Chapter 26
Malgré tout cela, il dégaina en s'en allant, et, sans y penser, il laissa courir vingt fois ses yeux de la garde de son épée à la pointe. Mais c'est la réflexion qui fait que l'on vit vieux. Il se rappela cet adage, remit son arme au fourreau, détendit son sourcil contracté, fredonna un air des plus gais et de l'humeur la plus enjouée lui-même, il redevint comme devant l'imperturbable M. Chester.
CHAPITRE XXX.
Il y a malheureusement des gens dont un proverbe populaire dit que, si vous leur accordez un pied, ils en prennent quatre. Sans citer les illustres exemples de ces héroïques fléaux de l'humanité, dont l'aimable chemin dans la vie a été tracé, depuis leur naissance jusqu'à leur mort, à travers le sang, le feu et les ruines, et qui semblent n'avoir existé que pour apprendre à l'humanité que, comme l'absence du mal est un bien, la terre, purgée de leur présence, peut être considérée comme un lieu de bénédiction; sans citer d'aussi puissants exemples, contentons- nous de celui du vieux John Willet.
Le vieux John Willet ayant empiété un bon pouce, grande mesure, sur la liberté de Joe, et lui ayant rogné une grande aune de permission d'ouvrir la bouche, devint si despotique et si superbe, que sa soif de conquêtes ne connut plus de bornes. Plus le jeune Joe se soumit, plus le vieux John se montra absolu. L'aune fut bientôt réduite à néant: on en vint aux pieds, aux pouces, aux lignes; et le vieux John continua de la manière la plus plaisante à tailler dans le vif de ses réformes, à retrancher tous les jours quelque chose sur la liberté de parole ou d'action de son esclave, enfin à se conduire dans sa petite sphère avec autant de hauteur et de majesté que le plus glorieux tyran des temps anciens ou modernes qui ait jamais eu sa statue érigée sur la voie publique.
De même que les grands hommes sont excités aux abus de pouvoir (quand ils ont besoin d'y être excités, ce qui n'arrive pas souvent) par leurs flatteurs et leurs subalternes, ainsi le vieux John fut poussé à ces empiétements d'autorité par l'applaudissement et l'admiration de ses compères du Maypole. Chaque soir, dans les intermèdes de leurs pipes et de leurs pots de bière, ils secouaient leurs têtes et disaient que M. Willet était un père de la bonne vieille roche anglaise; qu'il n'y avait pas à lui parler de ces inventions modernes de douceur paternelle, ni des méthodes du jour; qu'il leur rappelait exactement à tous ce qu'étaient leurs pères quand ils étaient petits garçons, et qu'il faisait bien; qu'il vaudrait mieux pour le pays qu'il y eût plus de pères comme lui, et que c'était pitié qu'il n'y en eût point davantage; avec beaucoup d'autres remarques originales de la même nature. Puis ils condescendaient à faire comprendre au jeune Joe que tout cela était pour son bien, et qu'il en serait reconnaissant un jour. M. Cobb, en particulier, l'informait que, quand il avait son âge, son père lui donnait un paternel coup de pied, un horion sur les oreilles, ou une taloche sur la tête, ou quelque petit avertissement de ce genre, comme il aurait fait toute autre chose; et il remarquait en outre, avec des regards très significatifs, que, s'il n'avait pas reçu cette judicieuse éducation, il n'aurait jamais pu devenir ce qu'il était. Et la conclusion n'était que trop probable, car il était devenu le chien le plus hargneux de toute la compagnie. Bref, entre le vieux John et les amis du vieux John, il n'y eut jamais un infortuné garçon, si rudoyé, si malmené, si tourmenté, si irrité, si harcelé, ni si abreuvé du dégoût de la vie que le pauvre Joe Willet.
C'en était venu au point que c'était à présent l'état de choses officiel et légal; mais, comme le vieux John avait un vif désir de faire briller sa suprématie aux yeux de M. Chester, il se surpassa ce jour-là, et il aiguillonna et échauffa tellement son fils et héritier que, si Joe n'avait pris avec lui-même l'engagement solennel de garder ses mains dans ses poches lorsqu'elles n'étaient pas occupées d'une autre façon, il est impossible de dire ce qu'il en aurait fait peut-être. Mais la plus longue journée a son terme, et M. Chester finit par monter sur son cheval, qui était prêt devant la porte.
