Barnabé

Part 18

Chapter 183,731 wordsPublic domain

Ce confrère, que je n’eus aucune peine à reconnaître, n’était autre que le robuste Agricol Lambertier. Hélas! il s’en fallait que l’attitude de l’ermite de Saint-Pantaléon de Boubals à la procession eût le caractère de noble réserve religieuse qui distinguait à un si haut point celle du frère Laborie! Au lieu de chanter les _Litanies_ ou de tourner dans ses doigts les grains de son chapelet, Agricol Lambertier, un plantureux gaillard débordant de séve et de vie, jacassait, riait, batifolait avec une jolie fille bien découplée, haute en couleur, à la chair appétissante, aux lèvres de vermillon.

—Victoire! belle Victoire! lui disait-il en s’émancipant.

—Frère! Frère!... lui répétait à tout propos Adon Laborie, scandalisé et lui touchant le coude.

Mais la partie de la procession la plus curieuse, la plus pittoresque, la plus originale, était celle qui venait immédiatement après les prêtres. Là aussi on chantait, peut-être même les voix atteignaient-elles une sonorité plus éclatante; seulement, au lieu de s’échapper du gosier éraillé d’un paysan ou de la bouche étroite de quelque dévote au col déjeté, le cantique sortait de poitrines plus robustes et plus profondes.

Les promenades religieuses aux chapelles votives sont, en toute l’étendue des Cévennes, l’occasion de festins sur l’herbe, de copieuses et franches lippées au bord des sources murmurantes, de _beuveries_ homériques à l’ombre des arbres et des rochers. Cet appétit féroce de nos pèlerins enthousiastes, que l’air plus vif des hauteurs stimule encore, nécessite d’énormes approvisionnements. Aussi, tandis que les enfants tout en fête marchent en avant, lançant les _Litanies_ aux échos de la vallée, quelque parent, placé en arrière du clergé, se résigne-t-il à pousser un âne chargé des croustades, des rôtis, des gâteaux, des bouteilles, qui tout à l’heure réjouiront les estomacs affamés.

Il n’est pas rare, chose gracieuse et touchante! au-dessus des paniers collés aux flancs de la pauvre bourrique, de voir surgir soudain, du milieu des victuailles grouillantes, le visage rose et souriant d’un bébé. Cet être délicat, mignon, folâtre, a essuyé dans l’année quelque grave maladie, et on le mène à Cavimont pour l’y recommander à Notre-Dame.

A un âge dont je n’ai pu conserver la mémoire, je fis moi-même trois fois ce voyage, et ma mère ne voulut laisser à personne la fatigue de conduire la bête qui me portait. Sainte et admirable femme!

On devine les bruits étranges qui doivent retentir dans les rangs de cette deuxième procession. Les ânes, s’en donnant à cœur joie en ces jours de réjouissance universelle, entonnent leurs plus belles antiennes; les chevaux hennissent, hérissant leurs crinières et leurs queues; les mulets brutaux lancent des ruades mirifiques. C’est un brouhaha étourdissant, au milieu duquel se démène, à grand renfort de voix, de gestes, de gourdins, tout un peuple de conducteurs, de conductrices endimanchés, marmottant des prières ou fredonnant des chansons.

* * * * *

Le clergé, qui était devenu ma préoccupation unique, fendit la foule immobile sur le plateau débordant et pénétra dans la chapelle. Tous les prêtres, après la lecture d’une oraison faite par un vicaire, lecture destinée à clore les _Litanies_, s’acheminèrent vers la sacristie. M. Michelin, dont de grosses gouttes de sueur criblaient le visage écarlate, adressa quelques paroles à Barnabé, et demanda à s’habiller incontinent pour la messe.

—Hâtons-nous, dit-il, car je suis très fatigué.

Et, se tournant vers M. Martin, d’Hérépian:

—Monsieur le curé, présentez-moi l’amict, je vous prie.

M. Martin, sur le modeste vestiaire de Notre-Dame, saisit un carré de toile blanche, première pièce du vêtement compliqué que le prêtre revêt avant de monter à l’autel, et l’offrit au doyen, qui le baisa et se le passa sur les épaules.

