Barnabé

Part 5

Chapter 53,766 wordsPublic domain

—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.

—Merci, Marianne.

Je pris le paquet.

—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.

—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...

—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié. Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais toujours envie de lui crier comme ça: «_Voulez-vous le laisser à la fin des fins!_» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé. Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple! Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M. Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël, pour nous avaler tout vifs?...

—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos recommandations.

Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.

—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi...

Elle s’interrompit.

—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie, qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière, l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai point...

—Vous trouverez votre frère, Marianne.

—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit _le Borgne_, parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit. Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter tout ce monde de la montagne?

—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut quinze jours, si cela vous convient.

—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de la cure?

—Certainement, Marianne.

—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle.

—Oh! Marianne!...

—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son intention.

—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.

Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine.

—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher à Eric.

Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se servait pour assurer sa marche.

A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon encrier dans la poche.

Nous sortîmes.

Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.

Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau, cachaient en partie le courant.

Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient, semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes. Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants. L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.

—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez aimé!—Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière, et je crois que je m’évanouis.

* * * * *

Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers, ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de _corrigés_—un cahier relié!—et mon _Phèdre_ buvaient tranquillement dans le ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire. Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé.

Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers, j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai dans le chemin de Saint-Michel.

C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite, tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux, toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on découvre les plus magnifiques perspectives.

A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne; vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries.

L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises, où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête, sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir, comme un peuple effaré de géants.

Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais. Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout, à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble, si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs, des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._

Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers, qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des arbres, il ne découvrit rien.

Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me traversèrent l’esprit:—Si je courais après Marianne, peut-être parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas amené à Eric-sous-Caroux?—Je songeai même, en ma subite détresse, bien que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand je serais fatigué?

Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé. Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.

Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres, lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de leur main, de leur propre main!...

«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je travaillerai bien, vous serez content de moi.»

Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les hautes murailles blanches de Saint-Michel.

Je gravis au galop l’extrémité du sentier.

VIII

L’âne Baptiste plus aimable que son maître

L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait répandues comme une mer dans le Midi.

De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende, par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un logement.

Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique, ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.

Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.

Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée. Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.

Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle: le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien seul, abandonné sur ce plateau désert.

Je frissonnai.

—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!

Rien, rien...

Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond, le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger batifolant avec son bouc.

Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister. Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!

Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...

Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt m’eussent fait pleurer.

Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint Michel qui piétine le Démon.

Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à travailler, le temps passerait plus vite...

Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus refermer mes livres, reboucher mon encrier—il était en verre bleu avec fermoir en cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son piédestal...

Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers, avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille, ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe, s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents...

«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.

Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le médecin.—N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir, si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne, ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien, n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais également asile?

Je respirai.

Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il était bon, le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de passer la main derrière les livres de la bibliothèque!—Je donnai un coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.

Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir. Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...

Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers les hautes herbes.

* * * * *

Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!

—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!

Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers la prairie.

—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé.

Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et ne répondit point.

—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.

—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.

Mes peurs me ressaisirent.

—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui demandai-je, tremblant.

—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste dépité.

—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?

—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend mes vers pour sa musique, voilà!...

Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver Baptiste.

Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort, plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti; c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants, venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même air de fraîcheur et les mêmes miroitements.

Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança vers moi à petits bonds.

Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine cinq ans—sont de véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.

Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il partit au galop avec des reniflements joyeux.