Chapter 18
Après la promenade vint le dîner, puis la lettre fut écrite, puis il y eut encore quelque petite causerie, dans le cours de laquelle Mlle Haredale saisit l'occasion d'accuser Dolly de certaines tendances coquettes et volages; on aurait cru que Dolly prenait ces accusations pour des compliments, et qu'elle s'en amusait extrêmement. La trouvant tout à fait incorrigible, Emma consentit à son départ, mais non sans lui avoir confié auparavant cette importante réponse dont jamais on ne pouvait avoir assez de soin; et elle la gratifia, en outre, d'un joli petit bracelet pour lui servir de souvenir. L'ayant agrafé au bras de sa soeur de lait, et lui ayant derechef, moitié plaisamment moitié sérieusement, conseillé de s'amender dans ses friponnes coquetteries, car Emma savait que Dolly aimait Joe au fond du coeur (ce que Dolly niait avec force en multipliant d'altières protestations, et qu'elle espérait bien rencontrer mieux que cela en vérité! et ainsi de suite), Mlle Haredale lui dit adieu; et après l'avoir rappelée, elle lui donna pour Édouard quelques messages supplémentaires, qu'une personne dix fois plus grave que Dolly aurait eu de la peine à retenir, et elle la congédia enfin.
Dolly lui dit adieu, et, sautant avec légèreté les marches de l'escalier, elle arriva à la porte de la terrible bibliothèque, devant laquelle elle allait repasser sur la pointe du pied, lorsque cette porte s'ouvrit, et tout à coup parut M. Haredale. Or, Dolly avait dès son enfance associé avec l'idée de ce gentleman celle de quelque chose d'affreux comme un fantôme, sa conscience étant d'ailleurs au même moment agitée de remords, la vue de l'oncle d'Emma la jeta dans un tel désordre d'esprit qu'elle ne put ni le saluer ni s'échapper; elle éprouva un grand tressaillement, et puis elle resta là, les yeux baissés, immobile et tremblante.
«Venez ici, petite fille, dit M. Haredale en la prenant par la main. J'ai à vous parler.
-- S'il vous plaît, monsieur, il faut que je me dépêche, balbutia Dolly, et... et vous m'avez effrayée en m'abordant d'une manière si soudaine, monsieur. J'aimerais mieux m'en aller, monsieur, si vous étiez assez bon pour me le permettre.
-- Immédiatement, dit M. Haredale, qui pendant ce temps l'avait conduite dans la bibliothèque, dont il avait fermé la porte. Vous vous en irez tout de suite. Vous venez de quitter Emma?
-- Oui, monsieur, il n'y a qu'une minute; mon père m'attend, monsieur; ayez la bonté, s'il vous plaît...
-- Je sais, je sais, dit M. Haredale. Répondez à cette question. Qu'avez-vous apporté ici aujourd'hui?
-- Apporté ici, monsieur? balbutia Dolly.
-- Vous me direz la vérité, j'en suis sûr. N'est-ce pas?»
Dolly hésita un instant, et quelque peu enhardie par le ton de M. Haredale, elle dit enfin: «Eh bien, monsieur, c'était une lettre.
-- De M. Édouard Chester, naturellement. Et vous remportez la réponse?»
Dolly hésita de nouveau, et, faute de mieux, elle fondit en larmes.
«Vous vous alarmez sans motif, dit M. Haredale. Pourquoi ces enfantillages? Assurément vous pouvez me répondre. Vous savez que je n'aurais qu'à poser la question à Emma, pour connaître aussitôt la vérité. Avez-vous la réponse sur vous?»
Dolly avait, comme on dit, son petit caractère, et, se voyant alors joliment aux abois, elle le déploya de son mieux.
«Oui, monsieur, répliqua-t-elle, toute tremblante et effrayée qu'elle était; oui, monsieur, je l'ai. Vous pouvez me tuer si vous voulez, monsieur, mais je ne m'en dessaisirai pas. J'en suis très fâchée, mais je ne la livrerai pas; voilà, monsieur.
-- Je loue votre fermeté et votre franchise, dit M. Haredale. Soyez assurée que je désire aussi peu vous ravir votre lettre que votre vie. Vous êtes une très discrète messagère et une bonne fille.»
