Barnabé

Part 10

Chapter 103,858 wordsPublic domain

—Comment, mon garçon, lui dit-il, riant de son plus gros rire, tu commences à battre de l’aile, parce que je te chatouille un peu le cœur avec ma chanson? Elle est fort belle ma chanson, je ne vas pas contre; mais Dieu me sauve! c’est la première fois que j’assiste à pareille fête de voir les galants se trouver mal à Saint-Michel... En voilà un triomphe dont on parlera dans le pays! Et Braguibus, aussi sot qu’un panier sans anse, qui me barbouillait comme ça que mes romancines de ce jour ne valent pas celles du temps jadis. Les vers, c’est comme le vin: tant plus c’est vieux, tant plus c’est bon... Au fait, si, pour te remonter l’estomac, on essayait une bouteille du bon coin?

—Merci, Frère, murmura le jeune homme d’une voix qui se raffermissait.

L’ermite ne l’entendit point: il descendait quatre à quatre l’escalier de la cave, hurlant à tue-tête et sans penser à mal, le pauvre homme:

«_Adieu, fillette_ _Si jolie_, _Je pars, puisque tu ne me veux pas; Je ne retournerai plus au village, Et si ton œil voit mon visage, Ce sera la nuit, quand tu songeras._»

Il reparut juste comme le dernier mot du verset tombait de ses lèvres.

—Eh bien! Braguibus, tu n’as pas encore rincé les verres? dit-il. As-tu peur que l’eau de ma cruche ne te salisse les mains, par exemple! Hardi donc, l’endormi!

Simonnet but le premier, puis Barnabé, puis Braguibus, puis moi, malgré que j’en eusse.

On s’était attablé dans le rond lumineux que formait le _carel_ accroché au rebord de la cheminée.

—C’est du vin de Faugères, dit l’ermite. Oh! pour fameux, il est fameux... Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël, un vrai moucheron de cave, ce Frère, s’y oublierait jusqu’à la vie éternelle... Quand on pense pourtant que ce vin, qui prend des couleurs si plaisantes dans mon verre, qui est doux au gosier comme le velours et chaud aux intérieurs du corps comme les braises du four communal, ça vient dans un terrain aussi empierré que la grave de la rivière d’Orb! Il faut croire que la pierre de ce pays renferme de bons sucs tout de même. Je l’ai quêté il y a huit ans viennent les vendanges, et mon palais m’annonce qu’il ne s’est pas mal comporté depuis ce temps ancien.

Vivement il atteignit une seconde bouteille.

—Toutes les fois que je donne dans les chansons, il me vient une soif qui m’étrangle... Allons, Simonnet, encore un coup, mon garçon.

—J’en ai assez, fit celui-ci retirant son verre.

—Songe qu’il faut que je te remette droit sur tes quilles.

—Ma faiblesse est passée.

—De la faiblesse à ton âge, Jésus-Seigneur! Ce n’est pas moi qui avais des faiblesses, quand mon temps était de courir après les cotillons... Mais expliquons-nous, puisque aussi bien nous causons, les coudes sur la table et la bouteille sous les yeux: tu l’aimes donc bien cette Juliette Combal?

Simonnet nous regarda tous avec des yeux un peu troublés.

—Moi, dit-il enfin, je fus toujours fort contre la terre, et, dans notre contrée, je ne crois pas que l’on découvre un homme plus déterminé, plus entendu à toutes les besognes des champs. Mais, de tant loin qu’il me souvienne, pour de la force, je n’en eus jamais aucune contre les femmes. Tenez! vous connaissez le père Garidel, il est rude semblablement à l’écorce du rouvre et aussi vif que le feu de bruyères; eh bien! dans mon enfance, il avait beau crier, menacer, s’encolérer contre moi à en devenir rouge comme un coquelicot des blés, je m’en souciais autant que s’il eût chanté; tandis que si ma mère, la bonne défunte Garidelle, levait tant seulement un doigt, je me rendais tout de suite à merci et sans trouver un mot à répliquer. Les pantalons ne m’effrayèrent de la vie, mais les jupons!... C’est comme ça.

Barnabé eut un éclat de rire qui fit trembler l’ermitage. Il s’administra une rasade de faugères.