Comme le vieux John ne se trouvait pas là en ce moment, Joe, qui, dans le comptoir, méditait sur son triste sort et sur les perfections innombrables de Dolly Varden, courut dehors pour tenir l'étrier à son hôte et l'aider à monter. M. Chester était à peine en selle, et Joe était en train de lui faire un gracieux salut, quand le vieux John, plongeant du porche dans la cour, saisit son fils au collet.
«Pas de cela, monsieur, dit John, pas de cela, monsieur. Il ne faut point rompre votre engagement. Comment osez-vous, monsieur, franchir la porte sans permission? Vous cherchez à vous sauver, n'est-ce pas, monsieur, comme un parjure? Que prétendez-vous, monsieur?
-- Lâchez-moi, père, dit Joe d'un air suppliant, lorsqu'il aperçut un sourire sur la figure du visiteur et qu'il observa le plaisir que lui procurait sa mésaventure. C'est trop fort aussi. Qui est- ce qui songe à se sauver?
-- Qui est-ce qui songe à se sauver? cria John en le secouant. Eh mais, c'est vous, monsieur. C'est vous: c'est vous, petit polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d'une main et employant l'autre à faire au visiteur un salut d'adieu, c'est vous qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et susciter des différends entre de nobles gentlemen et leurs fils; direz-vous que ce n'est pas vous, hein? Taisez-vous, monsieur.»
Joe ne fit pas d'effort pour répliquer. Sa honte était consommée: la dernière goutte allait faire déborder le vase. Il se dégagea de l'étreinte de son père, lança un regard courroucé à l'hôte qui partait, et retourna dans l'auberge.
«Si ce n'était pour elle, pensa Joe, en se jetant à une table dans la salle commune et laissant tomber sa tête sur ses bras; si ce n'était pour Dolly (car je ne pourrais supporter l'idée qu'elle pût me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous nous séparerions cette nuit.»
Le soir étant alors arrivé, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long Parkes, étaient réunis dans la salle commune, d'où ils avaient été témoins par la fenêtre de toute la scène. M. Willet, les joignant bientôt après, reçut les compliments de ses compagnons avec un grand calme, alluma sa pipe, et s'assit parmi eux.
«Nous verrons, messieurs, dit John après une longue pause qui est le maître ici et qui ne l'est pas. Nous verrons si ce sont les petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les hommes qui doivent mener les petits polissons.
-- C'est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations de tête d'un caractère approbatif, vous avez raison. Johnny. Très bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. _Brayvo_, monsieur.»
John porta lentement ses yeux sur l'approbateur, le regarda longtemps, et finit par faire cette réponse qui consterna l'auditoire d'une manière inexprimable: «Quand je voudrai des encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n'ai pas besoin de vous, j'espère. Ne vous frottez pas à moi, s'il vous plaît.
-- Ne prenez point pas mal la chose, Johnny; je n'ai pas eu de mauvaise intention, dit le petit homme pour sa défense.
-- Très bien, monsieur, dit John, plus obstiné que de coutume après sa dernière victoire. Ne vous occupez pas de ça, monsieur; je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que vous vous donniez la peine de me soutenir.» Et après cette riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans une sorte d'extase tabachique.
L'entrain de la société se trouvant singulièrement amorti par la conduite embarrassante de leur hôte, on ne dit rien de plus pendant longtemps; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer, en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu'il espérait que Joe dorénavant apprendrait à obéir à son père en toutes choses, ayant vu ce jour-là que M. Willet n'était pas un homme avec lequel on pût badiner; et il ajouta qu'il lui recommandait, poétiquement parlant, de ne pas s'endormir sur le rôti.
«Et vous, je vous recommande en revanche, dit, en levant les yeux, Joe dont la figure était toute rouge, de ne pas m'adresser la parole.
-- Taisez-vous, monsieur, cria M. Willet, en se réveillant soudain, et se retournant.
