleur des marchands; mais les cloches ont fini par avoir moins de sympathie pour l'humanité. Elles ne sonnent que pour de l'argent et dans des occasions solennelles. Le nombre des émigrants s'est accru; des vaisseaux quittent la Tamise pour de lointaines régions, n'ayant pas d'autre cargaison de la poupe à la proue, et les cloches restent silencieuses, elles ne sonnent plus ni supplications ni regrets; elles sont accoutumées aux départs, et se sont faites aux usages du monde.

Joe acheta un petit pain, et réduisit sa bourse (sauf une différence) à la condition de la célèbre bourse de Fortunatus, laquelle contenait toujours la même somme, quels que fussent les besoins de son possesseur privilégié. Dans nos temps plus réalistes, où les fées sont mortes et enterrées, il y a encore une foule de bourses qui ont la même vertu. Le total qu'elles contiennent s'expriment en arithmétique par un cercle vicieux qu'on peut additionner ou multiplier par sa propre somme sans changer le résultat du problème résultat clair et net s'il en fut jamais: 0 X 0 = 0.

Le soir arriva enfin. Avec le sentiment de désolation d'un homme qui n'avait ni feu ni lieu, et qui était complètement seul dans le monde pour la première fois, il se dirigea vers la maison du serrurier. Il avait différé jusqu'à cette heure, sachant que Mme Varden allait quelquefois seule, ou accompagnée seulement de Miggs, entendre des sermons du soir, et espérant ardemment que ce serait peut-être une de ses soirées de culture morale.

Il se promena deux ou trois fois de long en large devant la maison, de l'autre côté de la rue; et, comme il revenait sur ses pas, il entrevit soudain une jupe qui flottait à la porte. C'était celle de Dolly; à quelle autre pouvait-elle appartenir? il n'y avait que sa robe pour avoir cette tournure. Il s'arma donc de tout son courage, et suivit la jupe dans l'atelier de la Clef d'Or.

Comme il boucha le jour de la porte en entrant, Dolly se retourna pour regarder. «Oh quelle figure! ma foi je ne regrette pas, pensa Joe, d'être tombé sur ce pauvre Tom Cobb. Elle est vingt fois plus belle que jamais. Elle épouserait un lord qu'elle lui ferait honneur.»

Il ne le dit pas, il se contenta de le penser; peut-être était-ce écrit aussi dans ses yeux. Dolly fut joyeuse de le voir; mais, comme elle était si fâchée que son père et sa mère se trouvassent absents, Joe la supplia de ne point s'en tourmenter du tout.

Dolly hésitait à le conduire dans la salle à manger, car il y faisait presque noir; en même temps elle hésitait à causer debout dans la boutique, où il faisait encore clair, et où l'on était vu de tous les passants. Ils étaient arrivés comme ça jusqu'à la petite forge, et Joe tenait la main de Dolly dans la sienne (il n'en avait pas le droit, car Dolly n'avait entendu lui donner qu'une poignée de main), comme s'ils étaient là devant quelque autel mythologique pour se marier, si bien que c'était la position la plus embarrassante du monde.

«Je suis venu, dit Joe, vous dire adieu, vous dire adieu je ne sais pour combien d'années, peut-être pour toujours. Je pars pour l'étranger.»

C'était précisément ce qu'il n'aurait pas dû dire. Il parlait là comme un gentleman maître de sa personne libre d'aller, de venir, de courir le monde selon son bon plaisir, lorsque le galant carrossier avait juré pas plus tard que la veille au soir que Mlle Varden le retenait dans des chaînes adamantines, lorsqu'il avait positivement déclaré en termes exprès qu'elle le faisait mourir à petit feu, et que dans une quinzaine plus ou moins, il s'attendait à faire une fin décente et à laisser son établissement à sa mère.

Dolly dégagea sa main et dit: «Vraiment?» faisant observer, sans reprendre haleine qu'il faisait bien beau ce soir, bref, elle ne trahit pas plus d'émotion que l'enclume même de la forge.

