Chapter 2
-- Silence, monsieur! cria le père.
-- Quel luron vous faites, Joseph! dit le long Parkes.
-- Peut-on voir un garçon plus inconsidéré! murmura Tom Cobb.
-- Se lancer comme ça! tordre et arracher le nez de son propre père! exclama le sacristain par forme de métaphore.
-- Qu'est-ce que j'ai donc fait? répliqua le pauvre Joe.
-- Silence, monsieur! repartit son père; pourquoi vous avisez-vous de parler, quand vous voyez des gens qui ont deux ou trois fois votre âge rester tranquillement assis sans souffler mot?
-- Eh bien alors, n'est-ce pas justement le bon moment de parler? dit Joe d'un air mutin.
-- Le bon moment, monsieur! riposta son père, le bon moment! il n'y a pas de bon moment!
-- Ah! certainement, marmotta Parkes en penchant gravement la tête vers les deux autres, qui penchèrent leur tête par réciproque, et qui murmurèrent tout bas que l'observation était d'une grande justesse.
-- Oui, monsieur, le bon moment, c'est le moment de se taire, répéta John Willet, quand j'étais à votre âge, jamais je ne parlais, je n'avais jamais la démangeaison de parler, j'écoutais pour m'instruire... Voilà ce que je faisais, moi.
-- Et voilà ce qui fait que vous avez dans votre père un rude jouteur pour le raisonnement, Joe, dit Parkes, si tant est que personne se frotte à raisonner avec lui.
-- Quant à cela, Philippe, observa M. Willet en soufflant d'un coin de sa bouche un nuage de fumée long, mince et sinueux, et en le regardant d'un air abstrait flotter et disparaître, quant à cela, Philippe, le raisonnement est un don de la nature. Si la nature doue un homme des puissances du raisonnement, un homme a le droit de s'en faire honneur, il n'a pas le droit de s'en tenir à une fausse modestie et de nier qu'il ait reçu ce don-là: car c'est tourner le dos à la nature, c'est se moquer d'elle, c'est mésestimer ses plus précieux cadeaux, c'est se ravaler jusqu'au pourceau, qui ne mérite pas qu'elle jette ses perles devant lui.»
L'aubergiste ayant fait une longue pause, M. Parkes en conclut naturellement que le discours était terminé aussi, se tournant avec un air austère vers le jeune homme, il s'écria:
«Vous entendez, ce que dit votre père, Joe? Vous n'aimeriez pas trop à vous frotter à lui pour le raisonnement, n'est-ce pas?
-- Si..., dit John Willet en reportant ses yeux du plafond au visage de son interrupteur, et en articulant le monosyllabe comme avec des majuscules, pour lui apprendre qu'il avait fait un pas de clerc en s'engageant avec une précipitation malséante et irrespectueuse, si la nature m'avait conféré, monsieur, le don du raisonnement, pourquoi ne l'avouerais-je pas, ou plutôt pourquoi ne m'en glorifierais-je pas? Oui, monsieur, je suis un rude jouteur de ce côté-là. Vous avez raison, monsieur: j'ai fait mes preuves, monsieur, dans cette salle mainte et mainte fois, comme vous le savez, je pense; ou si vous ne le savez pas, ajouta John remettant sa pipe à sa bouche, tant mieux, car je n'ai pas d'orgueil, et ce n'est pas moi qui irai vous le conter.»
Un murmure général de ses trois compères, accompagné d'un mouvement général de leurs têtes approbatives, toujours dans la direction du chaudron de cuivre, assura John Willet qu'ils avaient trop bien expérimenté ses facultés puissantes, et qu'ils n'avaient pas besoin de preuves ultérieures pour être convaincus de sa supériorité. John n'en fuma qu'avec plus de dignité, les examinant en silence.
«Une très jolie conversation, marmotta Joe, qui s'était remué sur sa chaise avec des gestes de mécontentement. Mais si vous entendez me dire par là que je ne dois jamais ouvrir la bouche...