-- Je ne me tairai pas, père, cria Joe, en frappant du poing la table, et si fort que les verres et les pots dansèrent; c'est bien assez dur de souffrir de vous pareilles choses; je ne les endurerai plus de tout autre, quel qu'il soit. Ainsi je le répète, monsieur Cobb, ne m'adressez pas la parole.
-- Eh mais, qui êtes-vous donc, dit M. Cobb d'un air narquois, pour qu'on ne puisse vous parler, hein, Joe?
À cela Joe ne répondit pas; mais, avec un sombre hochement de tête qui n'était pas du tout de bon augure, il reprit sa position antérieure. Il l'aurait conservée paisiblement jusqu'à la fermeture de l'auberge au bout de la soirée; mais M. Cobb, stimulé par l'étonnement que causait à la société la présomption du jeune homme, riposta en lui décochant quelques brocards; c'était trop: la chair et le sang ne purent supporter cela. En un seul moment s'accumulèrent la vexation et le courroux de bien des années. Joe bondit, renversa la table, tomba sur son ennemi invétéré, le gourma de toute sa force et de toute son adresse, et finit par le lancer avec une rapidité surprenante contre un monceau de crachoirs dans un coin. M. Cobb y plongeant, la tête la première, avec un fracas terrible, resta étendu de tout son long parmi les ruines, abasourdi et sans mouvement. Alors le vainqueur, n'attendant pas que les spectateurs le complimentassent sur son triomphe, se retira dans sa chambre à coucher, et, se considérant comme en état de siège, il entassa contre la porte tous les meubles transportables, en guise de barricade.
«Voilà qui est fait, dit Joe, en s'asseyant sur son bois de lit et essuyant sa figure échauffée. Je savais que j'en viendrais là. Le Maypole et moi, il faut que nous nous séparions. Je suis un vagabond, un coureur, elle me liait pour toujours. Tout est perdu!»
CHAPITRE XXXI.
Réfléchissant sur sa malheureuse destinée, Joe resta assis et écouta longtemps; il s'attendait à chaque instant à entendre l'escalier crier sous leurs pas ou à être salué des sommations de son digne père, exigeant qu'il capitulât sans condition et se rendît tout de suite. Mais ni voix ni pas ne vint jusqu'à lui, et, quoique des échos de portes qu'on fermait, de gens qui allaient et venaient dans les chambres avec précipitation, résonnant de temps en temps à travers les grands corridors et pénétrant au fond de sa solitude reculée, lui fissent comprendre qu'il y avait en bas un bouleversement extraordinaire, aucun son plus rapproché ne troubla le lieu de sa retraite, qui semblait encore plus paisible à cause de ces bruits lointains, et qui était triste et sombre comme la cellule d'un ermite.
Il fit de plus en plus noir. Le gothique ameublement de cette chambre, espèce d'hôpital des invalides pour les meubles de la maison, devint indistinct et fantastique. Les chaises et les tables, qui étaient dans le jour d'aussi honnêtes estropiées que possible, prirent un caractère équivoque et mystérieux, et un vieux lépreux de paravent en cuir terni de l'Inde, avec bordure d'or, qui jadis avait tenu en respect plus d'un courant d'air dangereux et servi de rempart à plus d'une joyeuse figure, le regardait d'un air rébarbatif et spectral, et se tenait de toute sa hauteur dans les coins qu'on lui avait assigné, semblable à quelque maigre fantôme qui attendait qu'on lui adressât des questions. Un portrait en face de la fenêtre, portrait bizarre d'un vieux général aux yeux gris, dans un cadre ovale, semblait cligner de l'oeil et s'assoupir à mesure que le jour baissait; et enfin, quand la dernière des faibles taches lumineuses du jour s'évanouit, il parut fermer les yeux de bon coeur et s'endormir solidement. Il y avait là un tel silence et un tel mystère autour de toute chose, que Joe ne put s'empêcher d'en suivre l'exemple. Il se livra donc au sommeil comme tout le reste et rêva de Dolly, jusqu'à ce que l'horloge de l'église de Chigwell sonna deux heures.
