Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 22

Chapter 223,912 wordsPublic domain

Ils avaient, pendant ce dialogue, atteint la maison. M. Haredale s'arrêta un moment et la regarda comme s'il était étonné de l'énergie de ses manières. Remarquant, toutefois, qu'elle n'avait pas l'air de faire attention à lui, mais qu'elle levait les yeux et jetait, en frissonnant, un regard sur ces vieilles murailles qui s'unissaient dans son esprit à de semblables horreurs, il la mena par un escalier particulier dans sa bibliothèque, où Emma était à lire, assise à la fenêtre.

Cette jeune personne, voyant qui s'approchait, se leva précipitamment et mit son livre de côté; puis avec beaucoup de paroles affectueuses, et non sans larmes, elle voulut faire à la veuve l'accueil le plus empressé, le plus cordial. Mais celle-ci se déroba à son embrassement comme si elle avait peur d'elle, et s'affaissa tremblante sur une chaise.

«C'est l'effet de votre retour ici après une si longue absence, dit Emma avec douceur. Sonnez, je vous prie, cher oncle, ou plutôt ne bougez pas: Barnabé courra lui-même demander du vin.

-- Non, pour tout au monde, cria la veuve. Il aurait un autre goût. Je ne pourrais pas y toucher. Je n'ai besoin que d'une minute de repos; rien que cela.»

Mlle Haredale resta debout auprès de sa chaise, la regardant avec une compassion silencieuse. Elle demeura un peu de temps tout à fait tranquille; puis elle se leva et se tourna vers M. Haredale, qui s'était assis dans sa bergère et la contemplait avec l'attention la plus soutenue.

La légende rattachée au manoir semblait, comme nous l'avons déjà dit, le prédestiner à devenir le théâtre d'un crime pareil à celui qui avait ensanglanté ses murs. La chambre dans laquelle ils se trouvaient, voisine de la chambre même où le meurtre s'était accompli, ténébreuse, mélancolique et morne, surchargée de livres mangés aux vers, close par des rideaux qui amortissaient et étouffaient chaque son, couverte d'ombres lugubres par des arbres dont les branches bruissantes venaient continuellement, ainsi que des spectres, frapper les carreaux, avait, plus que toutes les autres chambres de la maison, un air sinistre et funèbre. Le groupe même qui se trouvait là offrait des personnages appropriés aussi à ce lieu terrible. La veuve, avec sa figure tressaillante et ses yeux baissés; M. Haredale, sévère et morne, comme toujours; sa nièce auprès de lui, ressemblant, malgré de très grandes différences, au portrait de son père, qui, de la muraille noircie, les considérait d'un air de reproche; Barnabé, avec son regard vague et ses yeux mobiles; tous répondaient bien au lieu de la scène et aux acteurs de la légende. Le corbeau lui-même, qui avait sauté sur la table, où, semblable à un vieux nécromancien, il paraissait étudier profondément un grand volume in-folio, ouvert sur un pupitre, était en harmonie avec le reste: on aurait dit une incarnation du mauvais esprit, attendant son heure de faire le mal.

«Je sais à peine, dit la veuve en rompant le silence, par où commencer. Vous allez croire qu'il y a du trouble dans ma raison.

-- Tout le cours de votre vie paisible et irréprochable depuis que vous avez quitté la Garenne, répondit doucement M. Haredale, portera témoignage en votre faveur. Pourquoi craignez-vous d'exciter un pareil soupçon? vous ne parlez pas à des étrangers. Ce n'est pas la première fois que vous avez à réclamer notre intérêt ou notre considération. Remettez-vous. Prenez courage. Quelque avis ou quelque assistance que vous réclamiez de ma part, vous savez qu'ils vous appartiennent de droit, qu'ils vous sont pleinement acquis.

-- Que diriez-vous donc, monsieur, si j'étais venue, répliqua-t- elle, moi qui n'ai pas d'autre ami que vous sur la terre, pour rejeter votre aide à partir de ce moment, et pour vous dire que désormais je me lance sur l'océan du monde, seule et sans soutien, prête à y enfoncer ou y surnager, selon que le ciel en décidera?