Impatient d’être remarqué,—jusqu’ici M. Michelin n’avait pas même abaissé un regard sur moi,—tandis que les vicaires vaquaient à des occupations diverses: se lavaient les mains à la cruche, se rafraîchissaient le front avec leurs mouchoirs tout imbibés, je me faufilai jusque sur le marchepied, où seuls se tenaient debout le curé de Bédarieux et son sacristain, le desservant d’Hérépian.

—Eh bien, mon ami, avez-vous préparé un bon dîner au moins? demanda M. Michelin.

—J’espère que M. le doyen sera satisfait.

—Mon estomac bat la chamade, et je me sens d’un appétit à dévorer des cailloux.

—Vous auriez dû prendre quelque chose avant de quitter Bédarieux.

—C’est vrai. Un instant, j’ai eu l’idée, redoutant de ne pouvoir rester à jeun jusqu’à midi, de me décharger sur un de mes vicaires de la messe de Cavimont. Puis je n’ai pas osé. C’est moi qui célèbre cette messe tous les ans, et mon abstention eût produit un effet déplorable.

—Ah! c’est qu’aussi il n’est pas d’ecclésiastique dans le diocèse qui s’entende comme M. le doyen à donner de la pompe à nos cérémonies.

—Vous êtes trop aimable... Passez-moi le cordon.

Avant que M. Martin eût pu le saisir, je m’étais précipité et avais happé le cordon de coton blanc à pompons que le prêtre se noue par-dessus l’aube. Un genou en terre, je le tendis à M. le curé de Bédarieux, qui le prit et ne me regarda point. Il se retourna vers M. Martin.

—Quel potage? lui demanda-t-il tout bas.

—Une soupe de mouton à la purée de pois.

Les grosses lèvres rouges du doyen eurent une moue significative.

—Enfin! murmura-t-il d’un ton résigné... Et après cette soupe de mouton, que je n’aime guère?

—Un plat de veau aux carottes...

—Des carottes! Mais ce n’est pas vendredi aujourd’hui, curé. Nous sortons à peine du carême.

—Aussi ai-je noyé une bonne rouelle de veau parmi les légumes.

—Du veau! du veau!... Viande peu mûre, viande creuse... Donnez-moi l’étole.

Il se croisa l’étole sur la poitrine et murmura quelques mots latins.

—Avez-vous songé aux hors-d’œuvre? reprit-il gravement.

—Oui, monsieur le doyen: il y a un dindon à la broche.

—Comment, un dindon pour hors-d’œuvre! Êtes vous fou, par exemple!

—Il est fort beau, il pèse douze livres.

—Vous ne me comprenez pas: je vous demande si vous vous êtes procuré du beurre frais, des olives, du saucisson, du thon mariné, des anchois...

—Non, monsieur le doyen. Mais Jeanneton a fait une croustade magnifique.

—Quels entremets?

—Avec l’abatis du dindon...

—Ne me parlez plus de votre dindon! interrompit M. Michelin, dont la gourmandise déçue avait enflé la voix. Venceslas Labinowski, ce voleur, nous traita mieux l’année passée dans son ermitage, que vous ne nous traitez dans votre cure. Quelle cuisine, Dieu m’assiste! quelle cuisine!... Avez-vous pensé aux vins?

Le pauvre desservant, ahuri, balbutia:

—J’ai acheté cinquante litres de vin de Maraussan au frère Barnabé, de Saint-Michel.

—Du vin quêté aux portes!... Il doit être bon! dit M. Michelin, haussant les épaules. D’ailleurs, le maraussan est un vin liquoreux, c’est un vin de dessert, et j’espère que vous n’oserez pas nous le servir comme ordinaire.

—Mais j’ai du vin rouge du pays de cette année...

—Eh quoi! pas la moindre bouteille de saint-georges ou de faugères?...

M. Martin, écrasé, ne répondit pas. Il prit sur le vestiaire le manipule et avec une épingle l’attacha au bras droit du célébrant. Celui-ci lui lança un regard où l’ironie et le dédain pétillaient ensemble; puis, avant que le malheureux curé d’Hérépian lui présentât la chasuble, l’enlevant de ses doigts crispés, il la revêtit tout d’un coup. Il en nouait vivement les cordons, quand les ermites, ayant mis quelque ordre parmi l’assistance, qui se bousculait dans la chapelle trop étroite, étant parvenus surtout à obtenir un peu de silence, reparurent dans la sacristie. M. le doyen leva la main, indiquant par un geste à deux de ses vicaires qui venaient d’endosser l’un la dalmatique de diacre, l’autre celle de sous-diacre, de se ranger devant lui, et l’on marcha processionnellement vers le chœur.