-- Silence, monsieur! vociféra le père. Non, vous ne le devez jamais. Quand on vous demande votre avis, donnez-le. Quand on vous parle, parlez. Quand on ne vous demande pas votre avis et qu'on ne vous parle pas, ne donnez pas votre avis et ne parlez pas. Ma foi! le monde a subi un beau changement depuis ma jeunesse. Je crois, vraiment, qu'il n'y a plus d'enfants; qu'il n'y en a plus du tout d'enfants; qu'il n'y a plus de différence entre un moutard et un homme, et que tous les enfants sont partis de ce monde avec feu Sa Majesté le roi George Il.
-- Voilà une observation très juste, en exceptant toujours les jeunes princes, dit le sacristain, qui, en sa double qualité de représentant de l'Église et de l'État dans cette compagnie, se croyait tenu à la plus parfaite fidélité envers ses souverains. Si c'est d'institution divine et légale que les petits garçons, tant qu'ils sont encore dans l'âge où l'on est petit garçon, se conduisent comme des petits garçons, il faut bien que les jeunes princes soient des petits garçons, et ils ne sauraient être autre chose.
-- Avez-vous jamais, monsieur, entendu parler de sirènes? dit M. Willet.
-- Certainement, j'en ai entendu parler, répliqua le sacristain.
-- Très bien, dit M. Willet. D'après la constitution des sirènes, tout ce qui, dans la sirène, n'est point femme, doit être poisson. D'après la constitution des jeunes princes, tout ce qui, dans un jeune prince, si c'est possible, n'est pas réellement ange, doit être divin et légal. En conséquence, s'il est convenable, divin et légal que les jeunes princes (comme cela l'est à leur âge) soient des petits garçons, ils sont et doivent être des petits garçons, et il est de toute impossibilité qu'ils soient autre chose.»
Cette élucidation d'un point épineux ayant été reçue avec des marques d'approbation bien propres à mettre John Willet de bonne humeur il se contenta de répéter à son fils l'ordre de garder le silence, et s'adressant à l'étranger: «Monsieur, dit-il, si vous aviez posé vos questions à une grande personne, à moi ou à l'un de ces messieurs, on vous eût satisfait, et vous n'eussiez pas perdu vos peines. Mlle Haredale est la nièce de M. Geoffroy Haredale.
-- Son père existe-t-il? dit l'homme négligemment.
-- Non, répliqua l'aubergiste, il n'existe plus, et il n'est pas mort.
-- Pas mort! s'écria l'autre.
-- Pas mort comme on l'est généralement.» dit l'aubergiste.
Les compères inclinèrent leurs têtes l'un vers l'autre, et M. Parkes, en secouant quelque temps la sienne comme pour dire «Allons! allons! qu'on ne vienne pas me contredire là-dessus, car personne ne me ferait croire le contraire», dit à voix basse: «John Willet est ce soir d'une force étonnante, et capable de tenir tête à un président de cour de justice.»
L'étranger laissa s'écouler quelques moments sans rien dire, puis ensuite il demanda d'une manière un peu brusque:
«Qu'entendez-vous par là?
-- Plus que vous ne pensez, l'ami, répondit John Willet. Il y a peut-être plus de portée dans ces mots-là que vous ne le soupçonnez.
-- Ça peut bien être, dit l'étranger d'un ton bourru, mais pourquoi diable parlez-vous d'une façon si mystérieuse? Vous me dites d'abord qu'un homme n'existe plus, et que cependant il n'est pas mort, puis qu'il n'est pas mort comme on l'est généralement, puis que vous entendez par là beaucoup plus de choses que je ne pense. Eh bien! je vous le répète, qu'entendez-vous par là?
-- C'est que, répondit l'aubergiste un peu ébranlé dans sa dignité par l'humeur rudanière de son hôte, c'est une histoire du Maypole, et qui a bien quelque vingt-quatre ans. Cette histoire est l'histoire de Salomon Daisy: elle appartient à l'établissement; et personne autre que Salomon Daisy ne l'a jamais racontée sous ce toit, ni personne que lui ne la racontera jamais, c'est bien plus fort.»