Personne ne vint encore. Les bruits lointains de la maison avaient cessé; au dehors tout était également tranquille, sauf lorsque aboyait par hasard un chien à large gueule, ou lorsque le vent agitait les branches des arbres. Il regarda mélancoliquement, de la fenêtre ouverte, chaque objet bien connu qui gisait endormi à l'obscure lueur de la lune; puis se traînant vers le siège qu'il avait quitté, il pensa à l'algarade de la veille, tant qu'après y avoir pensé longtemps, il lui sembla qu'un mois s'était écoulé depuis cette scène. Tandis qu'il s'assoupissait, méditait, allait à la fenêtre et regardait au dehors, la nuit se passa; le vieux paravent rébarbatif, les chaises et les tables ses contemporaines, commencèrent lentement à se révéler dans leurs formes accoutumées; le général aux yeux gris recommença à cligner de l'oeil, à bâiller, à se réveiller, et enfin, quand il fut réveillé tout à fait, il se montra mal à son aise, transi de froid et l'air hagard, à la triste lumière grisâtre du matin.
Le soleil perçait déjà au-dessus des arbres de la forêt; déjà s'étendaient à travers le brouillard onduleux de brillantes barres d'or, quand Joe jeta de la fenêtre sur le sol un petit paquet avec son fidèle bâton, et se prépara à descendre lui-même.
Ce n'était pas une tâche bien difficile, car il y avait là tout du long tant de saillies et tant de bouts de chevrons, que cela faisait presque un escalier rustique, d'où il ne restait plus à faire qu'un saut de quelques pieds pour être en bas.
Joe se trouva bientôt sur la terre ferme, son bâton à la main, son paquet sur l'épaule, et il leva les yeux pour regarder le vieux Maypole, peut-être pour la dernière fois.
Il ne l'apostropha pas d'un adieu solennel, comme aurait pu le faire un vétéran de rhétorique; il ne le maudit pas non plus, car il n'avait pas dans son coeur le moindre fiel contre quoi que ce fut au monde. Il éprouvait au contraire plus d'affection et de tendresse à son égard qu'il n'en avait jamais éprouvé dans toute sa vie. Il lui dit donc de tout son coeur: «Dieu vous bénisse!» comme souhait d'adieu, se détourna et s'éloigna.
Il se mit en route d'un bon pas. Il était plein de grandes pensées: il voulait être soldat, mourir dans quelque contrée étrangère où il y eût beaucoup de chaleur et beaucoup de sable, et laisser en mourant Dieu sait quelles richesses inouïes de ses parts de prise à Dolly, qui serait fort affectée lorsqu'elle viendrait à le savoir. Rempli de ces visions de jeune homme, quelquefois ardentes, quelquefois mélancoliques, mais qui avaient toujours la jeune fille pour point central, il poussa en avant avec vigueur, jusqu'à ce que le tapage de Londres retentit à ses oreilles, et que l'enseigne du Lion Noir se dressa à ses yeux.
Il n'était alors que huit heures, et le Lion Noir fut très étonné en le voyant entrer les pieds couverts de poussière à cette heure matinale, et sans la jument grise encore, pour lui tenir au moins compagnie. Mais Joe ayant demandé qu'on lui servît à déjeuner le plus tôt possible, et ayant donné, quand le déjeuner eut été placé devant lui, d'incontestables témoignages d'un appétit excellent, le Lion lui fit comme de coutume un accueil hospitalier, et le traita avec ces marques de distinction auxquelles, à titre de pratique régulière et de membre de la franc-maçonnerie du métier, il avait tous les droits du monde.