-- Vous auriez, si vous étiez venue vers moi dans une semblable intention, dit avec calme M. Haredale, quelque motif à me donner sans doute d'une conduite si extraordinaire, et, malgré l'étonnement que pourrait me causer une résolution si soudaine et si étrange, naturellement je ne le traiterais pas légèrement.

-- C'est là, monsieur, répondit-elle, ce qu'il y a de déplorable dans mon malheur. Je ne puis vous donner de motif. Ma résolution, sans explication aucune, est tout ce que je puis vous offrir. C'est mon devoir, mon devoir impérieux et forcé. Si je ne le remplissais pas, je serais une créature vile et criminelle. Maintenant que je vous ai dit cela, mes lèvres sont scellées; je ne puis vous en dire davantage.»

Comme si elle se fût sentie soulagée d'en avoir tant dit, et que cela lui eût donné du nerf pour le restant de sa tâche, elle continua de parler d'une voix plus ferme et avec plus de courage.

«Le ciel m'est témoin, comme l'est mon propre coeur (et le vôtre, chère demoiselle, parlera pour moi, je le sais), que j'ai vécu, depuis le temps dont nous avons tous d'amers sujets de nous souvenir, dans un dévouement et une gratitude invariables pour cette famille. Le ciel m'est témoin que, n'importe en quel lieu j'aille, je conserverai les mêmes sentiments à jamais inaltérables. Il m'est témoin encore qu'eux seuls me poussent dans la voie que je vais suivre, et dont rien à présent ne me détournera, aussi vrai que j'espère en la miséricorde divine.

-- Voilà d'étranges énigmes, dit M. Haredale.

-- Dans ce monde, monsieur, répliqua-t-elle, peut-être ne seront- elles jamais expliquées. Dans un autre, la vérité se découvrira d'elle-même. Et puisse ce temps, ajouta-t-elle à voix basse, être bien éloigné!

-- Voyons, dit M. Haredale, si je vous comprends bien; car je doute de mes propres sens. Voulez-vous dire que vous êtes volontairement résolue à vous priver des moyens de subsistance que vous avez si longtemps reçus de nous; que vous êtes déterminée à résigner la rente que nous vous avons faite il y a vingt ans: à quitter votre maison, votre intérieur, tout ce qui vous appartient, pour recommencer une vie nouvelle; et cela pour quelque secret motif ou quelque monstrueuse fantaisie, qui n'est pas susceptible d'explication, qui n'existe que d'aujourd'hui et n'a pas cessé de dormir dans l'ombre pendant tout ce temps? Au nom de Dieu, à quelle illusion êtes-vous en proie?

-- Aussi vrai que je suis profondément reconnaissante, répondit- elle, des bontés de ceux qui, vivants ou morts, ont été ou sont les propriétaires de cette maison; aussi vrai que je ne voudrais pas que son toit tombât et m'écrasât, ou que ses murs suassent du sang, lorsqu'ils entendent prononcer mon nom; aussi vrai est-il que je ne subsisterai plus jamais aux dépens de leur libéralité, ni que je ne souffrirai qu'elle aide à ma subsistance. Vous ne savez pas, ajouta-t-elle avec promptitude, à quels usages vos bienfaits peuvent être appliqués, dans quelles mains ils peuvent passer. Je le sais, et j'y renonce.

-- Sûrement, dit M. Haredale, vous êtes maîtresse de l'emploi de cette rente.

-- Je le fus. Je ne saurais l'être plus longtemps. Il se peut qu'elle soit (elle l'est) consacrée à un usage qui raille les morts dans leurs tombeaux. Cela ne peut que me porter malheur, attirer encore quelque affreuse condamnation du ciel sur la tête de mon cher fils, dont l'innocence souffrira des fautes de sa mère.

-- Quels mots viens-je d'entendre là? cria M. Haredale en la regardant avec étonnement. Parmi quels associés êtes-vous donc tombée? quelle est cette faute où l'on vous aurait entraînée par surprise?