Ne se sentant point la pleine certitude, comme elle l'avoua plus tard, qu'il n'allait pas sauter sur elle à la faveur de ces compliments, Dolly se tint éloignée de lui autant qu'elle put et pleura de nouveau, décidée à défendre sa poche (où était la lettre) jusqu'à la dernière extrémité.
«J'ai quelque intention, dit M. Haredale après un court silence, pendant lequel un sourire, alors qu'il regarda Dolly, avait percé le sombre nuage de mélancolie naturelle répandue sur sa figure, de procurer une compagne à ma nièce car sa vie est très solitaire. Aimeriez-vous cette position? Vous êtes la plus ancienne amie qu'elle ait, et vous avez à notre préférence les meilleurs titres.
-- Je ne sais, monsieur, répondit Dolly, craignant un peu qu'il ne voulût se moquer d'elle, je ne peux rien vous dire. J'ignore ce qu'on en penserait à la maison, je ne peux pas vous donner mon opinion là-dessus, monsieur.
-- Si vos parents n'y avaient pas d'objections, en auriez-vous pour votre compte? dit M. Haredale. Allons, c'est une question toute simple, à laquelle il est aisé de répondre.
-- Aucune absolument que je sache monsieur, répliqua Dolly. Je serais fort heureuse sans doute d'être auprès de Mlle Emma, car c'est toujours un bonheur pour moi.
-- Très bien, dit M. Haredale. Voilà tout ce que j'avais à vous dire, vous brûlez de vous en aller, libre à vous, je ne vous retiens plus.»
Dolly ne se laissa point retenir, et n'attendit point qu'il l'essayât: car ces mots n'eurent pas sitôt fui des lèvres de M. Haredale, que Dolly avait fui aussi de la chambre et de la maison, et se retrouvait dans les champs.
La première chose qu'elle fit, comme de raison, quand elle revint à elle-même et qu'elle considéra le grand émoi où elle venait d'être, ce fut de repleurer de nouveau, et la seconde, lorsqu'elle réfléchit au succès de sa résistance, ce fut de rire de tout son coeur. Les larmes une bonne fois bannies cédèrent la place aux sourires et Dolly finit par rire tant, mais tant, qu'il lui fallut s'appuyer contre un arbre et donner carrière à ses transports. Quand elle ne put pas rire davantage, et qu'elle en fut tout à fait fatiguée, elle rajusta sa coiffure, sécha ses yeux, regarda derrière elle avec une joie bien vive et bien triomphante les cheminées de la Garenne qui allaient bientôt disparaître à sa vue, et poursuivit sa route.
Le crépuscule était survenu, et l'obscurité augmentait d'une manière rapide dans la campagne; mais Dolly était si familiarisée avec le sentier, pour l'avoir traversé bien souvent, qu'elle s'apercevait à peine de la brune, et n'éprouvait aucun malaise d'être seule. D'ailleurs, il y avait le bracelet à admirer; et quand elle l'eut bien frotté et se le fut offert en perspective au bout de son bras étendu, il étincelait et reluisait si magnifiquement à son poignet, que le contempler dans tous les points de vue, et en tournant le bras de toutes les façons possibles, était devenu une occupation tout à fait absorbante. Il y avait la lettre, aussi, et qui lui semblait si mystérieuse, si rusée, quand elle la tira de sa poche, et qui contenait tant d'écriture sur ses pages, que de la tourner, et retourner, en se demandant de quelle manière elle commençait, de quelle manière elle finissait, et ce qu'elle disait tout du long, cela devint un autre sujet d'occupation continuelle. Entre le bracelet et la lettre, il y eut bien assez à faire sans penser à autre chose; et, en les admirant tour à tour, Dolly chemina gaiement.
Comme elle passait par une porte d'échalier[21], là où le sentier était étroit et flanqué de deux haies garnies d'arbres de place en place, elle entendit tout près d'elle un frôlement qui la fit s'arrêter soudain. Elle écouta. Tout était tranquille, et elle poursuivit sa route, non pas absolument avec frayeur, mais avec un peu plus de vitesse qu'avant peut-être; il est possible aussi qu'elle fût un peu moins à son aise, car une alerte de ce genre est toujours saisissante.
Elle n'eut pas sitôt repris sa marche, qu'elle entendit le même son, semblable au bruit d'une personne qui se glisserait à pas de loup le long des buissons et des broussailles. Regardant du côté d'où ce bruit paraissait venir, elle s'imagina presque pouvoir distinguer une forme rampante. Elle s'arrêta derechef. Tout était tranquille comme avant. Elle se remit en marche, décidément plus vite cette fois, et elle essaya da chanter doucement à part elle. Bon! encore! il fallait donc que ce fût le vent.