L'homme lança un regard au sacristain. Celui-ci, dont l'air important et capable témoignait ouvertement que c'était lui dont l'aubergiste venait de parler, avait commencé par retirer sa pipe de ses lèvres après une longue aspiration pour l'entretenir allumée, et se disposait évidemment à raconter son histoire sans se faire prier davantage; ce que voyant, l'étranger ramassa son large manteau autour de lui, et, se retirant plus en arrière, se trouva presque perdu dans l'obscurité du coin de la spacieuse cheminée, si ce n'est lorsque la flamme, parvenant à se dégager de dessous le gros fagot dont le poids l'avait presque étouffée pendant quelque temps, jaillit en haut avec un soudain et violent éclat, et, illuminant un moment sa figure, parut ensuite la rejeter dans une obscurité plus profonde qu'auparavant.
À la lueur de cette clarté voltigeante, qui faisait que la vieille maison, avec ses lourdes poutres et ses murailles boisées, avait l'air d'être construite en ébène polie, le vent rugissant et hurlant au dehors, tantôt secouant de toutes ses forces le loquet, tantôt faisant grincer les gonds de la solide porte de chêne, tantôt enfin venant battre le châssis comme s'il allait l'enfoncer; à la lueur de cette clarté, dis-je, et dans des circonstances si propices, Salomon Daisy commença son histoire:
«C'était M. Reuben Haredale, frère aîné de M. Geoffroy.» Ici, il eut une espèce d'accroc, et fit une si longue halte, que John Willet lui-même en éprouva de l'impatience, et demanda pourquoi il ne continuait pas.
«Cobb, dit Salomon Daisy baissant la voix et interpellant le buraliste de la poste, le combien sommes-nous du mois?
-- Le dix-neuf.
-- De mars, dit le sacristain en se penchant en avant, le dix-neuf de mars, c'est fort extraordinaire.»
Tous répétèrent à voix basse que c'était fort extraordinaire et Salomon poursuivit.
«C'était M. Reuben Haredale, frère de M. Geoffroy, qui était, il y a vingt-deux ans, le propriétaire de la Garenne, laquelle Garenne comme l'a dit Joe (non pas que vous vous rappeliez cela, Joe, c'est trop ancien pour un jouvenceau de votre âge, mais vous me l'avez entendu dire), était un domaine plus vaste et bien meilleur, une propriété d'une valeur bien plus considérable qu'aujourd'hui. Son épouse venait de mourir, lui laissant un enfant, Mlle Haredale, l'objet de vos informations, elle avait alors un an à peine.»
Quoique l'orateur se fut adressé à l'homme qui avait montré tant de curiosité à l'égard de cette famille, et qu'il eût fait là une pause, comme s'il attendait quelque exclamation de surprise et d'encouragement, ce dernier ne fit aucune remarque, aucun signe qui pût seulement faire croire qu'il eût entendu ce qu'on venait de dire ni qu'il y prît le moindre intérêt. Salomon se tourna en conséquence vers ses vieux camarades, dont les nez étaient brillamment illuminés par la lueur rouge foncé des fourneaux de leurs pipes. Assuré par une longue expérience de leur attention, et résolu à faire voir qu'il sentait toute l'indécence d'une conduite pareille:
«M. Haredale, dit Salomon en tournant le dos à l'étranger, quitta ce domaine après la mort de son épouse, il s'y trouvait trop isolé, et s'en alla à Londres où il séjourna quelques mois, mais se trouvant dans cette ville tout autant isolé qu'ici (je le suppose du moins, et je l'ai toujours ouï dire), il revint tout à coup avec sa petite fille à la Garenne, amenant en outre avec lui ce jour-là seulement deux femmes de service, son intendant et un jardinier.»
M. Daisy s'arrêta pour faire un nouvel appel à sa pipe qui allait s'éteindre, et il continua, d'abord d'un ton nasillard causé par la mordante jouissance du tabac et l'énergique aspiration qu'exigeait l'entretien de son instrument, mais ensuite avec une netteté de voix toujours croissante.