«Et moi? et moi? Je n’aurais donc pas la gloire de servir la messe à M. le doyen?»

Hélas! je venais de recevoir la première grande humiliation de ma vie. Malgré ma soutanelle rouge qui me seyait si bien, mon surplis amidonné et raide comme une planche, ma calotte de cardinal, qui me donnait un petit air de jeune pontife, je n’étais rien, on ne m’avait pas vu, je n’existais pas.

* * * * *

Soudain, des éclats de rire m’emplirent les oreilles et m’arrachèrent à ma mélancolie. C’étaient les ermites.

Après avoir discrètement fermé la porte de la sacristie, au lieu d’assister à la messe qu’on célébrait solennellement, ils étaient là tous les quatre, le dos à la muraille, devisant de joyeusetés. Quels bons drilles que ces Frères libres de Saint-François! Pour l’instant, le frère Agricol Lambertier, ermite de Saint-Pantaléon, de Boubals, avait la parole:

—... Vous comprenez bien, disait-il, continuant le récit de je ne sais quelle aventure galante, vous comprenez bien, mes amis, qu’en dépit du coup de fourche reçu sur le bras, je ne lâchai point Victoire. Je me souviens même que je l’embrassai au nez de celui qui voulait me la prendre. Cependant il fallait en finir avec mon ennemi, qui à la longue m’eût assommé sur place, et, retenant toujours la fillette d’une main, je dépêchai de l’autre un si joli soufflet au perruquier de Boubals qu’il en trébucha sur le sol.—«Pour t’apprendre, jeune homme, lui criai-je, qu’il ne faut point me déranger dans mes folies amoureuses, et que, parce qu’on tient un rasoir, on n’est pas capable de faire la barbe au frère Agricol Lambertier...»

Barnabé éclata de rire, et si bruyamment que le frère Adon Laborie, quittant sa place, d’un geste rapide lui appliqua une de ses mains sur les lèvres.

—Comment, lui dit-il, vous n’êtes pas honteux de faire tout ce tapage, quand, à deux pas de nous, on chante la sainte messe! Que voulez-vous que pensent les fidèles assemblés, s’ils vous entendent? Moi, malgré mes septante années, je suis allé à pied, ce matin, de mon ermitage à Bédarieux, et à pied je suis arrivé jusqu’à Notre-Dame avec la procession. J’ai cru que je tomberais de faiblesse en montant la côte de Cavimont, et si, à cette heure, on ne me voit pas suivre l’office divin, prosterné dans le chœur, c’est uniquement que je crains de me trouver mal et de troubler la solennité en quelque façon... Mais vous autres, ermites sans règle et sans discipline, que faites-vous dans la sacristie? Croyez-vous, frère Gratien, que le moment soit bien choisi pour nous parler de l’argent qu’on vous a volé?... Pensez-vous, frère Agricol, que le lieu où nous sommes soit l’endroit convenable pour y compter vos entreprises sur les filles de Boubals?... Êtes-vous bien sûr, frère Barnabé, qu’en ce jour de fête, nous nous soyons réunis ici, sous l’œil de la Sainte Vierge, pour y rire tant seulement et pour y folâtrer!...

—Halte-là! frère Adon, je...

—Où sont les temps d’autrefois! interrompit l’ermite de Notre-Dame de Nize avec mélancolie. Aux époques anciennes, les Frères libres de Saint-François ne ressemblaient pas aux Frères libres d’aujourd’hui. Au lieu de songer toujours à eux, comme nous autres ici présents, comme ce malheureux Barthélemy Pigassou, qui n’aime le prochain que pour le vin qu’il peut lui prendre, comme ce misérable Venceslas Labinowski, lequel a trahi le bon Dieu à l’exemple de Judas, ils étaient pieux, serviables à tous, ne quêtaient jamais pour entasser, mais tout au plus pour se nourrir... Frère Barnabé, j’ai connu l’ermite que vous remplaçâtes, c’était un saint; tandis que vous...