Ce Lion ou cet aubergiste, car on appelait ainsi l'homme du nom de la bête, pour avoir prescrit à l'artiste qui avait peint son enseigne de mettre tout ce qu'il avait de talent d'invention et d'exécution à faire passer, avec autant d'exactitude que possible, dans les traits du roi des animaux dont elle portait l'effigie, une contrefaçon de sa propre figure, était un gentleman presque égal par la promptitude de son intelligence et la subtilité de son esprit au puissant John lui-même. Mais voici en quoi consistait entre eux la différence: c'est que, tandis que l'extrême sagacité et l'extrême finesse de M. Willet résultaient des efforts d'une nature spontanée, le lion semblait devoir la moitié de ses moyens à la bière, dont il absorbait de si copieuses gorgées que la plupart de ses facultés étaient complètement noyées et entraînées par ce liquide, sauf une seule, la grande faculté du sommeil, qu'il conservait à un degré de perfection surprenant. Le Lion qui craquait au vent au-dessus de la porte de la taverne était donc, à dire la vérité, un lion assoupi, apprivoisé, sans vigueur; et, comme ces représentants sociaux d'une classe sauvage offrent habituellement un caractère conventionnel (étant peints, en général, dans des attitudes impossibles et avec des couleurs qui ne sont pas de ce monde), les plus ignorants et les plus mal informés du voisinage croyaient fréquemment voir en lui le portrait véritable de l'aubergiste en costume officiel pour quelque grande cérémonie funèbre, ou pour un deuil public.
«Quel est donc le gaillard qui fait tant de bruit dans la salle voisine? dit Joe, lorsqu'il eut déjeuné et qu'il se fut levé et brossé.
-- Un sergent recruteur, répliqua le Lion.»
Joe tressaillit involontairement. Il rencontrait là tout juste l'objet de ses rêvasseries tout le long du chemin.
«Et je souhaiterais, dit le Lion, qu'il fût bien loin d'ici. Ces gens-là et leur bande font beaucoup de bruit, mais ne consomment guère. Des cris et du tapage, tant qu'on en veut, mais de l'argent, bonsoir. Votre père n'aime pas ces chalands-là, je le sais.»
Peut-être ne les aimait-il guère, en effet, en aucune circonstance: mais peut-être, s'il eût pu savoir ce qui se passait en ce moment dans l'esprit de Joe, les eût-il moins aimés que jamais.
«Il recrute pour un ..., pour un beau régiment? dit Joe en donnant un coup d'oeil à un petit miroir rond suspendu dans le comptoir.
-- Oui, je crois, répliqua l'hôte; c'est à peu près la même chose, n'importe le régiment pour lequel il recrute. Je me suis laissé dire qu'il n'y a pas grande différence entre un bel homme et un autre, quand ils attrapent une balle dans le ventre.
-- Tout le monde n'attrape pas une balle, dit Joe.
-- Non, répondit le Lion, pas tout le monde, et ceux-là qui sont tués, en supposant que leur affaire soit bientôt faite, sont les plus heureux dans mon opinion.
-- Ah! riposta Joe, vous n'avez donc nul souci de la gloire?
-- Souci de quoi? dit le Lion.
-- De la gloire.
-- Non, répliqua le Lion avec une suprême indifférence. Je n'en ai nul souci. Vous avez raison en cela, monsieur Willet. Quand la gloire viendra ici me demander quelque chose à boire, et me changera une guinée pour le payer, je le lui donnerai pour rien. Voyez-vous, monsieur, je crois qu'une auberge qui veut faire ses affaires fera aussi bien de prendre un lion noir pour enseigne que non pas «les armes de la gloire.»
Ces remarques n'étaient pas du tout encourageantes, Joe sortit du comptoir, s'arrêta à la porte de la salle voisine, et écouta. Le sergent décrivait la vie militaire. On ne faisait que boire, disait-il, excepté qu'il y avait de grands intervalles pour manger et faire l'amour. Une bataille était la plus belle chose du monde, quand votre côté la gagnait, et les Anglais gagnaient toujours.
«Supposons que vous seriez tué, monsieur? dit une voix timide dans un coin.
-- Eh bien, monsieur, supposons que vous le seriez, dit le sergent, qu'arrive-t-il alors? Votre pays vous aime, monsieur; S. M. le roi Georges III vous aime; votre mémoire est honorée, révérée, respectée; tout le monde a de la tendresse pour vous, de la reconnaissance pour vous; votre nom est couché tout au long dans un livre au ministère de la guerre. Dieu me damne, gentleman, ne devons-nous pas tous mourir un jour ou l'autre, hein?»
La voix toussa et ne dit plus rien.