—A présent, vous devez comprendre si Liette Combal me fait peur, reprit le jeune homme. Mon Dieu! tant que nous fûmes petits, nos maisons étant amies d’ancienneté, nous jouions sur la place du village comme agneaux et cabris ont coutume de s’ébattre dans les champs. Mais un jour, Liette devint honteuse de nos jeux, moi tout aussi honteux qu’elle, et, depuis ce jour-là, nous nous sommes aimés... Ah! si la Combale pense que mon cœur, quand il s’est rempli de sa fille, reluquait les richesses qui reviendront un jour à Liette, comme la Combale se trompe joliment! Que voulez-vous? pour cette vieille, maîtresse de son mari, des gens et des bêtes de sa maison, il n’y a au monde que de l’argent, et, encore que Liette en tienne pour moi, l’avaricieuse mère ne lui permettra aucunement de m’épouser, moi n’ayant pas assez d’écus dans mon sac... Oh! les écus! les écus d’enfer!...

—C’est bon, c’est très bon, les écus! interjeta l’ermite.

—Vous savez dorénavant le fort et le faible de ce qu’il en est de moi, continua Simonnet d’une voix dolente. Hélas! ainsi que le dit votre chanson, Frère, il ne me reste qu’à m’en aller ou à mourir. M’en aller, mourir, tout cela c’est la même chose, car je le sens, une fois les talons tournés aux Aires, je marcherai tant que je trouverai terre sous mes pas et ne reparaîtrai plus au pays.

Il s’attendrit à ces derniers mots. Des larmes, que ses paupières gonflées ne retenaient qu’avec peine, roulèrent, rondes, brillantes, pressées, le long de ses joues. Braguibus, d’un geste rapide, décrocha son fifre du bouton où il dormait paisiblement, et sonna tout d’un coup le motif de la chanson.

Barnabé, à cet hallali, dressa l’oreille; puis, se campant debout, chanta le cinquième et dernier couplet.

«_Oui, oui, fillette_ _Si jolie_, _Mon amour n’est pas étouffé: Quand, je serai mort, je reviendrai encore Dans ta maison faire ténèbres, Pour t’offrir mon cœur éteint_.»

[Pour ceux de nos lecteurs qui entendraient le patois languedocien, un des nombreux dérivés de la vieille langue romane, nous croyons devoir reproduire ici le texte même de la chanson de Barnabé:

_Digos, filletto_ _Tan poulidetto_, _Quan portos toun rouché bantal, Per dé qué, coumo uno paourugo Qué d’amour crento la bélugo, T’amaga toujours din l’oustal?_

_Sourtis, filletto_ _Tan poulidetto_, _Oubris la porto ambé ta man, Mastro mé toun froun qué rayonno, Tous éls,—dous luns,—é la courouno De toun pel loun jusqu’à déman._

_Moun Diou, filletto_ _Tan poulidetto_, _Dé yeou n’auras dounc pas piétat? Tu m’aïmos pas, é yeou mourissi; Mais léou finiro moun supplici: Sioï al clot par maï dé mitat._

_Adiou, filletto_ _Tan poulidetto_, _Partici, dounc qué mé bos pas, Tournaraï pas pus al bilaché, E sé toun él béï moun bisaché Sero la neï, quan souncharas._

_Oï, oï, filletto_ _Tan poulidetto_, _Moun amour n’es pas estouffat: Quan seraï mort, bandraï encoro Din toun oustal faïré tantaro, Per t’ouffri moun cur attudat._ ]

Simonnet Garidel, tout à sa douleur, ne hasarda pas une observation. Il se contenta de prendre les mains de Barnabé, de Braguibus dans les siennes et de les y presser en sanglotant. Pour moi, il me revint ma part dans cette distribution affectueuse: l’amoureux m’apercevant à son côté et ne sachant peut-être trop ce qu’il faisait, m’embrassa. Comme je me trouvais le plus jeune de la bande, je me figurai que ce baiser était à l’adresse de Juliette Combal. Je le reçus avec plaisir.

—Te voilà content de nous, j’espère? dit Barnabé.

Cette interrogation à double tranchant fut comprise de Simonnet. Trop bouleversé encore pour parler, il voulut néanmoins marquer sans retard sa satisfaction au Frère et au musicien. Il glissa donc ses doigts dans la poche droite de son gilet; de gros écus y cliquetèrent bruyamment. Barnabé reçut un coup, ses yeux s’allumèrent de convoitise. Quant à Braguibus, bien qu’ému dans le fond tout autant que son complice, je dois déclarer qu’il ne perdit rien de la dignité de son attitude. Le jeune homme, rendu prodigue par son cœur entr’ouvert, déposa jusqu’à six pièces sur la table.