«Amenant avec lui, ce jour-là, deux femmes de service, son intendant et un jardinier, le reste de ses gens avait été laissé à Londres et devait venir le lendemain. Il arriva que, ce même soir, un vieux gentleman qui demeurait à Chigwell-row, où il avait longtemps vécu pauvrement, décéda, et que je reçus à minuit et demi l'ordre d'aller sonner le glas des trépassés.»
Il y eut ici dans le petit groupe des auditeurs un mouvement qui indiqua d'une manière sensible la forte répugnance que chacun d'entre eux aurait éprouvée à sortir à pareille heure pour une pareille commission. Le sacristain s'aperçut de ce mouvement, le comprit et développa son thème en conséquence.
«Oui, ce n'était pas gai, allez; d'autant plus que, comme le fossoyeur était alité, à force d'avoir travaillé dans un sol malsain, et pour s'être assis en prenant son repas sur la pierre froide d'une tombe, il me fallait absolument aller seul, car une heure si avancée ne me laissait pas l'espoir de trouver quelque autre compagnon. J'étais cependant un peu préparé à cela; le vieux gentleman avait souvent demandé que l'on tintât la cloche le plus tôt possible après son dernier soupir; et depuis quelques jours on s'attendait à le voir passer d'un moment à l'autre. Je fis donc contre fortune bon coeur, et, bien emmitouflé, car c'était par un froid mortel, je m'élançai dehors, tenant d'une main ma lanterne allumée et de l'autre la clef de l'église.
À cet endroit du récit, le vêtement de l'étranger rendit un froissement, comme s'il se fût tourné pour entendre d'une manière plus distincte. Regardant avec dédain par-dessus son épaule, Salomon haussa les sourcils, inclina la tête, et fit l'oeil à Joe pour savoir si en effet le monsieur se dérangeait pour écouter. Joe, ombrageant ses yeux avec sa main, sonda l'encoignure; mais, ne pouvant rien découvrir, il secoua la tête comme pour dire non.
«C'était précisément une nuit telle que celle-ci. L'ouragan sifflait, il pleuvait à torrents, le ciel était plus noir que je ne l'ai jamais vu, ni avant ni depuis. C'est peut-être une idée; mais les maisons étaient toutes bien closes, les gens étaient chez eux, et il n'y a peut-être que moi qui sache réellement combien il faisait noir. J'entrai dans l'église, j'attachai la porte en arrière avec la chaîne, de sorte qu'elle restât entrebâillée: car, pour dire la vérité, je n'aurais pas voulu être enfermé là tout seul, et, posant ma lanterne sur le siège de pierre, dans le petit coin où est la corde de la cloche, je m'assis à côté pour moucher la chandelle.
«Je m'assis pour moucher la chandelle, et, quand j'eus fini de la moucher, je ne pus point me résoudre à me lever et à me mettre à l'ouvrage. Je ne sais pas comment cela se fit, mais je pensais à toutes les histoires de fantômes que j'avais entendu raconter, même à celles que j'avais entendu raconter quand j'étais petit garçon à l'école, et que j'avais oubliées depuis longtemps, et notez bien qu'elles ne me revenaient pas à l'esprit une à une, mais toutes à la fois, et comme en bloc.
«Je me rappelai une histoire de notre village, comme quoi il y avait une certaine nuit dans l'année (rien ne me disait que ce ne fût pas cette nuit-là même), où tous les morts sortaient de terre et s'asseyaient au chevet de leurs propres fosses jusqu'au matin. Cela me fit songer combien de gens que j'avais connus étaient enterrés entre la porte de l'église et la porte du cimetière, et quelle chose effroyable ce serait que d'avoir à passer au milieu d'eux et de les reconnaître, malgré leurs figures terreuses, et quoique si différents d'eux-mêmes. Je connaissais depuis mon enfance toutes les niches et tous les arceaux de l'église; cependant je ne pouvais me persuader que ce fût leur ombre que je voyais sur les dalles, mais j'étais convaincu qu'il y avait là une foule de laides figures qui se cachaient parmi ces ombres pour m'épier. Dans le cours de mes réflexions, je commençai à penser au vieux gentleman qui venait de mourir, et j'aurais juré, lorsque je regardais en haut le noir sanctuaire, que je le voyais à sa place accoutumée, s'enveloppant de son linceul, et frissonnant comme s'il eût senti froid. Tout ce temps, je restai assis écoutant, écoutant toujours, et n'osant presque pas respirer. À la fin je me levai brusquement et je pris dans mes mains la corde de la cloche. Au moment même sonna, non pas cette cloche, car j'avais à peine touché la corde, mais une autre.