Mais comment arrivait-il que le vent soufflât seulement lorsqu'elle marchait, et qu'il cessât de souffler lorsqu'elle restait immobile? Elle s'arrêta sans le vouloir en faisant cette réflexion, et le frôlement s'arrêta également. Elle ressentait en réalité de la frayeur à présent, et elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire, quand des branches craquèrent, se cassèrent, et un homme plongeant au travers vint se planter en face d'elle et tout près d'elle.
CHAPITRE XXI.
Ce fut pour Dolly un soulagement inexprimable lorsqu'elle reconnut en la personne qui avait pénétré de force dans le sentier d'une façon si soudaine, et qui maintenant se trouvait debout précisément sur son passage, Hugh du Maypole; elle proféra son nom d'un accent de délicieuse surprise, d'un accent sorti du coeur.
«C'était vous? dit-elle. Que je suis heureuse de vous voir! Comment pouviez-vous m'effrayer ainsi?»
En réponse à cela, il ne dit rien du tout, mais resta parfaitement immobile à la regarder.
«Est-ce que vous êtes venu à ma rencontre?» demanda Dolly.
Hugh fit un signe de tête affirmatif, et marmotta quelque chose dont le sens était qu'il l'avait attendue, et qu'il croyait la revoir plus tôt.
«Je supposais bien qu'on enverrait au-devant de moi, dit Dolly, grandement rassurée par les paroles de Hugh.
-- Personne ne m'a envoyé, répondit-il d'un air maussade. Je suis venu de mon chef.»
Les rudes manières de ce garçon, et son extérieur étrange et inculte, avaient souvent rempli la jeune fille d'une crainte vague, même quand il y avait là d'autres personnes; et cette crainte était cause qu'elle s'éloigna involontairement de lui. La pensée d'avoir en lui un compagnon venu de son chef, dans cet endroit solitaire, et lorsque les ténèbres se répandaient avec rapidité autour d'eux, renouvela et même augmenta les alarmes qu'elle avait ressenties d'abord.
Si l'air de Hugh n'avait été que hargneux et passivement farouche, comme d'habitude, elle n'aurait pas eu pour sa compagnie plus de répugnance qu'elle n'en avait toujours éprouvé; peut-être même eût-elle été bien aise de cette escorte. Mais il y avait dans ses regards une espèce de grossière et audacieuse admiration qui la terrifia. Elle jetait sur lui des coups d'oeil timides, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et lui, debout, la regardait comme un beau Satyre; et ils restèrent ainsi pendant quelque temps sans bouger ni rompre le silence. Enfin Dolly prit courage, le dépassa d'un bond, et marcha précipitamment.
«Pourquoi donc vous essoufflez-vous à m'éviter? dit Hugh, en accommodant son pas à celui de la jeune fille et se tenant tout près d'elle.
-- Je veux rentrer le plus vite possible, et d'ailleurs vous marchez trop près de moi, répondit Dolly.
-- Trop près! dit Hugh en se baissant sur elle au point qu'elle pouvait sentir l'haleine de celui-ci sur son front. Pourquoi trop près? Vous êtes toujours fière avec moi, mistress.
-- Je ne suis fière avec personne. Vous me jugez mal, répondit Dolly. Tenez-vous en arrière, s'il vous plaît, ou allez-vous-en.
-- Non, mistress, répliqua-t-il en cherchant à mettre le bras de la jeune fille dans le sien. J'irai avec vous.»
Elle se dégagea, et serrant sa petite main, elle le frappa avec toute la bonne volonté possible. Ce coup fit éclater de rire Hugh du Maypole, ou plutôt il poussa un rugissement jovial; et lui passant son bras autour de la taille, il la retint dans sa forte étreinte aussi aisément que si elle eût été un oiseau.
«Ha, ha, ha! bravo, mistress! Frappez encore. Meurtrissez-moi la figure, arrachez-moi les cheveux, déracinez-moi la barbe, j'y consens, pour l'amour de vos beaux yeux. Frappez encore, maîtresse. Allons. Ha, ha, ha! ça me fait plaisir.
-- Lâchez-moi, cria-t-elle, en s'efforçant avec les deux mains de se débarrasser de lui. Lâchez-moi tout de suite.