-- Je suis coupable et pourtant innocente; j'ai tort et j'ai raison; pure d'intention, et contrainte de protéger et d'aider les méchants. Ne me questionnez pas davantage, monsieur; mais croyez que je suis plutôt à plaindre qu'à condamner. Il faut que j'abandonne demain ma maison: car, tandis que je me trouve ici, elle est hantée. Ma future résidence, si je veux y vivre en paix, doit être un mystère. Si mon pauvre garçon poussait un jour ses courses errantes de ce côté, ne tentez pas de découvrir notre asile car, si on nous relance, il nous faudra fuir encore. Et maintenant mon esprit est délivré de ce fardeau. Je vous conjure, monsieur, ainsi que vous, chère mademoiselle Haredale d'avoir confiance en moi, si vous pouvez, et de penser à moi aussi affectueusement que vous aviez accoutumé de le faire. Si je meurs sans pouvoir dire mon secret, même alors (car cela peut arriver), grâce à l'oeuvre d'aujourd'hui, ma poitrine sera plus légère à l'heure suprême, et le jour de ma mort, et chaque jour jusqu'à ce que celui-là vienne, je prierai pour vous deux, je vous remercierai et ne vous troublerai plus jamais.»

Cela dit, elle voulait les quitter, mais ils la retinrent, et, avec beaucoup de paroles d'encouragement et d'affectueuses instances, ils la supplièrent de considérer ce qu'elle faisait et par dessus tout d'avoir en eux plus de confiance et de leur dire ce qui accablait son esprit d'une façon si navrante. La voyant sourde à leurs efforts de persuasion, M. Haredale s'avisa d'une dernière ressource il suggéra l'idée que la veuve prît pour confidente Emma, qui, à raison de sa jeunesse et de son sexe, l'effrayerait peut-être moins que lui. Cette proposition, toutefois, la fit reculer avec la même expression de répugnance qu'elle avait manifestée au commencement de leur entrevue. Tout ce qu'on put obtenir d'elle, ce fut une promesse de recevoir chez elle M. Haredale le lendemain soir, et d'employer cet intervalle à réfléchir de nouveau sur sa résolution et sur leurs, conseils, quoiqu'il n'y eut pas du tout à espérer, leur dit-elle, aucun changement de sa part. Cette condition acceptée enfin, ils laissèrent à contrecoeur partir la veuve puisqu'elle ne voulait ni boire ni manger dans la maison, et en conséquence, elle, Barnabé et Grip s'en allèrent, comme ils étaient venus, par l'escalier particulier et la porte du jardin, sans voir personne et sans que personne les vît sur le chemin.

Une chose remarquable chez le corbeau, c'est que, durant tout le cours de l'entrevue, il tint ses yeux fixés sur son livre, exactement de l'air du plus rusé coquin qui aurait feint de lire avec une extrême attention, mais qui aurait tout écouté, sans perdre un seul mot. Il fallait même que la conversation qu'il venait d'entendre occupât fortement son esprit: car, lorsqu'ils furent seuls tous les trois, tout en donnant des ordres pour l'immédiate préparation d'innombrables bouilloires dans le but de prendre du thé, il restait pensif et semblait plutôt céder à un sentiment abstrait de devoir qu'au désir de se rendre agréable et d'être ce qu'on appelle communément de bonne compagnie.

Les voyageurs devaient retourner à Londres par la diligence. Comme il y avait un intervalle de deux grandes heures avant qu'elle partît, et qu'ils avaient besoin de repos et de quelque nourriture, Barnabé insista pour une visite au Maypole; mais sa mère, qui ne souhaitait pas d'être reconnue, et qui craignait en outre que M. Haredale, après réflexion, n'envoyât à sa recherche quelque messager vers cet établissement, proposa d'attendre dans le cimetière au lieu d'aller au Maypole. Rien n'étant plus aisé pour Barnabé que d'acheter et d'apporter là les humbles aliments qu'il leur fallait, celui-ci consentit avec joie; et bientôt ils furent assis dans le cimetière à prendre leur frugal repas.

Là encore, le corbeau prit une attitude de haute méditation; il se promena de long en large quand il eut dîné, de l'air d'un grave gentleman et avec une telle importance, qu'il ne lui manquait plus que d'avoir ses mains sous les pans retroussés de son habit; il fit semblant de lire les pierres tumulaires en critique consommé. Quelquefois, après avoir longuement examiné une épitaphe, il aiguisait son bec sur la tombe et criait d'un ton rauque: «Je suis un démon, je suis un démon, je suis un démon!» Après cela, il n'est pas sûr du tout qu'il adressât ces allusions à la personne qui était censée reposer dessous; il est bien possible qu'il ne les vociférât que comme une réflexion générale.