—Oh! moi, s’empressa de dire le Frère de Saint-Michel, moi, j’ai plus d’une peccadille sur mon âme, comme j’ai plus d’une verrue sur mon corps. Que voulez-vous que j’y fasse, s’il n’a pas plu au bon Dieu de me donner plus de qualités? En fin de compte, la faute en est à lui qui, pouvant m’amender à plaisir, ne s’en occupe nullement... Du reste, vous savez, mon fils Félibien est dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, et, de toute nécessité, je dois travailler pour lui.

—Si c’est afin de gagner de l’argent à votre fils que vous êtes entré dans notre Ordre, vous eussiez mieux fait de demeurer vannier aux bords de la rivière d’Orb.

—Vannier! vannier! s’écria Barnabé presque furieux. Et vous, pourquoi n’êtes-vous pas resté à la verrerie du Bousquet à souffler des bouteilles. Je vois, frère Adon, que si pour moi il faisait trop froid aux bords de la rivière, il faisait trop chaud pour vous devant la bouche du four.

Aux joues blèmes du vieil ermite de Notre-Dame de Nize s’allumèrent de petites flammes rouges, son œil à demi-éteint se ranima, et, levant ses deux bras tremblants vers la porte de la sacristie accédant au chœur:

—Mon Dieu, dit-il, Seigneur mon Dieu, je vous prends à témoin. C’est pour mieux vous aimer, pour mieux aimer mon prochain, que voici bientôt vingt ans j’entrai dans l’Ordre des Frères libres de Saint-François. Dites à ces hommes qui m’accusent, dites-leur, mon Dieu, si jamais je demandai un sou à personne, et si les pauvres du pays ne profitèrent pas toujours des aumônes que m’avaient faites les braves gens...

Sa voix faible expira dans les sanglots.

Les frères Gratien, Agricol, saisis, l’entourèrent et le conduisirent vers son escabelle, qu’il ne retrouvait plus. Enfin, Barnabé, fort embarrassé de son personnage, s’approcha à son tour tout hésitant, tout penaud.

—Ermite de Saint-Michel, lui dit le frère Laborie surmontant son émotion, le brigadier de gendarmerie de Bédarieux, avec qui je causais l’autre jour, m’a avoué que, depuis votre méchante affaire avec M. Cœurdevache, de Saint-Pons, il a les yeux sur vous. M. le curé des Aires a eu beau donner cent francs, on vous surveille, je vous en préviens charitablement. Je vous conseille à l’avenir d’imiter mon exemple: voyagez sans monture et sans besace, ayez tant seulement votre bourdon. Ainsi faisant, on ne vous soupçonnera pas d’en vouloir au bien d’autrui.

Barnabé demeura interdit. Sa face se crispa et soudain devint écarlate. Il n’est pas sûr que ce rustre, entraîné par son tempérament sauvage, n’eût fait un mauvais parti à son confrère de Notre-Dame de Nize, s’il se fût trouvé seul avec lui. Contraint de réprimer les fureurs qui le soulevaient, il ouvrit brusquement la porte de la sacristie et disparut dans la chapelle. Il avait besoin d’éviter les lanières dont les coups lui bleuissaient la peau.

Les frères Agricol et Gratien, «_qui n’étaient pas sans péché_,» redoutant aussi la correction, s’esquivèrent.

«Quels ermites! marmotta frère Adon Laborie, joignant dévotement ses mains où reparurent les grains de son chapelet, quels ermites!»

Moi, je dépouillai ma soutanelle, mon surplis, ma calotte, et, comme une anguille, m’étant coulé entre les flots des assistants, je me sauvai à travers le plateau.

VI

Un bataille de bébés sur «_les pas de la sainte Marie_.»

La campagne, aux alentours de Notre-Dame de Cavimont, apparaissait encombrée de monde. C’était un véritable champ de foire, bariolé de coiffes et de fichus, au milieu desquels des pyramides de chapeaux se trouvaient noyées. De tous les coins s’élevaient des cris, des paroles vives, d’interminables chamaillements.

Tandis que le petit nombre des pèlerins entendait la messe avec dévotion et recueillement, la foule, accourue ici pour se gaver de viandes et de vins, vautrée dans l’herbe, au bord des ruisseaux babillards, ne songeait qu’à découvrir une place commode pour y festiner à l’ombre noire des granits. Quelles contestations, quelles colères, quels bousculements sans pitié! Et, parmi tout ce désordre enragé, les bêtes, effrayées, de braire, de hennir, de se cabrer. Je vis un mulet, oreilles effilées, poil hérissé, queue en panache, passer devant moi rapide comme le vent, et disparaître tout à coup.