«Je n'ai pu partir, dit Joe, sans venir vous voir. Je n'en avais pas le courage.»

Dolly témoigna qu'elle était bien fâchée qu'il eût pris tant de peine. C'était une si longue course, et il devait avoir tant de choses à faire! Et comment allait M. Willet, ce bon vieux gentleman?

«Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? s'écria Joe.

-- Tout! Bonté divine! Et sur quoi donc avait compté ce garçon- là?» Elle fut obligée de prendre son tablier d'une main et de jeter les yeux sur l'ourlet d'un bout à l'autre, pour s'empêcher de lui rire au nez, car ce n'était pas un effet de son trouble ou de sa stupéfaction. Oh! pas du tout.

Joe avait peu d'expérience en affaires d'amour, et il n'avait aucune idée de la manière dont les jeunes demoiselles varient selon les temps. Il s'attendait à retrouver Dolly juste au point où il l'avait laissée lors de ce délicieux voyage nocturne, et il n'était pas plus préparé à un tel changement qu'à voir le soleil et la lune changer de place. Il avait été soutenu toute la journée par l'idée vague qu'elle lui dirait certainement: «Ne partez pas,» ou «Ne nous quittez pas,» ou: «Pourquoi partez-vous?» ou «Pourquoi nous quittez-vous?» ou qu'elle lui donnerait quelque petit encouragement de ce genre; il avait même admis comme possible qu'elle fondît en larmes, qu'elle se précipitât dans ses bras, ou qu'elle tombât en pamoison sans un mot, sans un signe au préalable: mais il avait été si loin de penser à rien qui approchât d'une pareille ligne de conduite, qu'il ne put que la regarder avec un silencieux étonnement.

Dolly cependant en revenait aux coins de son tablier, mesurait les côtes, effaçait les plis, et restait aussi silencieuse que lui- même. Enfin, après une longue pause, Joe lui dit au revoir.

«Au revoir! dit Dolly, avec un sourire aussi agréable que s'il allait dans la rue voisine faire un tour avant de revenir souper, au revoir!

-- Voyons, dit Joe, en lui tendant ses deux mains, Dolly, chère Dolly, ne nous séparons pas comme cela. Je vous aime tendrement, de tout mon coeur et de toute mon âme, avec autant de sincérité et de sérieux que jamais homme aima une femme dans ce monde, je le crois. Je suis un pauvre garçon, comme vous savez, plus pauvre à présent que jamais, car j'ai fui de la maison paternelle, ne pouvant souffrir plus longtemps d'être traité de la sorte, et il faut que je fasse mon chemin sans aucune aide. Vous êtes belle, admirée, vous êtes aimée de chacun, vous êtes dans l'aisance et heureuse, puissiez-vous toujours l'être! Le ciel me préserve de compromettre votre bonheur! mais dites-moi un mot de consolation Je n'ai pas le droit de le réclamer de vous, je le sais; mais je vous le demande parce que je vous aime, et que le moindre mot de vous sera pour un moi un trésor que je garderai chèrement pendant toute ma vie. Dolly, ma chère Dolly, n'avez vous rien à me dire?

-- Non, rien.»

Dolly était coquette de sa nature, et de plus enfant gâté. Elle n'avait pas du tout envie qu'on vînt la prendre d'assaut de cette manière-là. Le carrossier aurait fondu en larmes, il se serait agenouillé, il se serait fait des reproches, il aurait crispé ses mains, frappé sa poitrine, serré sa cravate à s'étrangler, et fait toute sorte de poésie. Joe n'avait pas besoin d'aller à l'étranger. Il n'avait pas le droit d'en être capable, et, puisqu'il était dans les chaînes adamantines, il ne pouvait plus disposer de lui.

«Je vous ai dit au revoir, dit Dolly, et encore deux fois. Otez tout de suite votre bras, monsieur Joseph, ou j'appelle Miggs.