-- Vous feriez bien d'être moins cruelle pour moi, mon adorable, dit Hugh, vous feriez bien, en vérité. Voyons, pourquoi êtes-vous toujours si fière? Mais je ne vous en fais pas de reproche. J'aime à vous voir fière comme cela. Ha, ha, ha! Vous ne pouvez pas cacher votre beauté à un pauvre garçon; c'est toujours ça.»
Elle ne lui fit aucune réponse; mais, comme il ne l'avait pas encore empêchée de continuer sa marche, elle avançait le plus vite qu'elle pouvait. À la fin, tandis qu'elle marchait avec précipitation, dans sa terreur, et qu'il l'étreignait davantage, la force manqua à la pauvre enfant, et elle ne put pas aller plus loin.
«Hugh, cria la jeune fille haletante, si vous me laissez, je vous donnerai quelque chose, tout ce que j'ai, et je ne dirai jamais un mot de ceci à âme qui vive.
-- C'est ce que vous avez de mieux à faire, répondit-il. Écoutez, petite colombe, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Tout le monde d'alentour me connaît, et l'on sait ce dont je suis capable, quand je veux. Si jamais vous êtes tentée de parler de cela, arrêtez-vous avant que les mots s'échappent de vos lèvres, et pensez au mal que vous attireriez, en jasant, sur quelques têtes innocentes dont vous ne voudriez pas qu'il tombât un cheveu. Faites-moi de la peine, et je leur en ferai, et quelque chose de plus en retour. Je ne me soucie pas plus de leur peau que si c'étaient des chiens, pas même autant. Et pourquoi m'en soucierais-je? Il n'y a pas de jour où je ne fusse plus disposé à tuer un homme qu'un chien. Je n'ai jamais été peiné de la mort d'un homme dans toute ma vie, et la mort d'un chien m'a fait de la peine.»
Il y avait quelque chose de si complètement sauvage dans le caractère de ces expressions, dans les regards et les gestes dont elles étaient accompagnées, que la frayeur de Dolly lui donna une nouvelle vigueur, et la rendit capable de se dégager par un soudain effort et de courir de toute sa vitesse. Mais Hugh était aussi agile et vigoureux, aussi rapide à la course que n'importe quel coureur dans toute l'Angleterre. Ce ne fut qu'une vaine dépense d'énergie; car, avant que la fugitive eût fait cent pas, il l'entoura une seconde fois de ses bras.
«Doucement! chérie, doucement! Voudriez-vous donc fuir le rude Hugh, qui ne vous aime pas moins que n'importe quel galant de salon?
-- Oui, je le voudrais, dit-elle en s'efforçant de se dégager de nouveau. Je le veux. Au secours!
-- À l'amende, pour avoir crié ainsi, dit Hugh. Ha, ha, ha! une amende, une gentille amende, que vont payer vos lèvres. Tenez, je me paye moi-même. Ha, ha, ha!
-- Au secours! Au secours! Au secours!»
Comme elle poussait ce cri perçant avec toute la véhémence qu'elle pouvait y mettre, on entendit un cri répondre au sien, puis un autre, et un autre encore.
«Merci, mon Dieu! s'écria la jeune fille, dans l'ivresse de la délivrance. Joe, cher Joe, par ici. Au secours!»
Hugh cessa son attaque, et resta irrésolu pendant un moment; mais les cris, approchant de plus en plus et arrivant vite sur eux, le forcèrent de prendre une prompte résolution. Il relâcha Dolly, chuchota d'un air de menace: «Vous n'avez qu'à lui conter ça, et vous en verrez les suites.» Puis sautant par-dessus la haie, il disparut en un instant. Dolly s'élança comme une flèche, et courut se jeter tout bellement dans les bras ouverts de Joe Willet.
«Qu'y a-t-il? Êtes-vous blessée? Qu'était-ce donc? Qui était-ce? Où est-il? À quoi ressemblait-il?» Telles furent les premières paroles qui jaillirent de la bouche de Joe, avec un grand nombre d'expressions encourageantes et d'assurances qu'elle n'avait plus rien à craindre. Mais la pauvre petite Dolly était si hors d'haleine et si terrifiée que, pendant quelque temps, elle ne put lui répondre, et resta pendue à l'épaule de son libérateur, sanglotant et pleurant comme si son coeur voulait se briser.