Joe entra dans la salle. Une demi-douzaine de gars s'y étaient réunis et groupés; ils écoutaient d'une oreille avide. L'un d'eux, un charretier en blouse, avait l'air d'hésiter encore, quoique disposé à s'enrôler. Le reste, qui n'était nullement disposé à en faire autant, le pressait vivement de prendre ce parti (voilà bien les hommes!), appuyait les arguments du sergent, et ricanait ensemble.
«Il n'y a pas besoin, mes amis, dit le sergent, qui était assis un peu à l'écart, à boire sa liqueur, d'en dire bien long pour des lurons résolus (ici il jeta un regard sur Joe), mais voilà le vrai moment. Je ne veux pas vous enjôler. Le roi n'en est pas réduit là, j'espère. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas du sang de navet, c'est un sang jeune et bouillant. Nous ne prenons point des hommes de pacotille. Il nous faut des gens d'élite. Je ne viens pas vous compter des gausses d'écolier; mais! Dieu me damne, si je vous citais tous les fils de gentlemen qui servent dans notre corps, après quelques peccadilles peut-être ou quelques castilles avec les papas...»
Ici son regard se porta encore sur Joe, et avec tant de bonhomie, que Joe lui fit signe de sortir. Il sortit tout de suite.
«Vous êtes un gentleman, sacrebleu, lui dit-il d'abord en lui donnant une claque sur le dos. Vous êtes un gentleman déguisé, moi aussi; jurons-nous amitié.»
Joe ne fit pas exactement comme cela, mais il lui donna une poignée de main, et le remercia de sa bonne opinion.
«Vous désirez servir? dit son nouvel ami. Vous servirez, vous êtes fait pour le service. Vous êtes né pour être un des nôtres. Que voulez-vous boire?
-- Rien pour le moment, répliqua Joe avec un faible sourire. Je ne suis pas encore tout à fait décidé.
-- Un garçon plein d'ardeur comme vous, et qui n'est pas décidé! cria le sergent. Tenez! laissez-moi sonner; vous serez décidé dans une demi-minute, j'en suis sûr.
-- Vous êtes bien dans l'erreur, répliqua Joe: car, si vous sonnez ici où je suis connu, vous allez faire évaporer en un clin d'oeil ma vocation militaire. Regardez-moi en face. Vous me voyez bien, n'est-ce pas?
-- Si je vous vois! répliqua le sergent avec un juron; jamais plus beau garçon ni plus propre à servir son roi et son pays n'a frappé mes... yeux, ajouta-t-il en intercalant une épithète de troupier.
-- Je vous remercie, dit Joe, je ne vous ai pas demandé cela pour avoir de vous un compliment, mais je vous remercie tout de même. Ai-je l'air d'un poltron ou d'un menteur?»
Le sergent répondit avec beaucoup de protestations flatteuses qu'il n'en avait pas l'air, et que si son propre père, à lui, sergent, était là soutenant qu'il en avait l'air, il passerait de bon coeur son épée au travers du corps du vieux gentleman et croirait faire un acte méritoire.
Joe lui exprima combien il lui était obligé et continua:
«Vous pouvez vous fier à moi, et compter sur ce que je vous dis. Je crois que je m'enrôlerai ce soir dans votre régiment. Si je ne le fais pas maintenant, c'est que je n'ai pas besoin de prendre avant ce soir un engagement qui ne pourra plus être rétracté. Où vous trouverai-je donc dans la soirée?»
Son ami répliqua avec quelque répugnance, et après beaucoup d'inutiles instances pour régler immédiatement l'affaire, que son quartier général était à _la Bûche Tortue_, dans Tower-Street, où on le trouverait éveillé jusqu'à minuit, et dormant jusqu'au lendemain à l'heure du déjeuner.
«Et si je vais vous rejoindre (il y a un million à parier contre un que j'irai), quand m'emmènerez-vous de Londres? demanda Joe.
-- Demain matin, à huit heures et demie, répliqua le sergent, vous partirez pour l'étranger... pour une contrée où tout est soleil et pillage... le plus beau climat du monde.
-- Partir pour l'étranger, dit Joe en donnant une poignée de main, c'est précisément ce que je souhaite. Vous pouvez m'attendre.