Part 23
J’ignore combien de temps je demeurai encore les yeux ouverts, regardant la lune, dont les rayons venaient de frapper les barreaux d’une haute fenêtre percée juste en face de moi. J’aurais pu compter des milliers d’étoiles tremblotant dans un ciel tranquille. Etaient-elles heureuses, ces étoiles, libres là-haut dans l’espace infini! Venceslas s’arrangea une place à mes pieds et s’y étendit, m’ayant souri une dernière fois.
J’éprouvais de temps à autre comme des suffocations, des envies irrésistibles de pleurer. Ces convulsions de la peur et du désespoir, malgré que j’en eusse, me tenaient éveillé. Pourtant, il était des minutes où je me sentais rassuré, où je parvenais à fixer ma pensée haletante sur le bonheur qui m’attendait, le lendemain matin, quand le brigadier de gendarmerie, convaincu de mon innocence, me remettrait aux mains de M. le curé de Saint-Gervais. De quel élan je volerais vers les Aires, vers Lunel, si Marianne n’était pas de retour d’Eric!
Un moment, je me trouvai amené, par mon extrême fatigue, à cet état indécis où l’intelligence se noie, où l’âme et le corps, de conserve, vont s’abîmer dans le sommeil...
—Et Baptiste? et Baptiste? cria-t-on près de moi.
J’eus un redressement galvanique.
Qui donc avait parlé?
C’était Barnabé. Il allait à travers la prison, tenant dans ses mains la corde blanche, à nœuds solides, qui lui ceignait les reins, et dont les bouts flottants se confondaient avec son chapelet. Evidemment le Frère détachait son vêtement et, comme moi, se disposait à se coucher.
Venceslas ronflait bruyamment. Je me renversai sur la paille et m’endormis les poings fermés.
* * * * *
Après plusieurs heures d’un repos inquiet, agité, fiévreux, quelque chose m’effleura le visage. Peut-être une nouvelle caresse de Venceslas Labinowski. Non, l’aile d’une hirondelle qui m’avait frôlé légèrement. J’en vis une, deux, trois, dix, volant à travers la prison, comme des fleurs blanches et noires entraînées dans un tourbillon. Les premières clartés de l’aube blanchissant les murailles, je pus distinguer, bâti au-dessus de ma tête, contre une poutrelle vermoulue, un nid d’où sortait une queue fourchue.
Mes yeux, en quête à travers l’espace, s’arrêtèrent à la grande fenêtre sans vitres, obstruée de tiges de fer entre-croisées. Quelle était cette forme longue accrochée aux barreaux? Oh! c’était Barnabé! Éveillé avant moi, il se hissait sur la pointe des orteils pour respirer l’air frais du matin et jouir du spectacle de la rue. Il n’avait pas son chapeau sur la tête, et le vent, d’ordinaire assez vif aux pays de montagnes, soulevait ses cheveux gris, en éparpillait les mêches pointues de toutes parts.
Quelle immobilité! Peut-être le Frère suivait-il de l’œil les gendarmes, qui se dirigeaient vers le clocher et tout à l’heure allaient entrer ici. Soudain il me parut, le jour grandissant toujours davantage, que les pieds de l’ermite ne touchaient pas le sol.
Je me mis debout...
Je m’approchai pour voir... Horreur!... Il s’échappa de ma poitrine un cri terrible; puis je reculai d’épouvante, appelant:
—Venceslas! Venceslas!
—Eh bien? demanda celui-ci, réveillé en sursaut.
Je bondis à la porte de la prison, et, frappant avec fureur, je criai désespérément, comme chez Gathon Molinier:
—Au secours! au secours!
L’homme qui, la veille, tenait la lampe de cuivre devant les gendarmes, ouvrit un petit judas.
—Qu’est-ce que vous voulez, vous autres? demanda-t-il.
—Le frère Barnabé s’est pendu, lui répondit Labinowski froidement. Vite, portez un couteau pour couper la corde.
Le geôlier, lequel était en même temps sonneur et sacristain de la paroisse, occupait un logement sur le palier de la prison. Il entra chez lui et reparut tout de suite, un énorme couteau de cuisine à la main.
Quand le bonhomme, ayant fait sauter les verrous, entra, suivi de sa femme à moitié vêtue, il était pâle comme un linge. Songez donc, pareille catastrophe ne s’était évidemment jamais produite à Saint-Gervais.
—Que faut-il faire? que faut-il faire? répétait-il, la tête perdue.
—Passez-moi le couteau, lui dit Venceslas avec un calme admirable, et courez au galop prévenir le brigadier de gendarmerie. Moi, je me charge de décrocher mon confrère et de lui donner les premiers soins.
L’honnête geôlier partit comme une flèche.
Quand le bruit de ses pas eut cessé de retentir sur les marches de pierre de taille, l’ancien ermite de Cavimont, d’une voix câline, insinuante, émue, dit à la femme du sonneur:
—Brave personne, dépêchez-vous d’aller, rue de l’Espinouse, chez le médecin, car, pour sauver le pendu, il faut le saigner tout de suite, et ce n’est pas mon métier.
A peine la naïve geôlière, en imbibant son mouchoir de ses larmes, se fut-elle éloignée à son tour, que Venceslas Labinowski, rayonnant, me prit dans ses bras, m’embrassa et disparut...
* * * * *
Que fis-je dans la prison de Saint-Gervais, durant les éternelles minutes que j’y passai tout seul avec Barnabé, dont la face violacée, hideuse, où se lisaient les convulsions d’une horrible agonie, m’avait rempli d’un effroi à me rendre fou? Je ne saurais le dire. Je ne me souviens ni de l’arrivée des gendarmes, ni des reproches qu’ils adressèrent sans doute au geôlier, coupable d’avoir laissé s’évader Venceslas, ni des efforts qu’on dut tenter pour rappeler à la vie l’ermite de Saint-Michel. Vraisemblablement la méningite qui, dans quelques instants, allait bouleverser ma pauvre tête et me retenir plusieurs semaines dans un lit au presbytère de Saint-Gervais, m’envahissait déjà le cerveau et ne me permettait aucune perception bien distincte.