«J'entendis sonner une autre cloche, et une fameuse cloche encore. Ce fut l'affaire d'un instant, car le vent emporta le son, mais je l'entendis. J'écoutai longtemps, mais plus rien. J'avais ouï dire que les morts avaient des chandelles à eux; je finis par me persuader qu'ils pouvaient bien aussi avoir une cloche qui tintait d'elle-même à minuit pour les trépassés. Je tintai ma cloche, comment ou combien de temps, je n'en sais rien, et je courus regagner la maison et mon lit sans regarder derrière mes talons.
«Je me levai le lendemain matin après une nuit sans sommeil, et je racontai mon aventure à mes voisins. Quelques-uns l'écoutèrent sérieusement, d'autres n'en firent que rire; je crois qu'au fond personne n'y voulut croire. Mais ce matin-là, on trouva M. Reuben Haredale assassiné dans sa chambre à coucher: il tenait à la main un morceau de la corde attachée à une cloche d'alarme en dehors du toit; cette corde pendait dans sa chambre, et elle avait été coupée en deux, sans aucun doute par l'assassin, lorsque sa victime l'avait saisie.
«La cloche que j'avais entendue, c'était celle-là.
«On trouva un secrétaire ouvert; une cassette, que M. Haredale avait apportée la veille et qu'on supposait renfermer une grosse somme d'argent, avait disparu. L'intendant et le jardinier n'étaient plus là ni l'un ni l'autre, et tous deux furent longtemps soupçonnés; mais on ne parvint jamais à les trouver, quoiqu'on les cherchât bien loin, bien loin. On aurait pu chercher encore plus loin l'intendant, le pauvre M. Rudge: car son corps, à peine reconnaissable sans ses vêtements, sans la montre et l'anneau qu'il portait, fut trouvé, des mois après, au fond d'une pièce d'eau, dans les terres du domaine, avec une blessure béante à la poitrine: il avait été frappé d'un coup de couteau. Il était à moitié vêtu, et tout le monde s'accorda à dire qu'il était en train de lire dans sa chambre, qu'on trouva pleine de traces de sang, quand on était tombé soudainement sur lui pour le tuer avant son maître.
«Chacun reconnut alors que c'était le jardinier qui devait être l'assassin, et, quoiqu'on n'en ait jamais entendu parler depuis cette époque jusqu'à présent, on en entendra parler; prenez note de ce que je vous dis là. Le crime a été commis il y a vingt-deux ans, jour pour jour, le 19 mars 1753. Le 19 mars d'une année quelconque, peu importe quand... je sais toujours bien, et j'en suis sûr, parce que toujours, d'une manière quelconque, et par une coïncidence étrange, nous avons été ramenés à en parler, ce même jour, depuis l'événement... le 19 mars d'une année quelconque, tôt ou tard cet homme-là sera découvert.»
CHAPITRE II.
«Voilà une étrange histoire! dit l'homme qui avait donné lieu au récit, plus étrange encore si votre prédiction se réalise. Est-ce tout?»
Une question tellement inattendue ne piqua pas peu Salomon Daisy. À force de raconter cette histoire très souvent, et de l'embellir, disait-on au village, de quelques additions que lui suggéraient de temps à autre ses divers auditeurs, il en était venu par degrés à produire en la racontant un grand effet; et ce «Est-ce tout?» après le crescendo d'intérêt, certes, il ne s'y attendait guère.
