Chapter 21
Comment ce gentleman distingué passa la soirée au milieu d'un cercle brillant, éblouissant; comment il enchanta tous ceux dont il s'approcha, par la grâce de son maintien, la politesse de ses manières, la vivacité de sa conversation et la douceur de sa voix; comment on remarqua dans chaque coin du salon que Chester était un homme d'une heureuse humeur, que rien ne le troublait, que les soucis et les erreurs du monde ne lui pesaient pas plus que son habit, et que sa figure souriante reflétait constamment un esprit calme et tranquille; comment d'honnêtes gens, qui par instinct le connaissaient mieux, s'inclinèrent néanmoins devant lui, pleins de déférence pour chacune de ses paroles, et courtisant la faveur d'un de ses regards; comment des gens qui avaient réellement du bon se laissèrent aller au courant, le flattèrent, l'adulèrent, l'approuvèrent, et se méprisèrent eux-mêmes de tant de bassesse; comment, en un mot, il fut un de ceux qui sont reçus et choyés dans la société par nombre de personnes qui, individuellement, se fussent éloignées avec dégoût de celui qui faisait en ce moment l'objet de leur attention avide: voilà des choses si naturelles, qu'elles se présenteront d'elles-mêmes à nos lecteurs. De pareilles platitudes sont si communes qu'elles ne valent à peine qu'un coup d'oeil rapide, et c'est tout.
Les gens qui méprisent l'humanité (je ne parle pas des imbéciles et des comédiens, qui se font de cela une religion) sont de deux sortes: ceux qui croient leur mérite négligé et incompris forment la première classe; ceux qui recueillent la flatterie et l'adulation, sachant bien leur propre indignité, composent l'autre. Soyez sûr que les misanthropes, qui ont le coeur le plus froid, sont toujours de la dernière.
M. Chester était dans son lit, sur son séant, le lendemain matin, et buvant à petits traits son café; il se rappelait, avec une espèce de satisfaction méprisante, comment il avait brillé la veille au soir, comment il avait été caressé et courtisé, lorsque son domestique lui apporta un très petit morceau de papier sale, étroitement cacheté à deux places, et à l'intérieur duquel étaient écrits en assez gros caractères les mots suivants: «Un ami. On désire une conférence. Immédiatement. En particulier. Brûlez cela après l'avoir lu.»
«Où donc, au nom de la conspiration des poudres[23], avez-vous ramassé cela?» dit son maître.
Cela lui avait été donné par une personne qui attendait maintenant à la porte: telle fut la réponse du domestique.
«Avec un manteau et un poignard? dit M. Chester.
-- Cette personne n'avait sur elle rien de plus menaçant, à ce qu'il m'a semblé, qu'un tablier de cuir et une figure sale.
-- Qu'elle entre.» Elle entra. C'était M. Tappertit, avec ses cheveux encore hérissés, et dans sa main une grande serrure qu'il déposa sur le parquet au milieu de la chambre, comme s'il eût été prêt à exécuter quelque représentation où devait figurer une serrure.
«Monsieur, dit M. Tappertit en faisant un profond salut, je vous remercie de votre condescendance, et je suis bien aise de vous voir. Excusez l'emploi servile dans lequel je suis engagé, et étendez votre sympathie sur un homme qui, malgré son humble apparence, travaille intérieurement à une oeuvre fort au-dessus de son rang social.»
M. Chester écarta les rideaux du lit plus en arrière, et regarda ce visiteur avec une vague idée que c'était quelque maniaque qui non seulement avait forcé la porte de sa loge, mais avait emporté la serrure par-dessus le marché. M. Tappertit salua de nouveau, et développa ses jambes dans l'attitude la plus avantageuse.
«Vous avez entendu parler, monsieur, dit M. Tappertit, en mettant sa main sur sa poitrine, de G. Varden, serrurier, _pose les sonnettes et exécute proprement les réparations à la ville et à la campagne, Clerkenwell, Londres?_
-- Eh bien, après? demanda M. Chester.
-- Je suis son apprenti, monsieur.
-- Eh bien, après?
-- Hem! dit M. Tappertit, voulez-vous me permettre de fermer la porte, monsieur, et voulez-vous en outre, monsieur, me donner votre parole d'honneur que ce qui se passera entre nous demeurera strictement confidentiel?»