-- Je ne vous ferai pas de reproches répondit Joe, c'est ma faute sans doute J'ai cru quelquefois que vous ne me méprisiez pas mais c'était folie de ma part. Je dois être méprisé de quiconque a vu la vie que j'ai menée, de vous plus que de tous les autres. Que Dieu vous bénisse!»

Il était parti, ma foi l! mais parti pour de bon. Dolly attendit un peu de temps pensant qu'il allait revenir sur ses pas, elle se coula près de la porte, regarda dans la rue, à droite et à gauche, autant que l'obscurité croissante le lui permit rentra dans la boutique, attendit encore un peu plus, monta en fredonnant un air, s'enferma au verrou, laissa tomber sa tête sur son lit, et pleura comme si son coeur eût voulu éclater. Et cependant ces natures-là sont faites de tant de contradictions, que si Joe Willet était revenu ce soir, le lendemain, la semaine suivante, le mois suivant, elle l'aurait traité absolument de la même façon, quitte à pleurer encore après, avec la même douleur.

Elle n'eut pas sitôt quitté la boutique qu'on aurait pu voir surgir de derrière la cheminée de la forge une figure qui était déjà sortie deux ou trois fois de ladite cachette sans être vue, et qui, après s'être assurée qu'il n'y avait personne, fut suivie d'une jambe, d'une épaule, et ainsi graduellement, jusqu'à ce que parut en son entier la forme bien accusée de M. Tappertit, avec un bonnet de papier gris négligemment enfoncé sur un des côtes de sa tête, et les deux poings fièrement plantés sur les hanches.

«Mes oreilles m'ont-elles trompé, dit l'apprenti, ou est-ce que je rêve? Dois-je te remercier, ô Fortune, ou te maudire? lequel des deux?»

Il descendit gravement du lieu élevé qu'il occupait, prit son morceau de miroir, le planta contre la muraille sur le banc habituel, frisa sa tête, et regarda ses jambes avec attention.

«Si ce sont là des rêves, dit Sim en les caressant, je souhaite aux sculpteurs d'en avoir de pareils et de les façonner sur ce moule à leur réveil. Mais non, c'est bien une réalité. Le sommeil ne vous fait pas des membres comme ceux-là. Tremble, Willet, tremble de désespoir. Elle est à moi! Elle est à moi!»

En achevant ces triomphantes paroles, il saisit un marteau et en asséna un coup violent sur une vis qui représentait aux yeux de son imagination la caboche ou la tête de Joseph Willet. Cela fait, il poussa un long éclat de rire dont tressaillit Mlle Miggs même dans sa lointaine cuisine; et plongeant sa tête dans un bol rempli d'eau, il eut recours à l'essuie-mains placé en dedans de la porte du cabinet, et s'en servit à la fois pour étouffer ses sentiments et sécher sa figure.

Joe, inconsolable et abattu, mais plein de courage pourtant, en quittant la maison du serrurier, se dirigea de son mieux vers _la Bûche Tortue_, et demanda là son ami le sergent. Celui-ci, qui ne s'attendait guère à le voir, le reçut à bras ouverts. Cinq minutes après son arrivée à cette taverne, il était enrôlé parmi les braves défenseurs de son pays natal; et au bout d'une demi-heure on le régalait à souper d'un plat fumant de tripes bouillies aux oignons, préparé, comme le lui assura plus d'une fois son nouvel ami, par l'ordre exprès de Sa très sacrée Majesté le roi. Ce mets lui sembla fort savoureux après son long jeûne; il y fit donc grand honneur, et quand il l'eut accompagné des divers toasts d'un fidèle sujet envers son prince et sa patrie, on le conduisit à une paillasse dans un grenier à foin, au-dessus de l'écurie, et on l'y enferma pour la nuit.