Le cimetière était un joli endroit fort paisible, mais bien triste pour la mère de Barnabé, car M. Reuben Haredale gisait là, et, près du caveau où ses cendres reposaient, elle pouvait voir une pierre élevée à la mémoire de son propre époux, avec une courte inscription mentionnant quand et comment il avait perdu la vie. Elle s'assit là, pensive et à l'écart, jusqu'à ce que leur temps se fût écoulé, et que le son lointain du cor annonçât que la diligence arrivait.

Barnabé, qui dormait sur le gazon, bondit à ce bruit, et Grip, qui parut l'entendre aussi bien que lui, entra tout droit dans son panier, suppliant la société en général (comme s'il voulait faire une espèce de satire contre ceux qui avaient des rapports avec les cimetières) de ne jamais «avoir peur» dans aucun cas. Ils furent bientôt tous trois perchés sur la diligence et roulèrent sur la route.

On passa devant le Maypole et on s'arrêta à la porte. Joe était absent, Hugh vint, avec sa nonchalance accoutumée, tendre le paquet demandé. Il n'y avait pas à craindre que le vieux John sortît. Ils purent, du faîte de la diligence, le voir profondément endormi dans son confortable comptoir. C'était là une particularité du caractère de John. Il se faisait un point d'honneur d'aller dormir à l'heure de la diligence, il dédaignait de flâner par là; il regardait les diligences comme des choses qui auraient dû être poursuivies en justice, parce qu'elles troublaient le repos de l'humanité, comme des inventions d'une activité continuelle, sans cesse en mouvement, toujours affairées, ne servant qu'à souffler dans un cor, tout à fait au-dessous de la dignité d'hommes et convenant seulement à de folles jeunes filles qui ne savaient que babiller et courir les boutiques. «Nous ne nous occupons pas ici des diligences, monsieur, avait coutume de répondre John, si quelque étranger mal chanceux prenait auprès de lui quelque information sur ces odieux véhicules, nous n'enregistrons pas pour les diligences, elles donnent plus d'embarras qu'elles ne valent, avec leur bruit et leur tintamarre. Si vous voulez les attendre, vous le pouvez, mais nous ne nous occupons pas d'elles, il est possible qu'elles s'arrêtent, il est possible qu'elles ne s'arrêtent pas, il y a un messager, on le trouvait fort suffisant pour nous quand j'étais petit garçon.»

Elle baissa son voile lorsque Hugh grimpa et tandis qu'il causa avec Barnabé en chuchotant, mais ni lui ni aucune autre personne ne lui parla, ni ne fit attention à elle, ni ne montra la moindre curiosité à son sujet, et ce fut ainsi que, comme une étrangère, elle visita et quitta le village où elle était née, où elle avait vécu joyeuse enfant, gracieuse jeune fille, heureuse épouse, où elle avait connu toutes les jouissances de la vie, et où elle avait commencé la carrière de ses chagrins les plus cruels.

CHAPITRE XXVI.

«Et vous entendez ceci sans surprise, Varden? dit M. Haredale. Fort bien! Vous et elle avez toujours été les meilleurs amis, et, s'il est quelqu'un qui puisse la comprendre, ce doit être vous.

-- Je vous demande pardon, monsieur, répondit le serrurier; je ne vous ai pas dit que je la comprisse. Je n'aurais pas la présomption de dire cela d'aucune femme. Ce n'est déjà pas si facile. Mais je ne suis pas aussi surpris, monsieur, que vous vous y attendiez, certainement.

-- Puis-je vous demander pourquoi vous ne l'êtes pas, mon bon ami?

-- J'ai vu, monsieur, répliqua le serrurier en se faisant évidemment violence, j'ai vu chez elle quelque chose qui m'a rempli de défiance et d'inquiétude. Elle a contracté de mauvaises liaisons; quand ou comment, je l'ignore; mais que sa maison soit le refuge d'un voleur et d'un coupe-jarret, au moins, je n'en suis que trop sûr. Voilà, monsieur. Maintenant, le mot est lâché.

-- Varden!