M. Chester se recoucha dans son lit avec calme, et tournant une figure où il n'y avait pas le moindre trouble, vers l'étrange apparition qui pendant ce temps avait fermé la porte, il pria l'inconnu de s'expliquer aussi raisonnablement que possible, si cela ne le gênait pas.
«En premier lieu, monsieur, dit M. Tappertit, exhibant un petit mouchoir de poche et le secouant pour le déplier, comme je n'ai pas de carte sur moi (l'envie des maîtres nous ravale au-dessous de ce niveau), souffrez que je vous offre ce que les circonstances me fournissent de mieux en remplacement d'une carte. Si vous voulez prendre ceci dans votre main, monsieur, et jeter les yeux sur le coin qui est à votre droite, dit M. Tappertit en présentant d'un air gracieux son mouchoir, vous y trouverez mes lettres de créance.
-- Je vous remercie, répondit M. Chester en acceptant ce mouchoir avec politesse, et regardant à l'un des bouts quelques caractères d'un rouge de sang: _Quatre. Simon Tappertit. Un._ Est-ce cela?
-- C'est mon nom, monsieur, ne faites pas attention aux numéros, répliqua l'apprenti. Les numéros ne sont là que comme de simples indications pour la blanchisseuse, sans aucune connexion avec moi ni ma famille. Votre nom, monsieur, dit M. Tappertit en regardant fixement le bonnet de nuit du gentleman, est Chester, je suppose? vous n'avez pas besoin de l'ôter, monsieur, je vous remercie. Je vois d'ici E. C.; nous tiendrons le reste pour chose convenue.
-- Monsieur Tappertit, je vous prie, dit M. Chester, cette pièce compliquée de serrurerie que vous m'avez fait la faveur d'apporter avec vous a-t-elle quelque connexion immédiate avec l'affaire que nous avons à discuter?
-- Elle n'en a aucune, monsieur, répliqua l'apprenti. C'est que j'allais la poser à la porte d'un magasin dans Thames-Street.
-- Peut-être, en ce cas, dit M. Chester, comme elle a un parfum d'huile grasse un peu plus fort que je n'ai l'habitude d'en rafraîchir ma chambre à coucher, voudrez-vous bien m'obliger de la déposer dehors à la porte?
-- Certainement, monsieur, dit M. Tappertit, se hâtant d'acquiescer à ce désir.
-- Vous m'excuserez de cette observation, j'espère?
-- Ne vous en excusez pas, monsieur, je vous prie. Et maintenant, s'il vous plaît, à notre affaire.»
Durant tout le cours de ce dialogue, M. Chester n'avait rien laissé paraître sur sa figure que son sourire de sérénité et de politesse inaltérable. Sim Tappertit, qui avait de lui-même une opinion beaucoup trop bonne pour soupçonner que n'importe qui pût s'amuser à ses dépens, s'imagina reconnaître là quelque chose du respect qui lui était dû, et fit de cette conduite courtoise d'un étranger à son égard une comparaison qui n'était point du tout favorable à celle du digne serrurier, son patron.
-- D'après ce qui se passe chez nous, dit M. Tappertit, je suis instruit, monsieur, d'un commerce que votre fils entretient avec une jeune demoiselle contre vos inclinations. Votre fils ne s'est pas bien conduit avec moi, monsieur.
«Monsieur Tappertit, dit l'autre, vous me peinez au delà de toute expression.
-- Je vous remercie, monsieur, répliqua l'apprenti. Je suis aise de vous entendre parler ainsi. Il est très fier, monsieur votre fils, très hautain.
-- J'en ai peur, dit M. Chester. Savez-vous que je le craignais un peu déjà? mais votre témoignage ne me permet plus d'en douter.
-- Raconter les corvées serviles que j'ai eu à faire pour votre fils, monsieur, dit M. Tappertit; les chaises que j'ai eu à lui donner, les voitures que j'ai eu à aller lui chercher, les nombreuses besognes dégradantes, et sans la moindre connexion avec mon contrat d'apprentissage, que j'ai eu à subir pour lui, remplirait une Bible de famille. D'ailleurs, monsieur, ce n'est lui-même au bout du compte qu'un jeune homme, et je ne considère pas: «Merci, Sim» comme une formule convenable de politesse en ces occasions.