Joe n'avait pas la moindre objection à sentir Dolly suspendue à son épaule; non, pas la moindre, quoique cela froissât pitoyablement les rubans couleur cerise, et ôtât à l'élégant petit chapeau toute espèce de forme. Mais il ne supporta pas la vue de ses larmes; cela lui alla au fond du coeur. Il essaya de la consoler, se pencha sur elle, lui chuchota quelques mots, d'aucuns prétendent qu'il lui donna quelques baisers, mais c'est une fable. Quoi qu'il en soit, Joe dit toutes les affectueuses et tendres choses qu'il put imaginer, et Dolly le laissa continuer sans l'interrompre une seule fois, et dix bonnes minutes se passèrent avant qu'elle fût en état de relever la tête et de le remercier.
«Qu'est-ce donc qui vous a effrayée?» dit Joe.
Un homme, un inconnu l'avait suivie, répondit-elle; il avait commencé par lui demander l'aumône, puis il en était venu à des menaces de vol, menaces qu'il était prêt de mettre à exécution, et qu'il aurait exécutées si Joe n'était accouru à temps pour la défendre. La manière hésitante et confuse dont elle dit tout cela fut attribué par Joe à l'effroi qu'elle avait éprouvé, pour le moment. Il ne soupçonna pas la vérité le moins du monde.
«Arrêtez-vous avant que ces mots s'échappent de vos lèvres!» Cent fois durant cette soirée, et bien des fois à une époque postérieure, quand la révélation monta pour ainsi dire à sa langue, Dolly se rappela l'avertissement de Hugh, et se retint de parler. Une terreur de cet homme profondément enracinée chez elle, la certitude que sa féroce nature, une fois excitée, ne reculerait devant rien, et la conviction que, si elle l'accusait, sa colère et sa vengeance se déchargeraient pleinement sur Joe, son libérateur: ce furent là des considérations qu'elle n'eut pas le courage de surmonter, des motifs trop puissants de garder le silence pour qu'elle en pût triompher.
Joe, de son côté, était beaucoup trop heureux pour pousser ses questions avec une grande curiosité; et Dolly étant, du sien, encore trop tremblante pour marcher sans appui, ils avancèrent très lentement et, selon lui, très agréablement, jusqu'à ce que les lumières du Maypole furent tout près, plus brillantes que jamais pour leur faire un joyeux accueil. Alors Dolly s'arrêta tout à coup et poussa un demi-cri d'effroi.
«La lettre!
-- Quelle lettre? cria Joe.
-- Celle que j'apportais. Je l'avais à la main. Mon bracelet aussi, dit-elle en serrant de sa main le poignet de l'autre. Je les ai perdus tous les deux.
-- Ne faites-vous que de vous en apercevoir? dit Joe.
-- Je les ai laissés tomber ou on me les a pris, répondit Dolly, tandis qu'elle fouillait en vain dans sa poche et secouait ses vêtements. Ils n'y sont plus, ils ont disparu tous les deux. Malheureuse fille que je suis!» À ces mots, la pauvre Dolly, qui, pour lui rendre justice, était absolument aussi chagrine d'avoir perdu la lettre que le bracelet, pleura de nouveau et gémit sur son destin d'une façon très touchante.
Joe la consola en l'assurant qu'aussitôt qu'il l'aurait mise en sûreté au Maypole, il retournerait à l'endroit avec une lanterne (car il faisait maintenant tout à fait noir), et chercherait scrupuleusement les objets perdus, qu'il trouverait, selon la plus grande probabilité, car il n'était pas vraisemblable que quelqu'un eût depuis passé par là, et elle n'avait pas la conviction que ces objets lui eussent été soustraits. Dolly le remercia très cordialement de son offre, en avouant qu'elle n'espérait guère qu'il réussît dans ses recherches; et de la sorte, avec beaucoup de lamentations du côté de Dolly, et beaucoup de paroles d'espoir du côté de Joe, et une extrême faiblesse du côté de Dolly, et le plus tendre empressement à la soutenir du côté de Joe, ils purent atteindre enfin le comptoir du Maypole, où le serrurier, sa femme et le vieux John, prolongeaient encore un joyeux festin.