—Trente francs! s’écria le Frère couvant du regard les écus.

—Quinze francs pour chacun de vous... Ah! si vous conduisiez les choses à ce point que j’épousasse Liette!... ajouta-t-il avec un soupir.

—Tu l’épouseras, ou j’y perdrai mon fifre! dit Braguibus, dont les doigts osseux agrippèrent lestement trois rondelles d’argent.

—Moi, j’y perdrai mon ermitage! s’écria Barnabé... Au fait, mon garçon, tu vas, dans ton amitié pour Juliette Combal, comme un aveugle va dans les chemins de la montagne, cognant ses sabots, sa tête à toutes les roches et à tous les troncs. Pour les sabots, passe encore, mais pour la tête!... Ayant traversé dans les temps le sentier où tu marches, je suis plus capable qu’un autre de te servir de lumière et de guide, et je t’en servirai, dussé-je y laisser ma soutane et mon bourdon... C’est vérité, je n’ai pas complétement réussi auprès de notre maire. Cependant je dois t’avouer qu’à mes raisonnements plus d’une fois il a secoué les oreilles comme quelqu’un qui ne dit pas non. Sa femme, à l’avenir, ne le fera pas marcher à sa volonté. Ce qui donne grosse voix à la Combale en sa maison, c’est uniquement qu’elle porta le bien, et que Combal entra dans le mariage à peu près comme il était entré dans ce monde, nu, sans besace et sans bâton. Son beau coup, quand il eut idée de se mettre en ménage, m’a servi à lui faire comprendre que toi, aujourd’hui, tu te trouves vis-à-vis de sa fille dans une meilleure posture, puisque tu possèdes plus de vingt mille francs, qu’il ne se trouva lui-même vis-à-vis de sa femme, ne possédant ni un châtaignier sur la montagne ni un sou vaillant dans le gousset. Pas un mot n’est sorti de sa bouche à telles ouvertures, et il est demeuré silencieux comme un terme au bout d’un champ. Mais laisse faire, il ne te méprise point et il pense à toi, j’en suis sûr.

Barnabé, dont la voix s’était assombrie, s’arrêta court. Il saisit hâtivement une troisième bouteille de faugères, et, avant qu’on pût l’en empêcher, emplit nos quatre verres jusqu’aux bords. Il vida le sien d’un trait.

—Je hausse bien le coude, n’est-il pas vrai? fit-il riant. Que voulez-vous? c’est de naissance. Oh! puis le chant, ça vous altère tout le corps...

Il regarda Simonnet.

—Toi, lui dit-il, apprends au plus vite la chanson par cœur. Le neveu de M. le curé, qui écrit mieux que le maître d’école et ne demande rien pour sa peine, l’a couchée tout entière là-dessus.

Il lui tendit un papier plié en quatre.

Il reprit:

—Dans deux jours, tu peux savoir ton affaire, et, samedi soir, avec Braguibus, vous donnerez la première aubade à Juliette. La petite entendra tout de son lit, n’aie crainte, et mes rimes, lui gonflant le cœur, lui apporteront force et courage. Tu n’es pas un garçon trop mal partagé du côté de la voix. Au demeurant, si des chats te venaient à la gorge, Braguibus laisserait un moment la musique et entreprendrait les paroles avec toi.

—J’ai bien peur de ne pouvoir trouver en mon gosier ni les mots ni les sons, murmura Simonnet.

—A la fin des fins, tu me ferais perdre le bon sens, toi, avec toutes tes vergognes! s’écria l’ermite véritablement impatienté. A-t-on jamais vu pareil _Nicodème_! Moi, en mon temps, quand j’essayai de tourner prunelles vers la mère de Félibien, elle en fut comme épouvantée et s’encourut vitement parmi les oseraies de l’Orb. Mais je l’eus bientôt rattrapée, et j’aurais bien voulu voir que quelqu’un se fût mêlé de nous déprendre. Quelle époque! la rivière coulait fraîche à deux pas, l’herbe poussait épaisse sous les aulnes, et le soleil, qui embrasait tout Caroux, paraissait grand comme cinquante roues de moulin ensemble. Crois-tu que je baissais le front à cette fête de nature! Je le portais haut, bien au contraire, et allais dans les chemins de chez nous, où, malgré la nuit tombante, brillaient pour mes yeux trente-six chandelles, plus content que je n’irai jamais dans les chemins du paradis sur les pas de Notre-Seigneur... Ah ça! mais le monde va donc finir que les jeunes gens, sans séve et sans courage, fléchissent devant les femmes pareillement à des amarines sur les genoux du vannier! Veux-tu la vérité de ma bouche, Simonnet Garidel? Tu crois aimer Juliette Combal, mais dans le fond, puisque tu n’oses rien lui dire, rien lui faire, c’est que tu ne l’aimes point. Voilà ton paquet.