On m’a raconté depuis que, dans mon trajet du clocher à la cure de Saint-Gervais, je balbutiais à chaque pas:
—Je veux retourner chez mon oncle... Je veux retourner chez mon oncle... J’ai peur de Barnabé... J’ai peur...
FIN DU LIVRE TROISIÈME
CONCLUSION
Je ne restai pas moins de trois semaines à Saint-Gervais. Enfin mon oncle, arrivé la veille des Pyrénées, vint me chercher, et le médecin de la rue de l’Espinouse, dont j’ai oublié le nom, pas plus que M. Anselme Benoît, lequel, en cette circonstance, me témoigna la plus vive affection, ne s’y opposant, nous partîmes pour les Aires.
Il faisait une journée de mai douce, tempérée, suave. Le cheval des Garidel traînait la carriole, où nous étions entassés pêle-mêle: mon oncle, Marianne, Liette, qui avait voulu être du voyage parce que Simonnet en était, M. Combal, attaché à ses chers enfants à ne pouvoir plus s’en déprendre, moi enfin. Devant nous, allait M. Anselme Benoît, éclairant la route avec sa mule fringante, magnifiquement caparaçonnée. Derrière, fermant la marche, venait Braguibus chevauchant Baptiste, retiré depuis peu de la fourrière et gravissant la montée des _Treize-Vents_ à petits pas.
Mon oncle, à qui les eaux d’Amélie avaient procuré du soulagement, bien qu’il se reprochât certainement de m’avoir confié à Barnabé, paraissait tout heureux. Il ne hasarda pas un mot sur l’ermite.
* * * * *
Le lendemain, fut célébré le mariage de Simonnet Garidel avec Juliette Combal. La cérémonie eut lieu avec toute la pompe possible. C’est moi qui assistai mon oncle à l’autel, revêtu de mes jolies nippes sacerdotales, que Marianne, en vue de la cérémonie, avait fait remettre en état. J’étais content, et cela me donna des forces. Je dois avouer pourtant qu’à l’Élévation, quand j’entendis le fifre de Braguibus, autorisé à mêler, lui aussi, sa note joyeuse à la fête, je reçus un tel coup que je sentis comme si le cœur me manquait. Cette musique me rappelait trop Saint-Michel, Barnabé, le drame poignant où j’avais failli périr.
Du reste, cette mélopée matrimoniale fut le dernier élan, comme qui dirait le chant du cygne de Braguibus. Le dimanche d’après, en effet, aux vêpres, mon oncle, avant de donner la bénédiction du Saint-Sacrement, annonça à ses ouailles assemblées qu’avec l’agrément de Monseigneur il venait de nommer Jean Maniglier ermite de Saint-Michel, en remplacement de Barnabé Lavérune, «_dont la paroisse devait oublier la vie et surtout la mort_.»
Au même instant, Braguibus, ses membres grêles ensevelis dans un vaste froc de bure, un bourdon neuf et brillant à la main, sortit de la sacristie. Il s’avança vers le chœur à pas comptés, déposa en _ex-voto_ son fifre sur le maître-autel, à la porte du tabernacle, puis s’agenouillant, selon l’usage, récita: «_Je me confesse_....»
Mon oncle, alors, lui adressa quelques paroles sur la Confrérie des Frères libres de Saint-François. Il rappela que Saint-Michel avait connu des ermites qui non-seulement furent des sujets d’édification pour la paroisse des Aires, mais pour toute la vallée d’Orb. Il anathématisa Barnabé Lavérune, lequel, ayant manqué de donner la mort à Jacques Molinier, de Saint-Gervais, dont la blessure heureusement se trouvait cicatrisée aujourd’hui, en était arrivé à désespérer du ciel et à s’ouvrir de ses propres mains les portes de l’enfer. Enfin il lança la malédiction divine contre le frère Venceslas Labinowski, de Notre-Dame de Cavimont, ce criminel endurci...
«Si ce malheureux, dit-il, est parvenu, par la ruse, à fuir la justice des hommes, il ne réussira pas à éviter le jugement de Dieu.»
Durant cette instruction, Braguibus ne cessa de pleurer à chaudes larmes, et de se frapper la poitrine en répétant: «_C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très-grande faute!..._»
* * * * *
—Et Félibien? va me demander le lecteur.
—Félibien Lavérune n’avait eu garde, en apprenant la mort de son père, de demeurer à Moret, «_département du Jura_.» Il était accouru, avait palpé le magot enfoui sous «_le troisième pavé de la sixième rangée_;» puis, ayant vendu Baptiste à Braguibus, entiché de l’ermitage de Saint-Michel, était reparti allégrement.
Félibien Lavérune est établi depuis longtemps; il possède un magasin qui laisse bien loin derrière lui, par le luxe de l’étalage et l’abondance des marchandises, la pauvre boutique de M. Briguemal, de Béziers, objet des convoitises de son père l’ermite. La devanture de cet établissement magnifique, qui se développe sur une façade de quinze mètres au moins, est surmontée de cette enseigne triomphante:
AU MOUVEMENT PERPÉTUEL.
_Félibien Lavérune, horloger de 1^{re} classe._
—Où donc? où donc?
—A Lyon, cher lecteur, à Lyon, rue Mercière.
—A Lyon! est-ce possible?
—Dieu! si Barnabé vivait!...
Libourne, septembre 1872.—Paris, octobre 1873.
FIN