-- J'en appelle, monsieur, au témoignage de mes propres yeux; je voudrais, pour l'amour d'elle, être à demi aveugle et avoir le bonheur de douter de mes yeux. J'ai gardé le secret jusqu'à ce moment, et il restera entre vous et moi, je le sais; mais je vous déclare que de mes propres yeux, et bien éveillé, j'ai vu, dans le corridor de sa maison, un soir, après la brune, le voleur de grand chemin qui a volé et blessé M. Édouard Chester, et qui, cette nuit-là même, m'avait menacé.

-- Et vous n'avez pas fait d'effort pour l'arrêter? dit vivement M. Haredale.

-- Monsieur, répliqua le serrurier, elle-même m'en empêcha, me retint, de toute sa force, se pendit autour de moi jusqu'à ce qu'il se fut échappé.»

Et ayant poussé la confidence si loin, il raconta d'une manière circonstanciée la scène qui s'était passée le soir en question.

Ce dialogue avait lieu à voix basse dans la petite salle à manger du serrurier, où l'honnête Gabriel avait introduit M. Haredale à son arrivée. Celui-ci était venu le prier d'être son compagnon dans sa visite à la veuve, il désirait avoir le concours de son influence persuasive, et c'est cette demande qui avait été l'origine de la conversation.

«Je me suis abstenu, dit Gabriel, de répéter un seul mot de ceci à qui que ce soit, car c'était de nature à ne lui faire aucun bien, mais à lui faire plutôt un grand mal. Je pensais et j'espérais, pour dire la vérité, qu'elle viendrait vers moi, me parlerait de cela et me dirait ce qui en était mais, quoique je me sois à dessein placé moi-même plusieurs fois sur son passage, elle n'a jamais touché ce sujet, sauf par un regard. Et vraiment, dit le brave homme de serrurier, il y avait beaucoup de choses dans ce regard, plus qu'on n'aurait pu en mettre dans un grand nombre de mots. Ce regard disait entre autres choses: «Ne me faites aucune question,» d'un air si suppliant, que je ne lui fis aucune question. Vous pensez, monsieur, je le sais, que je suis un vieux fou. Si ça vous soulage de m'appeler ainsi, ne vous gênez pas.

-- Ce que vous venez de me dire me jette dans un désordre d'esprit extrême, dit M. Haredale après un moment de silence. Comment vous expliquez-vous ça?»

Le serrurier secoua la tête, et regarda par la fenêtre avec incertitude le jour qui tombait.

«Elle ne saurait s'être remariée, dit M. Haredale.

-- Pas sans que vous en soyez instruit, monsieur, assurément.

-- Elle pourrait me l'avoir caché, dans la crainte que ce projet ne l'exposât, étant connu, à quelque objection ou à quelque marque de répugnance. Supposons qu'elle se soit mariée imprudemment, ce qui n'est pas improbable, car son existence a été depuis bien des années une existence solitaire et monotone, et que l'homme soit devenu un scélérat, elle aurait un vif désir de le protéger, et cependant serait révoltée de ses crimes. Cela est possible. Cela s'accorde avec l'ensemble de sa conversation d'hier, et nous expliquerait entièrement sa conduite. Supposez-vous que Barnabé soit initié à ce mystère?

-- Il est tout à fait impossible de le dire, monsieur, répondit le serrurier en secouant de nouveau la tête, et il est presque impossible de le savoir de lui. Si votre supposition est exacte, je tremble pour ce garçon; il n'est que trop commode à entraîner au mal.

-- N'est-il pas possible, Varden, dit M. Haredale, à voix plus basse encore qu'il n'avait parlé jusque-là, que nous ayons été aveuglés et trompés par cette femme depuis le commencement? N'est- il pas possible que sa liaison ait été formée du vivant de son époux, et soit cause que lui et mon frère...