—Je ne l’aime point!

Ces cinq mots ne furent qu’un cri. Le jeune homme s’était mis debout, comme piqué par un aiguillon qui l’eût atteint au cœur. Je ne sais quelle flamme subite avait envahi son visage, mais il était devenu écarlate. Ses yeux, jusque-là mornes, sans expression, pétillaient de vie, et ses cheveux, secoués par une tempête intérieure, se tenaient droit sur son front. J’eus peur.

—A la bonne heure! je retrouve enfin un homme! lui dit Barnabé, lequel, effrayé peut-être aussi de cette explosion inattendue, avait brusquement quitté sa place et caressait de tapettes amicales les épaules de Simonnet... A présent, que vas-tu faire, mon fillot? lui demanda-t-il d’une voix plus douce qu’on ne devait s’y attendre après tant de verres de faugères.

—Tout! répondit-il.

—Tout, excepté des sottises, je pense, intervint Braguibus.

—Je préfère encore m’adonner aux dernières sottises que de perdre Liette et puis mourir.

L’ermite et le musicien se regardèrent stupéfiés. A force d’exciter la bête, ils lui avaient mis le mors aux dents, et maintenant, ils redoutaient de ne pouvoir plus l’arrêter.

Le Frère, dont de trop fréquentes libations avaient allumé le cerveau et qui venait de tituber en faisant quatre pas vers Simonnet, se tenait maintenant ferme sur ses jambes, totalement dégrisé. Il se tourna soudain vers moi.

—Pétiot, me dit-il, la nuit est avancée; gagne ton lit et dors-y les poings fermés. Moi, j’ai affaire du côté de Cavimont pour nettoyer l’ermitage. Attends-moi tranquillement.

Il prit un bras à Simonnet et l’entraîna vers la porte. Braguibus eut un saut de carpe.

Ils disparurent dans les ténèbres.

* * * * *

Transi d’épouvante, le gosier trop serré pour en faire jaillir un cri, je courus vers mon lit, où je m’étendis tout habillé. Je grelottais; des gouttes de sueur froide me dégouttaient du front... Seul!...

J’ignore comment et à quelle heure je m’endormis.

V

Les yeux de Juliette Combal, deux pervenches sur une tasse de lait.

Quand je m’éveillai, il faisait plein jour. Une chose m’étonna, me saisit: l’écrasant silence qui m’enveloppait. Aux branches des châtaigniers qui poussaient leurs jets verdoyants jusqu’à ma fenêtre, les oiseaux, dont le bruyant ramage m’avait été si doux les matins précédents, se taisaient. Je penchai la tête, anxieux, et ne vis pas voltiger une linotte dans la feuillée toute neuve. Qui sait? peut-être était-il bien tard. Je bondis à bas de mon lit. Alors seulement je m’aperçus que j’étais habillé, et le souvenir des scènes de la dernière nuit me traversa le cerveau.

«Qu’avait-on fait de Simonnet? Barnabé était-il revenu de Notre-Dame de Cavimont?»

Je courus à la cuisine. Personne. J’ouvris la porte de l’ermitage. Le plateau s’étendait désert devant moi. Je le parcourus dans tous les sens, espérant encore découvrir le Frère assis en quelque coin, parmi les plantes et les granits. Hélas! pas de Barnabé. Au milieu de la grande allée du verger, j’aperçus ma cage commencée et les brins d’osier traînant sur le sol.

Mon isolement m’effraya, et, tout frissonnant de malaise, je repris le chemin de la maison.

Ne sachant à quoi employer mon temps, en attendant l’ermite, je me mis à laver à l’eau de la cruche, ainsi que Braguibus l’avait fait la vieille, les verres laissés sales sur la table; je serrai même les bouteilles vides sur une étagère du placard; puis, saisissant un balai de genêt, je balayai la vaste pièce; puis, avec un torchon, j’enlevai la poussière qui blanchissait le modeste mobilier de Barnabé; puis...

