Barnabé

Part 1

Chapter 13,540 wordsPublic domain

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.

BARNABÉ

OUVRAGES

DE

_FERDINAND FABRE_.

LES COURBEZON 1 vol. (ouvrage couronné par l’Académie française.)

JULIEN SAVIGNAC 1 vol.

MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE 1 vol.

LE CHEVRIER 1 vol.

L’ABBÉ TIGRANE 1 vol.

LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE 1 vol.

—— —— —LE CARMEL DE VAUGIRARD 1 vol.

BARNABÉ 1 vol.

BARNABÉ

PAR

FERDINAND FABRE

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

_Libraire de la Société des Gens de Lettres_

PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1875

Tous droits réservés.

_Je dédie ce livre_ _à_ _HECTOR MALOT,_ _Comme un témoignage de mon amitié._

_FERDINAND FABRE._

_Septembre 1874._

TABLE DES MATIÈRES.

Page

PRÉAMBULE 1

LIVRE PREMIER——_LA COMÉDIE_

I. 7

II. 16

III. 29

IV. 40

V. 50

VI. 60

VII. 69

VIII. 80

IX. 93

X. 104

LIVRE DEUXIÈME—_L’IDYLLE_

I. 117

II. 129

III. 144

IV. 156

V. 171

VI. 185

VII. 197

VIII. 209

IX. 222

X. 233

LIVRE TROISIÈME—_LE DRAME_

I. 249

II. 262

III. 274

IV. 286

V. 301

VI. 316

VII. 330

VIII. 343

IX. 358

X. 377

CONCLUSION 399

BARNABÉ

_PRÉAMBULE_

...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de nos contrées, va perdre singulièrement!

Mon Dieu, je sais bien que les _Frères libres de Saint-François_, comme aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes voisines sortir du cabaret de la _Grappe-d’Or_ en titubant, en se bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des chemins...

Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller «_dodelinant de la tête et marmottant de la bouche_,» ne scandalisaient en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses, pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces faiblesses les ont perdus.

Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si charmantes?

En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants avec les chasseurs!

Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme «_gai et bien délibéré_.» Les curés exigeaient bien du candidat certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion, qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était impitoyablement rejeté.

«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,» dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de Saint-Michel.

* * * * *

Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites cévenols.

_La Confrérie des Frères libres de Saint-François_, qui vient de disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.

Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon, les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.

Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de _Frères libres de Saint-François_.

Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel, veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans, recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.

A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.

Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer la messe, au jour marqué des processions.

Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou de Notre-Dame de Cavimont.

Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.

En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et finirent par fermer les yeux.

C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse, que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.

Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit. L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement de la compromettre et de la déshonorer.

LIVRE PREMIER

_LA COMÉDIE_

I

M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.

Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals, Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de l’énorme chapelet.

—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!

Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon nom.

—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.

Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père, un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...

J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg Saint-Louis.

—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils passaient et battant joyeusement des mains.

Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore chassé la naïveté.

—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.

En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites, qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses, et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à la _comédie_.

Ah! la comédie!...

Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose, s’appelait la comédie. Une représentation de _Sainte Geneviève de Brabant ou l’Innocence reconnue_, dans un vaste hangar de la rue du Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de la grande rue, comédie, toujours comédie!

A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule! Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi, soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.

Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski, frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi. Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf; sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs, manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait. Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la bride de Baptiste à la main. Le brave homme!

Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.

Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me cherchait par toute la ville!

Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.

Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831; s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier, lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de Cavimont...

J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de première nécessité.

* * * * *

Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier, le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre.

M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis, quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché, noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.

—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!

Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.

Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal, maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier, dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah! j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...

On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles, je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis l’oreille. Plus rien...

Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.

On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.

Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma respiration.

—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère Barnabé de sa voix de basse profonde.

—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.

—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un sacrilége!

Ils s’éloignèrent.

II

Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.

Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.

Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais, après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.

La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde. Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.