-- Monsieur Tappertit, vous avez une sagesse au-dessus de votre âge. Continuez, je vous prie.
-- Je vous remercie de votre bonne opinion, monsieur, dit Sim, très flatté, et je tâcherai de la justifier. Maintenant, monsieur, à cause de ce grief (et peut-être encore pour une ou deux raisons qu'il est inutile de vous déduire), je suis de votre côté. Et voici ce que je vous dis: tant que nos gens iront et viendront, çà et là, en long et en large, à ce vieux joyeux Maypole là-bas, avec des lettres, des commissions mille choses qu'on porte, qu'on va chercher, vous ne sauriez empêcher votre fils d'entretenir commerce avec cette jeune demoiselle par délégué, quand tous les Horse-Guards[24] le surveilleraient nuit et jour, en grand uniforme, depuis le premier jusqu'au dernier.»
M. Tappertit s'arrêta pour prendre haleine après cette hypothèse; puis il reprit son élan.
«Maintenant, monsieur, j'arrive au point capital. Vous demanderez comment empêcher cela? je vais vous dire comment. Si un honnête, civil, et souriant gentleman, tel que vous...
-- Monsieur Tappertit, réellement...
-- Non, non, je parle sérieusement, répliqua l'apprenti, je parle sérieusement, ma parole d'honneur. Si un honnête, civil, et souriant gentleman, tel que vous, consentait à causer seulement pendant dix minutes avec notre vieille femme, Mme Varden, et à la flatter un brin, elle vous serait acquise à jamais. Et nous obtiendrons cet autre résultat que sa fille Dolly (ici une rougeur subite se répandit sur la figure de M, Tappertit) n'aurait plus la permission de servir dorénavant d'intermédiaire; mais rien ne l'en empêchera, tant que nous n'aurons pas la mère pour nous. Songez-y bien.
-- Monsieur Tappertit, votre connaissance de la nature humaine...
-- Attendez une minute, dit Sim, en croisant ses bras avec un calme effrayant. J'arrive à présent au point le plus capital. Monsieur, il y a un scélérat à ce Maypole, un monstre sous forme humaine, un vagabond fini. Si vous ne vous en débarrassez pas, si vous ne le faites pas au moins enlever et confisquer, vous ne réussirez à rien, il mariera votre fils, soyez-en sûr et certain, comme s'il était l'archevêque de Canterbéry en personne. Il le fera, monsieur, vu la haine malicieuse qu'il vous porte, et à part le plaisir de faire une mauvaise action, qui suffit pour le payer de toutes ses peines. Si vous saviez comme ce gaillard, ce Joseph Willet (c'est son nom), va et vient chez nous, vous diffamant, vous dénonçant, vous menaçant, et comme je frémis quand je l'entends, vous le haïriez plus que je ne fais, monsieur, dit M. Tappertit d'un air farouche, en hérissant sa chevelure encore davantage, et en grinçant des dents comme s'il voulait écraser son ennemi sous ses molaires, si c'était possible.
-- Une petite vengeance particulière, monsieur Tappertit?
-- Vengeance particulière, monsieur, ou intérêt public, ou tous les deux combinés, n'importe; détruisez-le, répliqua M. Tappertit. Miggs le dit comme moi. Miggs et moi, voyez-vous, nous ne pouvons souffrir tous ces complots souterrains qui vont leur train. Nos coeurs s'en révoltent. Barnabé Rudge et Mme Rudge sont dans l'affaire également; mais c'est ce scélérat de Joseph Willet qui est le meneur. Leurs complots et leurs plans sont connus de moi et de Miggs. Si vous désirez vous renseigner là-dessus, vous n'avez qu'à vous adresser à nous. À bas Joseph Willet, monsieur! Détruisez-le. Écrasez-le. Et ce sera bien fait.»
En disant ces mots, M. Tappertit, qui semblait ne pas attendre de réplique, et regarder comme une conséquence nécessaire de son éloquence que son auditeur fût tout à fait abasourdi, muet d'admiration, réduit au mutisme et anéanti, croisa ses bras de telle sorte que la paume de chacune de ses mains resta sur l'épaule opposée; et il disparut à la manière de ces conseillers mystérieux dont il avait vu les allures dans les livres de contes à bon marché.