«Est-ce tout? répéta le sacristain; oui, monsieur, oui, c'est tout. Et c'est bien assez, je pense.
-- Moi, de même. Mon cheval, jeune homme. Ce n'est qu'une rosse, louée à une maison de poste sur la route; mais il faut que l'animal me porte à Londres ce soir.
-- Ce soir! dit Joe.
-- Ce soir, répliqua l'autre. Qu'avez-vous à vous ébahir? Cette taverne a l'air d'être le rendez-vous de tous les gobe-mouches du voisinage.»
En entendant cette évidente allusion à l'examen qu'on lui avait fait subir, comme nous l'avons mentionné dans le précédent chapitre, les yeux de John Willet et de ses amis se dirigèrent de nouveau vers le chaudron de cuivre avec une rapidité merveilleuse. Il n'en fut pas ainsi de Joe, garçon plein d'ardeur, qui soutint d'un regard ferme l'oeillade irritée de l'inconnu, et lui répondit:
«Il n'y a pas grande hardiesse à s'étonner que vous partiez ce soir. Certainement une question si inoffensive vous a été faite déjà dans quelque auberge, et surtout par un temps meilleur que celui-ci. Je supposais que vous pouviez ne pas connaître la route, puisque vous semblez étranger à ce pays.
-- La route? répéta l'autre d'un ton agacé.
-- Oui. La connaissez-vous?
-- Je la... hum!... Je la trouverai bien, répliqua l'homme en agitant la main et en tournant sur ses talons. L'aubergiste, payez-vous.»
John Willet fit ce que désirait son hôte: car, sur cet article, rarement montrait-il de la lenteur, sauf lorsqu'il y avait des détails de change, parce qu'alors il lui fallait constater si chaque pièce d'argent qu'on lui présentait au comptoir était bonne, l'essayer avec ses dents ou sa langue, la soumettre à toute autre épreuve, ou, dans le cas douteux, à une série de contestations terminées par un rejet formel. L'homme, son compte réglé, s'enveloppa de ses vêtements de manière à se garantir le plus possible du temps atroce qu'il faisait, et, sans le moindre mot ou signe d'adieu, il alla vers l'écurie. Joe, qui avait quitté la salle après leur court dialogue, était dans la cour, s'abritant de la pluie, ainsi que le cheval, sous le toit en auvent d'un vieux hangar.
«Il est joliment de mon avis, dit Joe en tapotant le cou du cheval; je gagerais qu'il serait plus charmé de vous voir rester ici cette nuit que je ne le serais moi-même.
-- Lui et moi ne sommes pas d'accord, comme cela nous est arrivé plus d'une fois dans notre passage sur cette route-ci, fut la brève réponse.
-- C'est ce que je pensais avant votre sortie de la salle, car il paraît qu'elle a senti vos éperons, la pauvre bête.»
L'étranger, sans répondre, ajusta autour de sa figure le collet de sa redingote.
«Vous me reconnaîtrez, à ce que je vois, dit-il lorsqu'il eut sauté en selle, car il remarqua la vive attention du jeune gars.
-- Un homme mérite bien qu'on s'en souvienne, maître, quand il fait une route qu'il ne connaît pas, sur un cheval éreinté, et qu'il abandonne pour cela un bon gîte par une soirée comme celle- ci.
-- Il me paraît que vous avez des yeux perçants et une langue bien affilée.
-- C'est un double don de nature, j'imagine; mais le dernier se rouille quelquefois, faute de m'en servir.
-- Servez-vous moins aussi du premier. Réservez vos yeux perçants pour vos bonnes amies, mon garçon.»
En parlant ainsi, l'homme secoua la bride que Joe tenait d'une main; il le frappa rudement sur la tête avec la poignée de son fouet, et partit au galop, s'élançant à travers la boue et l'obscurité avec une vitesse impétueuse, dont peu de cavaliers mal montés auraient voulu suivre l'imprudent exemple, eussent-ils été même très familiarisés avec le pays: pour quelqu'un qui ne connaissait nullement la route, c'était s'exposer à chaque pas aux plus grands dangers.