Le lendemain, grâce au soin obligeant de son martial ami, il trouva son chapeau décoré de plusieurs rubans bigarrés qui lui donnaient un air coquet. En compagnie de cet officier, et de trois autres militaires nouvellement enrôlés, si bien enrubannés comme lui, que sous ce nuage flottant on ne pouvait distinguer que trois souliers, une botte, et un habit et demi, il alla vers le bord du fleuve. Là ils furent rejoints par un caporal et quatre héros de plus, dont deux étaient ivres et tapageurs, et les deux autres sobres et repentants, mais ayant chacun, comme Joe, son bâton poudreux et son paquet au bout. La société s'embarqua sur un bateau de passage en destination pour Gravesend, d'où on devait aller pédestrement à Chatham. Le vent les favorisait, et ils eurent bientôt laissé Londres derrière eux; ce n'était plus qu'un brouillard sombre, le fantôme d'un géant dans les airs.

CHAPITRE XXXII.

Un malheur, dit le proverbe, ne vient jamais seul. On ne peut douter en effet que les tribulations ne soient excessivement collectives de leur nature, et qu'elles ne prennent plaisir à voler par bandes, pour aller de là se percher selon leur caprice sur la tête de quelque pauvre diable, jusqu'à ce qu'elles ne lui laissent plus sur le crâne un pouce de libre, sans faire seulement attention à d'autres qui offriraient à la plante de leurs pieds d'aussi bonnes places de repos, mais qu'elles s'obstinent à ne pas voir. Il arriva peut-être qu'une volée de tribulations planant sur Londres, et épiant Joseph Willet sans pouvoir le trouver, fondirent à tout hasard sur le premier jeune homme qui leur tomba sous la main, pour s'y abattre. Quoi qu'il en soit, il est positif que, le jour même du départ de Joe, un essaim de tribulations fit autour des oreilles d'Édouard Chester un tel bourdonnement, un tel tintamarre de ses ailes, qu'il en étourdit cette infortunée victime.

C'était le soir, il était juste huit heures, quand lui et son père, en face du vin et du dessert qu'on venait de placer devant eux, furent laissés seuls pour la première fois de la journée. Ils avaient dîné ensemble, mais une tierce personne avait été présente pendant tout le repas, et, jusqu'au moment où ils s'étaient rencontrés à table, ils ne s'étaient point vus depuis la soirée précédente.

Édouard était réservé et silencieux, M. Chester était plus gai que de coutume; mais ne se souciant pas, à ce qu'il semblait, d'engager la conversation avec quelqu'un d'une humeur si différente, il donnait cours à la légèreté de la sienne en sourires et en regards scintillants, sans faire d'ailleurs aucuns frais pour attirer l'attention de son fils. Ils restèrent ainsi quelque temps, le père étendu sur un sofa avec son air accoutumé de gracieuse négligence, le fils assis en face de lui, les yeux baissés, évidemment préoccupé de pensées et d'ennuis pénibles.

«Mon cher Édouard, dit enfin M. Chester avec un rire des plus attrayants, n'étendez pas votre influence assoupissante jusque sur le carafon. Faites au moins circuler cela, pour empêcher que votre humeur ne reste trop stagnante.»

Édouard s'excusa et lui passa le carafon; puis il retomba dans son état de torpeur.

«Vous avez tort de ne pas remplir votre verre, dit M. Chester en tenant le sien devant la lumière. Le vin pris modérément, sans excès, car cela rend laid, à mille influences agréables. Il donne aux yeux plus de brillant, à la voix plus d'éclat, aux pensées plus de vivacité, à la conversation plus de piquant. Vous devriez en essayer, Ned.

-- Ah! père, s'écria son fils, si...

-- Mon bon garçon, interrompit précipitamment le père, en mettant son verre sur la table et haussant ses sourcils avec l'expression de physionomie d'un homme qui tressaille d'horreur, au nom du ciel, ne m'appelez pas de ce nom antique et suranné. Ayez quelque égard pour la délicatesse. Suis-je donc déjà tout gris, tout ridé, marché-je sur des béquilles, ai-je perdu mes dents, que vous adoptiez une pareille formule avec moi? Bon Dieu, quelle grossièreté!