«Ce garçon, dit M. Chester en détendant sa figure, lorsque l'apprenti fut déjà loin, est bon pour m'entretenir la main. Il faut vraiment que je sois maître de ma physionomie comme je le suis, pour ne pas pouffer de rire. Mais, avec tout cela, il n'en confirme pas moins pleinement mes soupçons. Il y a telles circonstances où des outils émoussés valent mieux pour l'usage qu'on en veut faire que des instruments bien raffinés. Je crains d'être obligé de faire un grand ravage parmi ces dignes gens. Fâcheuse nécessité! J'en suis tout à fait désolé pour eux.»
Cela dit, il commença par s'assoupir tout doucement: puis il tomba petit à petit dans un sommeil si paisible, si agréable, qu'il avait tout à fait l'air d'un enfant qui fait son dodo.
CHAPITRE XXV.
Laissant l'homme favorisé, bien reçu et flatté par le monde, l'homme du monde le plus mondain, qui jamais ne se compromit en dérogeant au code du gentleman, qui jamais ne fut coupable d'une action virile, dormir dans son lit en souriant (car le sommeil lui-même, n'opérant qu'un faible changement sur sa figure dissimulée, devenait, chez M. Chester, une espèce d'hypocrisie conventionnelle et calculée), nous allons suivre deux voyageurs qui se dirigent lentement à pied vers Chigwell.
Barnabé et sa mère. Grip les accompagne, bien entendu.
La veuve, à qui chaque pénible mille semblait plus long que le dernier, poursuivait sa route triste et fatigante; Barnabé, cédant à toutes les impulsions du moment, voltigeait çà et là, tantôt la laissant loin derrière lui, tantôt musant loin derrière elle, tantôt s'élançant dans quelque ruelle détournée ou quelque sentier, pendant qu'elle continuait seule sa route, et puis apparaissant de nouveau à la dérobée et arrivant sur elle avec un hourra de folle joie, selon les inspirations de sa fantasque et capricieuse nature. Tantôt il l'appelait de la branche la plus élevée de l'un des plus hauts arbres du bord de la route; tantôt, se servant de son grand bâton en guise de perche à sauter, il volait par-dessus un fossé, ou une haie, ou une barrière à cinq traverses; tantôt, avec une vitesse étonnante, il courait un mille ou plus sur la route tout droit devant lui, et faisait halte pour jouer avec Grip sur un peu de gazon, jusqu'à ce qu'elle le rejoignît. C'étaient là ses délices; et, quand sa patiente mère entendait sa voix, ou qu'elle regardait sa figure animée et pleine de santé, elle n'aurait pas voulu gâter ses plaisirs par une triste parole, ni par un murmure, quoique la gaieté insouciante et salubre qui faisait le bonheur de son fils fût pour elle, par réflexion, la source de ses souffrances éternelles.
C'est quelque chose pourtant d'avoir sous les yeux le spectacle de la gaieté libre, impétueuse, à la face de la nature, lors même que c'est la gaieté folâtre d'un idiot. C'est quelque chose de savoir que le ciel a laissé une place pour le contentement dans la poitrine d'une telle créature; c'est quelque chose d'être assuré que, si légèrement qu'on voie les hommes détruire cette faculté chez leurs semblables, le grand créateur de l'humanité l'accorde au plus humble, au plus méprisé de ses ouvrages. Qui ne préférerait être témoin du bonheur d'un idiot en plein soleil plutôt que des angoisses languissantes de l'homme le plus sensé dans une ténébreuse prison?
Gens d'une austérité lugubre, vous dont le pinceau prête au visage de l'infinie bienveillance un continuel froncement de sourcils, lisez le livre éternel tout grand ouvert à vos yeux, et retenez la leçon qu'il vous donne. Ses peintures n'ont pas des nuances noires et sombres, mais des teintes brillantes et éblouissantes; sa musique, si ce n'est quand vous la couvrez de vos croassements, ne consiste pas en soupirs et en gémissements, mais en chansons et en joyeux accords. Écoutez ces millions de voix dans l'air d'été, et trouvez-en une seule aussi lamentable que la vôtre. Rappelez-vous, si vous pouvez, le sentiment d'espoir et de plaisir que chaque riant retour du jour éveille dans la poitrine de tous vos semblables qui n'ont pas changé leur nature; et apprenez quelque sagesse même des pauvres d'esprit, quand leurs coeurs sont soulevés, ils ne savent pas pourquoi, par toute l'allégresse et tout le bonheur que le jour renaissant leur apporte.