Je me livrais à ces besognes peu coutumières, pénétré de je ne sais quelle joie enfantine et inquiète. Évidemment il y avait de la fièvre en mon état. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être redoutais-je, quand tout à l’heure le Frère allait reparaître, d’apprendre quelque nouvelle funeste; car dans l’exaltation où je l’avais vu, il me paraissait impossible que Simonnet Garidel n’eût pas commis quelque mauvais coup. Peut-être avais-je peur seulement, et cherchais-je, par cette activité factice, à échapper au sentiment d’une solitude qui m’accablait.

Harassé de fatigue, je m’assis enfin...

Et Barnabé qui ne revenait pas..... A quel travail allais-je vaquer maintenant? Si, plantant là l’ermitage, je descendais vers les Aires? Quelques jours avant, n’avais-je pas tenté de m’enfuir? Chose incroyable! je n’osai pas mettre un pied hors du logis.

Ah! si je mangeais, les heures passeraient plus vite. J’ouvris la huche, et en retirai un pain entamé. Je pris un des verres que j’avais lavés, puis le remplis d’eau goutte à goutte. Mon regard s’amusa un long moment aux dessins bizarres que le vernis rouge étalait au ventre dodu de la cruche. C’était bien drôle, et je ris, encore que je n’en eusse pas envie.

Je tirai de ma poche le chocolat de mon oncle; j’en comptai les billes. Comme j’avais été gourmand! il ne m’en restait que deux. Décidément je les croquai.

Je terminais ce déjeuner délicieux, quand un bruit de pas retentit au fond de la cuisine, sous les arceaux. O bonheur! c’était Baptiste.

Un moment après, sans m’expliquer encore aujourd’hui où tout à coup j’avais puisé tant de courage, j’enfourchais l’âne de l’ermite et le guidais vers l’escalier de granit qui forme une déchirure au plateau.

* * * * *

Il y a je ne sais quel charme indéfinissable, au mois d’avril, quand le soleil de l’année nouvelle est encore jeune, à s’égarer, soit à pied, soit hissé sur une monture, à travers nos immenses châtaigneraies cévenoles. Les grands arbres qui, hier encore, levaient vers le ciel leurs mille bras de spectres maigres et noirs, montrent des troncs où la mousse desséchée reverdit et des branches au bout desquelles, se dégageant doucement de leurs bourgeons abreuvés de séve, pointent de frêles rameaux. Des panaches gommeux, collés fraternellement les uns aux autres, se séparent et se déplient avec lenteur sous les baisers du dieu reconquis. A cette heure mystérieuse où la vie renaît aux entrailles émues de la nature, où la création perpétuelle, un moment entravée par l’hiver, recommence pour ainsi dire, vous surprenez la feuille du châtaignier, cette feuille robuste, cartilagineuse, aux filaments presque indestructibles, qui bientôt défiera les ardeurs torrides de juillet, aussi tendre, aussi délicate que l’herbe menue des prairies. Au lieu de cette nuance de vert sombre qui sied aux fortes essences, les seules chez lesquelles éclatent les richesses des couches profondes du sol, maintenant, c’est un vert indécis, transparent, quelque chose de blanchâtre et de laiteux. Le lait de la grande nourrice monte, en effet, aux lèvres de tous les êtres, et les inonde à plaisir.

Quand, juché sur Baptiste, lequel reniflait bruyamment, je pénétrai dans la châtaigneraie qui enceint l’ermitage de Saint-Michel d’une splendide ceinture de troncs centenaires, le silence y était imposant, presque religieux. Pas un chant, pas un cri, pas un bruit d’ailes. Il était deux heures environ, et les oiseaux, après avoir folâtré le matin dans les branchages assouplis par la première feuillaison printanière, autour de la fontaine d’eau pure de la chapelle, parmi les herbes en fleurs des rigoles, demeuraient sans voix et ne bougeaient plus. Où étaient-ils? Je pensai aux pauvres familles dont nous avions détruit la couvée, et je me demandai si les pères et les mères n’avaient pas quitté le pays à jamais...