-- J'allais vous parler du fond de mon coeur, monsieur, répondit Édouard, avec toute la confiance qui devrait exister entre nous; et vous m'arrêtez tout court dès le début.

-- Oh! de grâce, Ned, dit M. Chester en levant sa main délicate comme pour implorer son fils, ne vous énoncez pas de cette monstrueuse façon; vous alliez me parler du fond de votre coeur! Ne savez-vous point que le coeur est une partie ingénieuse de notre mécanisme, le centre des vaisseaux sanguins et de toutes les choses de ce genre, qui n'a pas plus de rapports avec vos pensées et vos paroles que n'en ont vos genoux? Comment pouvez-vous être si vulgaire et si absurde? On doit laisser ces allusions anatomiques aux gentlemen de la profession médicale. Elles ne sont réellement pas agréables en société. Vous me surprenez tout à fait, Ned.

-- Je sais bien que, selon vous, des coeurs blessés, des coeurs consolés, des coeurs à ménager, ce sont toutes chimères. Je connais vos principes à cet égard, monsieur, et je n'en parlerai plus, répliqua son fils.

-- Voici encore, dit M. Chester en buvant son vin à petits traits, que vous êtes dans l'erreur. Je dis nettement, au contraire, que ce ne sont point des chimères, nous savons qu'il y en a. Les coeurs des animaux, des boeufs, des moutons et ainsi de suite, sont mis sur le feu et dévorés à ce qu'on m'a dit, par la basse classe, avec un suprême délice. Des hommes sont quelquefois percés d'un coup de poignard au coeur, frappés d'une balle au coeur, mais ces locutions «du fond du coeur,» ou «jusqu'au coeur,» «coeur chaud et coeur froid,» ou «coeur brisé,» ou «qui est tout coeur,» ou «qui n'a pas de coeur,» peuh! voilà ce que je dis qui n'a pas de sens, Ned.

-- Sans doute, monsieur, répliqua son fils, voyant qu'il faisait une pause pour le laisser parler, sans doute.

-- Voilà la nièce de Haredale, le dernier objet de vos feux dit M. Chester, comme s'il prenait le premier exemple venu pour éclaircir sa pensée. Sans doute elle était tout coeur dans votre esprit jadis; maintenant elle n'a plus du tout de coeur: pourtant c'est la même personne, Ned, exactement la même!

-- C'est une personne qui a changé, monsieur, cria Édouard en rougissant, et changé, je le crains, par des influences odieuses.

-- Vous avez reçu là un congé assez froid, n'est-ce pas? Pauvre Ned! je vous disais l'autre soir que cela vous arriverait. Puis-je vous demander le casse noisettes?

-- Il faut qu'il y ait eu autour d'elle quelque machination, elle a été trompée de la manière la plus perfide, cria Édouard en se levant de table. Je ne croirai jamais que la connaissance de ma véritable position, dont elle recevait de moi la confidence, ait pu produire ce changement. Je sais qu'elle est assiégée et torturée, mais, quoique notre engagement soit fini et rompu sans ressource, quoique je l'accuse d'avoir manqué de fermeté, de fidélité envers elle-même comme envers moi, je ne crois pas et je ne croirai jamais qu'aucun motif sordide, ni son propre mouvement, sa volonté libre et spontanée, lui aient dicté cette conduite... jamais.