Évidemment l’endroit recherché de préférence était la Source ou ses environs immédiats. L’eau chantant sur les cailloux invite doucement à la gaieté; puis quelles délices de boire frais, quand on vient de traverser la plaine sous le soleil! De véritables masses, bruissantes comme des essaims, se précipitaient vers ces parages privilégiés.

J’avais hasardé un pas vers la Source,—peut-être comptais-je y retrouver mes hôtes ailés du matin;—malheureusement, pressé de toutes parts et redoutant d’être entraîné, je dus battre de toutes mes forces en retraite.

Enfin je me retrouvai libre à l’autre extrémité du plateau. C’était l’endroit le plus désert, le plus sauvage du bloc de Cavimont, mais à coup sûr le plus intéressant.

La tradition veut qu’à une époque difficile à préciser,—«_dans les siècles_,» comme disent nos paysans,—la Sainte Vierge, accompagnée de sainte Anne, sa mère, ait fait des apparitions nombreuses sur le rocher de Cavimont. Elle descendait du ciel tout exprès pour convertir la vallée d’Orb, adonnée en ces temps lointains à toutes les débauches, à toutes les impiétés. La trace des pas de «_la sainte Marie_» reste encore visible dans le granit, et c’est une croyance enracinée dans nos montagnes que, pour fortifier un enfant faible, _malingreux_, chétif, il suffit de lui poser les pieds dans ces vestiges sacrés. Du reste, chose singulière et touchante! cette partie du plateau demeure l’objet du respect de tous: c’est le côté de «_la sainte Marie_,» et il est abandonné sans conteste aux mères et aux enfants.

J’arrivai là juste au moment où allait avoir lieu, sur la pierre nue, la promenade pieuse des bébés. Quatre-vingts mères, peut-être cent, de tout âge, de toute condition, les unes habillées de soie, les autres de simple droguet, se tenaient debout, portant chacune un poupon dans ses bras. Quelques-uns de ces pauvres petits, fatigués sans doute par le voyage, pleuraient; la plupart montraient des minois frais, éveillés et se contentaient de regarder avec de grands yeux étonnés.

La cloche de la chapelle sonna le premier coup de l’Elévation. M. Martin, d’Hérépian, parut, une aumônière de velours rouge à la main, et le pèlerinage «_aux pas de la sainte Marie_» commença.

Je ne me souviens pas d’avoir, de ma vie, rien vu de plus gracieux, de plus charmant que toutes ces mignonnes jambettes rebondies de petites filles, de petits garçons, s’entrecroisant sur le granit et cherchant, sous la direction des mères attentives, les trous où il fallait s’arrêter. Parfois il arrivait que trois pieds aux ongles éclatants comme des feuilles de roses se présentaient pour se «_fortifier_» ensemble dans la même trace. Alors, le plus énergique repoussait les deux autres avec indignation, et c’étaient des cris accompagnés de larmes. Combien j’en aperçus de ces beaux yeux d’enfants, limpides tout à l’heure comme l’eau de la Source, brouillés maintenant et battus! Les mères, certes, s’interposaient dans ces combats mutins, mais leurs voix étaient rarement écoutées.

—Méchant! méchant! répétait avec orgueil une jeune femme à son fils récalcitrant et batailleur.

Celui-ci la regardait, souriait, et elle, pour réduire le révolté, lui dévorait les joues de baisers.

M. le curé d’Hérépian n’avait garde d’oublier pourquoi M. Michelin l’avait envoyé, et, tout en racontant les apparitions célestes dans la vallée d’Orb pervertie, de temps à autre il présentait aux pèlerines,—plus souvent aux dames qu’aux simples paysannes,—sa bourse de velours large et béante comme un gouffre. Des sous y tombaient des mains crochues des montagnardes, mais des doigts gantés des citadines s’échappaient des pièces blanches et quelques rares louis. A ces bruits de monnaies, les marmots dressaient l’oreille, puis reprenaient leurs enjambées.

Le prêtre parfois, s’arrachant au récit de la légende, se tournait vers une pauvre femme inquiète et la rassurait sur l’état de son enfant. Il lui racontait des guérisons miraculeuses. Il fallait voir avec quelle avidité la malheureuse mère buvait ses paroles! L’espérance n’était-elle pas déjà une consolation?

