Barnabé

Part 4

Chapter 43,849 wordsPublic domain

Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ. La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.

—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.

—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...

—Et ma calotte?

—Elle est si sale!

—N’importe, il me la faut, mettez-la.

—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.

Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer sous les yeux de son maître.

—Comment, vous oseriez?...

—Je la veux.

—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.

—Je vous répète, Marianne, que je la veux!

—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous présenterez-vous devant lui avec?...

—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant retomber aussitôt... Miséricorde! un évêque...

—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous... C’est décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes, quand je fais de si bonnes tisanes, moi!

—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!

—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre que si, au lieu d’un morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse...

—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque.

La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur.

—Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien trouver qui vous retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du côté d’Eric-sous-Caroux...

—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant, tout seul, à la cure?

Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.

—Notre enfant?... notre enfant?...

—Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent.

—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes? demanda-t-elle avec une vive inquiétude.

—Je n’aurai besoin de rien.

—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés, mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort, vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste... Il y a un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne vous tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du bon Dieu, je finirai bien par arriver...

Sa voix était devenue chevrotante.

—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se laissant tomber sur le perron du foyer.

Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté.

—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.

J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi! Sauvez-moi!»

—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui, les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades, et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme chez lui; mais on raconte...

—Marianne!

—Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait, interrogez Barnabé.

—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix.

—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons abandonner notre enfant en de pareilles mains.

—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère, que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque pour entreprendre un voyage à Lunel.

Il se tourna vers moi.

—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il.

—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille gouvernante de mes deux yeux suppliants.

—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi...

—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je.

—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé? Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit, sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre pétiot.

—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage?

—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée, Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!» Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.

—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?

—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.

—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine jusqu’au «_Que retranché_.»

—Je la réciterai sans une faute!

Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières. Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait? peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi, venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la serrure et le cadenas.

Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui, ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit.

A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.

—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs jours devant vous.

—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle.

—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est attelée, êtes-vous prêt?

—Je suis prêt.

—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre. Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers, Narbonne, Perpignan...

M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des poignées de la malle.

—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante.

La malle fut enlevée.

Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel, disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb.

Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du village, nous rentrâmes à la cure en pleurant.

VI

Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises vives.

Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous.

* * * * *

Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable d’en portraire minutieusement le héros.

Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses, armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton.

Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse, aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne, devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là, abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols.

Aux premiers jours de sa _moinerie_, pour emprunter le mot de maître François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on lui offrait.

Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins; une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb. Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec beaucoup de crânerie.

L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main.

«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.

De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre de la vie.

* * * * *

—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M. le curé m’a chargée de vous demander un service.

—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement, Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!

La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.

—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et...

—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours... Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu, en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers, claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M. le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur... Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.

—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.

Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis, avec une hilarité débordante:

—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même... Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient! Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval, cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura...

—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.

—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.

—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez?

—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps. D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant au nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec quatre doigts, peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais. Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait, tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache, le charcutier... Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie. Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire, des mulets comme on en a au ciel!... Puis, quand l’idée nous en viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un _Adoremus_... Puis nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en force et en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne, et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas, dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, Marianne, pour votre salut—est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur, il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles, il va très bien. Il m’a dit: «_Fra Barnabeo, fra Barnabeo._» Puis il ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me descendait dans l’estomac... Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux, nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste.

—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille gouvernante.

—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi!

Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds.

—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas, un bonnet pour la nuit...

—Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric?

—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon monde au trou, par là-haut dans mon pays!

—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé. Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles, le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens. Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise, on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh! puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide.

—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait, haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux d’Amélie.

Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure.

—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et claires, puis, autour des bestioles, du lard frais... Plus d’une fois tu te lécheras les doigts, pétiot!

Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron.

VII

Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de quarante sous!

Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.

—Allons, enfant! appela-t-elle.

Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement. J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.

—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.

Nous mangeâmes silencieusement.

Tout à coup, l’_Angelus_ sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant en réponse l’_Ave Maria_.

—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.

—Et pourquoi? lui demandai-je.

—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.

_Le temps de mon oncle!..._ J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur. Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva, traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible de reconnaître.