-- Mon Dieu, monsieur, cria Gabriel en l'interrompant, n'entretenez pas un moment de si sombres pensées. Il y a vingt- deux ans, où auriez-vous trouvé une jeunesse comme elle, gaie, belle, riante, aux yeux brillants? souvenez-vous de ce qu'elle était, monsieur. Cela me remue encore le coeur à présent, oui, même à présent que je suis vieux, avec une fille bonne à faire une femme, de songer à ce qu'elle était et de voir ce qu'elle est. Nous changeons tous, mais c'est avec le temps; le temps fait honnêtement son oeuvre, et je ne m'en occupe pas. Nargue du temps, monsieur! usez-en bien avec lui, et c'est un bon compagnon qui dédaigne de prendre sur vous trop d'avantages. Mais les soucis et les souffrances, voilà ce qui l'a changée, voilà les démons, monsieur, les démons secrets, clandestins, qui vous minent, qui foulent aux pieds les fleurs les plus éclatantes de l'Eden, et qui font plus de ravage dans un mois que le temps n'en fait dans une année. Représentez-vous une minute ce qu'était Marie avant qu'ils attaquassent son coeur et sa figure dans leur fraîcheur, rendez- lui justice, et dites si votre soupçon est possible.

-- Vous êtes un brave homme, Varden, dit M. Haredale, et vous avez tout à fait raison. J'ai couvé si longtemps ce triste sujet, que le moindre accident m'y ramène. Vous avez tout à fait raison.

-- Ce n'est pas, monsieur, répliqua le serrurier, dont les yeux s'animaient et dont la forte voix avait l'accent de la loyauté, ce n'est pas parce que je lui ai fait la cour avant Rudge, et sans succès, que je dis qu'elle valait mieux que lui. On aurait pu dire de même qu'elle valait mieux que moi. Mais c'est égal, elle valait mieux que ça, il n'était pas assez franc ni assez ouvert pour elle. Je ne le reproche pas à sa mémoire, pauvre garçon, je veux seulement vous rappeler ce qu'elle était réellement. Quant à moi, je garde un vieux portrait d'elle dans mon esprit, et, tant que je songerai à ce portrait et au changement qu'elle a subi, elle aura en moi un ami solide qui s'efforcera de lui faire retrouver la paix. Et Dieu me damne! monsieur, cria Gabriel, pardonnez-moi l'expression, j'agirais de même, eût-elle épousé en un an cinquante voleurs de grand chemin, et je pense que ça doit être dans le _Manuel protestant_. Marthe a beau me dire le contraire, je le soutiendrai mordicus jusqu'au jour du jugement dernier!»

Quand l'obscure petite salle à manger aurait été remplie d'un épais brouillard qui, se dissipant en un instant, l'eût laissée pleine d'éclat et radieuse, elle n'aurait pas pu être plus soudainement égayée que par cette explosion du coeur de Varden. Presque aussi haut et presque aussi rondement, M. Haredale cria de son côté: «Bien dit!» et l'invita à partir sans prolonger l'entretien. Gabriel y consentant très volontiers, ils montèrent tous deux dans une voiture de louage qui attendait à la porte, et qui partit aussitôt.

Ils descendirent au coin de la rue, et, congédiant leur véhicule, ils marchèrent jusqu'à la maison. Au premier coup qu'ils frappèrent à la porte, pas de réponse. Le second eut le même résultat. Mais en réponse au troisième, qui était plus vigoureux, le châssis de la fenêtre de la salle à manger fut levé doucement, et une voix musicale cria:

«Haredale, mon garçon, je suis extrêmement aise de vous voir. Votre santé me parait bien améliorée depuis notre dernière entrevue Je ne vous vis jamais plus belle mine. Comment vous portez-vous?»

M. Haredale tourna les yeux vers la fenêtre d'où venait la voix, quoique cela ne fût pas nécessaire pour reconnaître l'orateur, et M. Chester, agitant sa main, l'accueillit courtoisement avec un sourire.

«On va ouvrir la porte tout de suite, dit-il. Personne ici n'est chargé de ces fonctions qu'une femme très délabrée. Vous excuserez ses infirmités: si elle était plus élevée sur l'échelle sociale, elle se plaindrait de la goutte, mais n'ayant pour état que de fendre du bois et de tirer de l'eau, elle se plaint seulement d'un rhumatisme. Mon cher Haredale, ce sont là les distinctions naturelles des classes, soyez-en convaincu.»

M. Haredale, dont la figure avait repris son air sombre et défiant dès qu'il avait entendu la voix, inclina sa tête avec roideur et tourna le dos à l'orateur.

«Pas ouvert encore! dit M. Chester. Ah! mon Dieu! j'espère que l'antique créature ne s'est pas pris le pied en chemin dans quelque malencontreuse toile d'araignée. La voici enfin! Entrez, je vous prie!»