-- Vous me faites rougir, répliqua gaiement son père, de la folie de votre naturel ou j'espère... mais il est vrai qu'on ne se connaît jamais soi-même...où j'espère ardemment qu'il n'y a nul reflet du mien. Quant à ce qui regarde cette jeune demoiselle, elle a agi très naturellement et très convenablement, mon cher garçon; elle a fait ce que vous-même vous aviez proposé de faire, à ce que m'apprend Haredale, et ce que je vous avais prédit (il ne fallait pas pour cela grande sagacité) qu'elle ferait indubitablement. Elle vous supposait riche, ou du moins assez riche, et elle découvre que vous êtes pauvre. Le mariage est un contrat civil; les gens se marient pour améliorer leur condition en ce monde et pour y faire figure. C'est une affaire de maison et d'ameublement, de livrées, de domestiques, d'équipage, et ainsi de suite. La demoiselle étant pauvre, et vous aussi, tout est dit. Cela ne vous regarde plus, et vous n'avez rien à voir dans cette cérémonie. Je bois à sa santé, je la respecte et l'honore à cause de son extrême bon sens; elle vous donne là un bon exemple à suivre. Remplissez votre verre, Ned.

-- C'est un exemple, répliqua son fils, dont j'espère ne jamais profiter; et, si l'expérience des années grave de pareilles leçons dans...

-- N'allez pas dire dans le coeur, interrompit son père.

-- Dans des esprits que le monde et son hypocrisie ont gâtés, dit Édouard avec chaleur, le ciel me préserve de les connaître!

-- Allons, monsieur, répondit son père en se levant un peu sur le sofa et regardant droit vers lui, en voilà bien assez sur ce sujet. Rappelez-vous, s'il vous plaît, votre devoir, vos obligations morales, votre affection filiale, et toutes les choses de ce genre auxquelles il est si délicieux et si charmant de réfléchir, ou vous vous en repentirez.

-- Je ne me repentirai jamais de conserver le respect de moi-même, monsieur, dit Édouard. Pardonnez-moi si je vous déclare que je ne le sacrifierai pas à votre commandement, que je ne suivrai pas la route que vous voudriez me faire prendre pour me rendre complice de la part secrète que vous avez eue dans cette dernière séparation.»

Le père se leva encore un peu plus, et le regardant comme par un sentiment de curiosité, pour voir s'il parlait sérieusement, il se laissa doucement glisser de nouveau en arrière, et dit de la voix la plus calme, tout en croquant ses noisettes:

«Édouard, mon père eut un fils qui, étant fou comme vous, et comme vous entretenant des sentiments de désobéissance bas et vulgaires, fut déshérité et maudit un matin après déjeuner. La circonstance se représente ce soir à mon esprit avec une précision singulière dans mes souvenirs. Je me rappelle encore que j'étais en train de manger des petits pains au beurre avec de la marmelade. Il mena une misérable vie (le fils, bien entendu), et mourut jeune; ce fut bien heureux sous tous les rapports, car il ne faisait guère honneur à la famille. C'est une triste circonstance, Édouard, quand un père se trouve dans la nécessité de recourir à des mesures si extrêmes.

-- Oui, sans doute, répliqua Édouard, et c'en est une fort triste aussi quand un fils, offrant à son père son amour et ses devoirs dans le sens le meilleur et le plus vrai, se trouve repoussé à tout propos, et forcé de désobéir. Cher père, ajouta-t-il d'un air plus sérieux encore, quoique d'un ton plus doux, j'ai souvent réfléchi sur ce qui se passa entre nous lorsque nous discutâmes ce sujet pour la première fois. Souffrez que nous ayons ensemble une explication confidentielle, mais je dis une explication franche et sincère. Écoutez ce que j'ai à vous dire.

-- Comme je pressens ce qu'elle serait et que je ne peux manquer de le pressentir, Édouard, répondit froidement son père, je m'y refuse; je ne saurais m'y prêter. Je suis sûr qu'elle me mettrait de mauvaise humeur, ce qui est une situation d'esprit que je ne peux pas endurer. Si vous vous proposez de faire obstacle à mes plans pour votre établissement dans la vie et pour la conservation de cette noblesse de race et de cet orgueil bienséant que notre famille a si longtemps soutenus; en un mot, si vous êtes résolu de suivre la route que vous vous tracez, suivez-la et emportez avec tous ma malédiction. J'en suis très fâché, mais il n'y a réellement pas d'alternative.