Le sein de la veuve était rempli d'inquiétude, il était accablé d'affliction et d'une secrète épouvante; mais la gaieté de coeur de son fils la réjouissait, et trompait les ennuis de ce long voyage. Quelquefois il l'invitait à s'appuyer sur son bras, et il restait bien tranquille à côté d'elle pendant une courte distance; mais il était plus dans sa nature de rôder çà et là, et elle avait plus de plaisir encore à le voir libre et heureux qu'à le garder auprès d'elle, parce qu'elle l'aimait plus qu'elle-même.
Elle avait quitté l'endroit où ils se rendaient, aussitôt après l'événement qui avait changé toute leur existence; et, depuis vingt-deux ans, elle n'avait jamais eu le courage de retourner le visiter. C'était son village natal. Quelle foule de souvenirs s'empara de son esprit lorsque Chigwell frappa sa vue!
Vingt-deux ans! Toute la vie et toute l'histoire de son garçon. La dernière fois qu'elle avait jeté en arrière un regard sur ces toits au milieu des arbres, elle l'emportait dans ses bras, enfant en bas âge. Que de fois, depuis ce temps, elle était restée assise à ses côtés jour et nuit, épiant l'aube de l'intelligence qui jamais ne parut! Quelles avaient été ses craintes, ses doutes, et cependant ses espérances, longtemps encore après avoir acquis la conviction d'un mal sans remède! Les petits stratagèmes qu'elle avait inventés pour l'éprouver, les petites marques qu'il avait données dans ses actes enfantins, non pas de stupidité, mais de quelque chose d'infiniment pis, tant sa malice était affreuse et peu semblable à l'espièglerie d'un enfant, lui revinrent à la mémoire aussi vivement que si cela se fût passé la veille. La chambre dans laquelle ils se tenaient d'ordinaire, la place où était son berceau, lui-même enfin avec sa figure de vieux petit marmouset, mais toujours chéri de sa mère, fixant sur elle un oeil égaré et sans regard, et bourdonnant quelque chant bigarre, tandis que, assise à ses côtés, elle le berçait, toutes les circonstances de son enfance se représentèrent en foule, et les plus triviales furent peut-être les plus distinctes.
Sa seconde enfance aussi; les étranges imaginations qu'il avait; sa terreur de certaines choses insensibles, objets familiers qu'il animait et douait de la vie; la marche lente et graduelle de cette subite horreur, au milieu de laquelle, avant sa naissance, son intelligence obscurcie était éclose; comment, au milieu de tout cela, elle avait trouvé quelque espérance et quelque consolation à voir qu'il ne ressemblait pas aux autres enfants; comment elle en était presque venue à croire au tardif développement de sa raison, jusqu'à ce qu'il fût devenu un homme, et qu'alors son enfance fût complète et durable: toutes ces anciennes pensées jaillirent de suite dans son esprit, plus fortes après leur long sommeil et plus amères que jamais.
Elle prit son bras, et ils traversèrent à la hâte la rue du village. C'était bien le même village tel qu'elle l'avait connu jadis; néanmoins elle le trouvait un peu changé; il avait un autre air. Le changement venait d'elle et non de lui, mais elle ne songeait pas à cela; elle s'étonnait de ne plus lui retrouver la même physionomie; elle se demandait à quoi cela tenait.
Tout le monde reconnut Barnabé; les enfants s'attroupèrent autour de lui, comme elle se souvenait de l'avoir fait avec leurs pères et leurs mères autour de quelque mendiant idiot, lorsqu'elle était un enfant elle-même. Mais personne ne la reconnut. Ils passèrent devant chaque maison qu'elle se rappelait bien, chaque cour, chaque enclos; et, pénétrant dans les champs, ils se retrouvèrent bientôt seuls.