M. Willet reçut la nouvelle de l'accident de Dolly avec cette surprenante présence d'esprit et cette promptitude d'élocution qui le distinguaient d'une façon si éminente et le plaçaient au-dessus des autres hommes. Mme Varden exprima sa sympathie pour la douleur de sa fille en la grondant vertement de revenir si tard; et le bon serrurier se partagea entre les consolations et les baisers qu'il donnait à Dolly et les poignées de main qu'il prodiguait à Joe, ne pouvant assez le louer et le remercier.
Sur cet article, le vieux John était loin d'être d'accord avec son ami: car, outre qu'en thèse générale il n'avait aucun goût pour les esprits aventureux, il lui vint à l'idée que, si son fils et héritier avait été sérieusement endommagé dans une batterie, cela aurait eu des conséquences sans aucun doute dispendieuses, gênantes, et peut-être même préjudiciables aux affaires du Maypole. Pour cette raison, et aussi parce qu'il ne regardait pas d'un oeil favorable les jeunes filles, mais plutôt les considérait, avec le sexe féminin tout entier, comme une espèce de bévue de la nature, il sortit du comptoir sous un prétexte, et alla secouer sa tête en particulier devant le chaudron en cuivre. Inspiré et incité par ce silencieux oracle, il fit du coude quelques signes clandestins à Joe, en guise de paternel reproche et de douce admonition, comme pour lui dire: «Tu ferais mieux de t'occuper de tes affaires, au lieu de faire des sottises pareilles.»
Joe, toutefois, prit sur une planche la lanterne et l'alluma: puis, s'armant d'un solide bâton, il demanda si Hugh était dans l'écurie.
«Il dort, étendu devant le feu de la cuisine, monsieur, dit M. Willet. Que lui voulez-vous?
-- Je veux l'emmener avec moi pour chercher ce bracelet, répondit Joe. Holà! venez ici, Hugh.»
Dolly devint pâle comme la mort et se sentit toute prête à s'évanouir. Quelques moments, après Hugh entra d'un pas chancelant, en s'étirant et bâillant selon son habitude, et ayant tout à fait l'air d'avoir été réveillé d'un profond somme.
«Ici, dormeur éternel! dit Joe en lui donnant la lanterne. Emportez cela et amenez le chien. Malheur à cet individu si nous l'attrapons!
-- Quel individu? grogna Hugh en frottant ses yeux et se secouant.
-- Quel individu! répliqua Joe qui, dans sa bouillante valeur, ne pouvait pas rester en place. Vous sauriez de quel l'individu il s'agit, si vous étiez un peu plus vigilant. Il est bien digne de vous et de ceux qui vous ressemblent, paresseux géant que vous êtes, de passer le temps à ronfler dans le coin d'une cheminée, quand les filles des honnêtes gens ne peuvent traverser même nos paisibles prairies à la chute du jour sans être attaquées par des voleurs, et effrayées au point que cela compromet leurs précieuses vies.
-- Jamais ils ne me volent, moi, cria Hugh en riant. Je n'ai rien à perdre. Mais c'est égal, je les assommerais aussi volontiers que d'autres. Combien sont-ils?
-- Un seul, dit Dolly d'une voix faible, car tout le monde la regardait.
-- Et quelle espèce d'homme, mistress? dit Hugh, en lançant sur le jeune Willet un coup d'oeil si léger, si rapide, que ce qu'il avait de menaçant fut perdu pour tous excepté pour elle. À peu près de ma taille?
-- Non, pas si grand, répliqua Dolly, qui savait à peine ce qu'elle disait.
-- Son costume, dit Hugh en la regardant d'une manière perçante, ressemblait-il à quelqu'un des nôtres? Je connais tous les gens des alentours, et peut-être que je mettrais sur la voie de cet homme, si j'avais un simple renseignement pour me guider.»
Dolly balbutia et redevint pâle; puis elle répondit qu'il était enveloppé d'un habit très ample et que sa figure était cachée par un mouchoir, et qu'elle ne saurait fournir d'autres détails de signalement.
«Alors il est probable que vous ne le reconnaîtriez pas si vous le voyiez, dit Hugh avec un malicieux sourire qui montra ses dents.
-- Je ne le reconnaîtrais pas, répliqua Dolly; et elle fondit de nouveau en larmes. Je souhaite de ne pas le revoir. Penser à lui m'est insupportable: je ne peux même en parler davantage. Monsieur Joe, je vous en prie, n'allez pas à la recherche de ces objets. Je vous conjure de ne pas aller avec cet homme.