—Tenez, madame, dit M. Martin, au moment où la procession enfantine défilait devant moi, il y a quelques années, nous avons eu à Cavimont un enfant de Bédarieux que les médecins avaient abandonné. La Sainte Vierge l’a guéri; mettez votre confiance en elle.

Une subite émotion m’envahit: dans mon enfance maladive, durant trois années, à la fête du printemps, ma mère, me guidant à travers le roc de Cavimont, m’avait fait parcourir un à un «_les pas de la sainte Marie_.» Qui sait si ce n’était pas de moi que voulait parler M. Martin? Le souvenir de ma mère m’emplit l’âme, et, comme quelqu’un qui a peur, je pris mes jambes à mon cou.

* * * * *

Me heurtant les coudes à chaque seconde, j’eus envie d’en finir une fois pour toutes avec la multitude des pèlerins, et, en attendant Barnabé qui me rejoindrait après la messe, de me réfugier à l’ermitage. D’ailleurs, dans la basse-cour dépeuplée, ne trouverais-je pas Baptiste paissant les herbes poussées çà et là le long des murs? Il devait bien s’ennuyer tout seul, ce mien ami!

Je posais la main sur le loquet de la masure décrépite de Cavimont, quand je m’entendis appeler. Je me retournai surpris. Dieu! c’était Simonnet Garidel. Son visage épanoui rayonnait comme un soleil. Pensez donc, il avait Juliette Combal à son bras!

—Eh bien! il paraît que vous faites des vôtres déjà! leur dis-je. Vous allez vite en besogne vraiment... Et vos parents, où les avez-vous laissés?

—Mon père est par là, fit Simonnet, étendant son bras dans la direction de la Source.

—Le mien aussi, se hâta d’ajouter Liette.

—Et la messe?

—Nous sommes sortis de l’église pour aller visiter sainte Anne la Marieuse, me répondit le jeune Garidel.

Puis, d’un ton plus bas, presque mystérieux:

—Tu sais bien, c’est au moment de la Communion que les personnes dans notre position vont la voir.

—Bien! bien! m’écriai-je, vous n’avez qu’une idée en tête, vous autres, celle de vous marier. Bon Dieu! mariez-vous. Cela m’est bien égal.

Et, d’une secousse, j’ouvris la porte de l’ermitage.

—Alors, tu ne veux pas venir prier sainte Anne pour nous?

C’était la petite voix de Liette, la voix flûtée d’un oiseau, qui avait prononcé ces paroles.

Je regardai la jeune fille. Elle baissa son front tout rougissant.

—Donc un _Pater_ de moi à sainte Anne la Marieuse te ferait plaisir, Liette?

—Oui, soupira-t-elle.

—Tu crois qu’au ciel on écoute mes prières?

—N’es-tu pas le neveu de M. le curé des Aires, un véritable saint?

L’argument me parut irrésistible. Puisque j’étais le neveu de mon oncle, je devais me montrer bon prince. Je refermai l’ermitage, et, Liette lui tenant déjà le bras gauche, je pris le bras droit de Simonnet.

La légende citée plus haut rapporte que, tandis que «_la sainte Marie_» se promenait sur les granits, sainte Anne l’attendait à quelque distance, «_en récitant son chapelet tranquillement_.» On connaît la pierre sur laquelle elle s’assit, et cette pierre, conservée dans l’étroit sanctuaire édifié en l’honneur de la sainte, accomplit tous les ans de nombreux prodiges. Non-seulement elle a la vertu singulière de redresser les membres déviés qui la touchent, de guérir «_de tous maux et maladies_» les dévots qui la baisent pieusement; mais elle possède par-dessus tout le privilége incomparable de faire aboutir les mariages les plus hérissés d’obstacles, les plus invraisemblables, les plus empêtrés. Pourvu que «_les deux amis_» posent en même temps leurs lèvres sur la paroi du bloc miraculeux, qu’ils récitent cinq _Pater_ et cinq _Ave_, laissent une aumône «_pour l’entretien du culte_,» ils verront toutes les difficultés s’évanouir et leur mariage se réaliser dans un temps prochain. Pourquoi sainte Anne, qui elle-même était mariée à saint Joachim, ne se serait-elle pas faite la protectrice, la zélatrice du mariage? De là, en toute l’étendue des Cévennes méridionales, son nom de sainte Anne la Marieuse.