La Garenne fut le terme de leur voyage. M. Haredale se promenait dans le jardin; il les vit passer devant la porte de fer, et l'ayant ouverte, il leur dit d'entrer par là.
«Enfin, vous avez eu le courage de visiter l'antique demeure, dit- il à la veuve. Je vous sais gré de cet effort.
-- J'y viens pour la première fois, monsieur, et pour la dernière, répliqua-t-elle.
-- La première depuis bien des années, mais non pas la dernière.
-- Oh! la dernière.
-- Voulez-vous dire, repartit M. Haredale, en la regardant avec quelque surprise, qu'après avoir fait cet effort, vous êtes résolue de ne pas y persévérer, et que vous allez retomber dans votre faiblesse? Ce serait indigne de vous. Je vous ai souvent dit que vous devriez revenir ici. Vous y seriez plus heureuse que partout ailleurs, j'en suis sûr. Quant à Barnabé, il est ici comme chez lui.
-- Et Grip aussi,» dit Barnabé en présentant son petit panier ouvert.
Le corbeau sautilla gravement dehors, se percha sur l'épaule de son maître, et, s'adressant à M. Haredale, il cria, comme pour donner à entendre peut-être que quelque rafraîchissement modéré ne serait pas de refus:
«Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du thé!
-- Écoutez-moi, Marie, dit affectueusement M. Haredale, comme il lui faisait signe de le suivre vers la maison. Votre vie a été un exemple de patience et de courage, sauf cette unique faiblesse qui m'a souvent causé beaucoup de peine. C'est bien assez de savoir que vous fûtes cruellement enveloppée dans la catastrophe qui me priva d'un frère unique et Emma de son père, sans être obligé de supposer (comme cela m'arrive parfois) que vous nous associez avec l'auteur de notre double infortune.
-- Vous associer avec lui, monsieur! s'écria-t-elle.
-- Réellement, dit M. Haredale, je vous en accuse quelquefois. Je suis tenté de croire que, comme de nombreux liens attachaient votre mari à notre parent, et qu'il est mort à son service et pour sa défense, vous en êtes venue en quelque sorte à nous confondre dans l'assassinat dont il a été victime aussi.
-- Hélas! répondit-elle, que vous connaissez peu mon coeur, monsieur! que vous êtes loin de la vérité!
-- C'est une idée si naturelle! Il est probable qu'elle vous vient malgré vous et à votre insu, dit M. Haredale, se parlant à lui- même plutôt qu'à elle. Nous sommes une maison déchue. L'argent, dispensé de la main la plus prodigue, ne serait qu'une pauvre indemnité pour des souffrances telles que les vôtres; répandu avec économie par des mains aussi étroitement serrées que les nôtres, il devient une misérable dérision. Je sens cela, Dieu le sait, ajouta-t-il avec précipitation. Pourquoi m'étonnerais-je qu'elle le sente aussi?
-- Vous me faites vraiment tort, cher monsieur, répondit-elle avec une grande vivacité; et quand vous aurez entendu ce que je désire avoir la permission de vous dire...
-- Je verrai mes soupçons se confirmer? dit-il en observant qu'elle balbutiait et devenait confuse. C'est bien!»
Il accéléra sa marche pendant quelques pas, mais il revint bientôt se mettre à ses côtés.
«Et enfin, dit-il, vous avez fait tout ce chemin seulement pour me parler?
-- Oui, répliqua-t-elle.
-- Malédiction, murmura-t-il, sur notre pitoyable position de gueux orgueilleux, également déplacés que nous sommes près du riche et près du pauvre! l'un forcé de nous traiter avec une apparence de froid respect, l'autre nous montrant de la condescendance en toutes ses actions et ses paroles, et nous tenant davantage à distance à mesure qu'il nous approche. Dites- moi, au lieu de vous donner la peine de rompre pour si peu de chose la chaîne d'habitude qu'ont forgée vingt-deux ans d'absence, ne pouviez-vous pas me faire connaître votre désir de recevoir ma visite?
-- Je n'en ai pas eu le temps, monsieur, répondit-elle. Je n'ai pris ma résolution que la nuit dernière, et l'ayant prise, j'ai senti qu'il me fallait sans perdre un jour, un jour? pas même une heure, avoir un entretien avec vous.»