Je descendais donc mélancoliquement le sentier, laissant errer ma bête à l’aventure, les yeux attachés aux branches entrelacées pour y découvrir une linotte, un bruant, un chardonneret, quand, du bouquet d’yeuses sous lequel j’avais rencontré l’ermite le jour de mon arrivée à Saint-Michel, un piaulement timide s’échappa. J’arrêtai Baptiste. C’était un loriot! Oh! quelle voix fraîche, sonore, retentissante, et comme elle se prolongeait sous les hautes arcades à perte de vue des châtaigniers! Pauvre loriot! je l’écoutai jusqu’à la fin; mais sa chansonnette, si vive, si joyeuse d’ordinaire, me semblait déborder de notes plaintives. Qui sait si cette adorable bestiole ne pleurait pas, elle aussi, quelqu’un de ses enfants?

Baptiste, dont mon talon frôla le poil sensible, poursuivit sa marche vagabonde. Il allait hors des voies frayées, tantôt faisant une halte et me tirant la bride de son col tendu pour saisir les surgeons tendres des églantiers, tantôt trottinant en haut, en bas, à droite, à gauche, à sa fantaisie.

Moi, maintenant, bien que ravi et de ma bête et de ma promenade, je réfléchissais à ma situation et me demandais sérieusement si je retournerais à Saint-Michel. Il était bien évident que ni mon oncle ni Marianne ne connaissaient à fond Barnabé Lavérune, car ils se fussent bien gardés de me confier à lui. L’on disait que Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël, buvait à se griser comme un tourde qui a pris son saoul dans les vignes; et lui donc, Barnabé? et lui? Quel exemple il venait de me donner! Quand mon oncle reviendrait et qu’il apprendrait de ma bouche en quel état nous étions, le jour du noël en vingt-cinq couplets!... Mais oserais-je lui raconter cela? La réputation du Frère de Saint-Michel était des meilleures dans le pays. Du reste, depuis qu’il avait donné quelques soins à mon oncle, tout le monde, à la cure, se montrait si faible pour Barnabé!

Comme s’il eût deviné les intimes obsessions de mon esprit, Baptiste, ayant gravi la montée raide de Margal, la dégringola tout à coup et s’échappa comme affolé vers les Aires.

Certainement, sans que je l’eusse prévenu de mes intentions, l’âne,—quel dommage que l’ermite possédât une bête pareille, elle aurait dû appartenir à un curé!—l’âne me déposerait à la porte de M. Anselme Benoît.

Baptiste ne modifiait pas son allure et descendait le sentier gazonné qui serpente le long du ruisseau tapageur de Lavernière. Déjà les oseraies, les saulées, ressources d’un hameau où chacun se livre au commerce de la vannerie, devenaient plus rares, et les maisonnettes des Aires apparaissaient derrière les ramures cotonneuses des bouleaux.

«Si Baptiste frappe à la porte de M. Anselme Benoît, me dis-je, heureux de laisser à l’âne, si intelligent, la responsabilité et l’audace d’une décision, s’il frappe à la porte de M. Anselme Benoît, j’entre et je reste.»

* * * * *

Cependant, nous touchions à l’endroit où le ruisseau offre un gué praticable à toutes les époques de l’année. Mais, à ma grande surprise, Baptiste s’arrêta court.

—Allons donc, lui dis-je, allons donc!

Il ne bougea pas.

Au même instant, un clapotage bruyant eut lieu dans le ruisseau de Lavernière. Je regardai. Une mule à pompons rouges traversait le courant au galop. Malgré l’eau qu’elle soulevait autour d’elle comme un tourbillon, je la reconnus: c’était la mule de M. Anselme Benoît. Elle portait son maître solidement établi sur les étriers, puis, en croupe, une dame, que je trouvai fort belle, ma foi, et habillée tout à fait à la façon des dames de Bédarieux. Robe de soie, bottines de cuir vernis, gants, chapeau à fleurs et à rubans couleur de feu. Je ne pus m’empêcher de penser à Venceslas Labinowski se promenant, à Béziers, devant la statue de Paul Riquet, avec Catherine, et d’autant plus que M. Anselme Benoît fit une grimace et ne parut pas enchanté de me voir.

—Où vas-tu donc, petit? me demanda-t-il d’un air rude.

—Je ne vais nulle part, je me promène avec Baptiste.

—Es-tu sage, au moins?

—Oh! oui, monsieur Anselme Benoît.

—Tu diras à Barnabé que je m’absente pour quelques jours. Si des malades me réclament, qu’il retienne leurs noms: je les visiterai à mon retour.

Il serra le flanc de sa monture, qui partit oreilles dressées vers la grande route du Poujol.

J’étais consterné.