Part 1
JAMES-OLIVER CURWOOD
BARI CHIEN-LOUP
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET
PARIS LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXV
LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE
ROMANS D’AVENTURES
J.-O. Curwood.--Kazan 7 50 -- Le Piège d’Or 7 50 -- Les Chasseurs de Loups 6 50 -- Les Cœurs les plus farouches 5 50 -- Bari, chien-loup (nouv. édit.) 7 50 -- Le Grizzly 6 50 Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50 -- La Peste écarlate 7 50 -- Le Talon de fer 7 » -- Croc-Blanc 6 50 -- Jerry dans l’île 6 » -- Le Fils du Loup 7 » -- Martin Eden 7 50 Maurice Renard.--Le Singe 7 50 -- Suite fantastique 6 » -- Le Péril bleu 6 50 -- Le Voyage immobile 6 50 -- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 » Cyril Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 » Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 » Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 » Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 » -- Le Chant de l’Équipage 6 » H.-H Ewers.--Mandragore 6 50
Tous droits de reproduction en langue française réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
BARI, CHIEN-LOUP
CHAPITRE PREMIER
LE GRAND INCONNU
Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan, le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais _vu_ avant l’arrivée des yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer, quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres, avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque Kazan entrait.
Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan, son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle, mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue. La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan, de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs singulières aventures dans la vaste solitude canadienne; elle ne pouvait qu’en faire un fils de Kazan.
Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de solitude, de contentement et d’immense désir. «Tout va bien maintenant», disait-elle à Kazan; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer répondit par un son grave du fond de sa gorge.
Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas, chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan.
Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il avait découvert son père.
* * * * *
Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles; il se serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère, quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de son compagnon.
Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte, avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le bois mort s’éteignit rapidement au loin.
Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la vaste aventure et il s’y lança courageusement.
* * * * *
Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres. Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant. Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui--un rayon de soleil--et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil et un bizarre _whout, whout, whout_ qui ne ressemblait nullement à aucun des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche, tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses quatre pieds tremblants, tout ébloui.
Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan, contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette caractéristique du chien allait être une particularité de Bari. Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur son derrière.
Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise: «Hé bien, nous avons enfin emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein?»
Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le monde.
CHAPITRE II
LE PREMIER COMBAT
Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout, sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où, autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces Mohicans de la solitude.
Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts, inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour chasser.
Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait, lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas. Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme un petit marteau. Il _sentit_ dans ces cris la proximité de l’une des tragédies toujours présentes de la solitude: la mort. Il la sentit de nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se débattait encore contre la mort.
Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer. Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés; ses yeux révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants qu’exhalait le corps tiède et il «groulait» et tiraillait, tant qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et à «grouler» jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin.
Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le nom de _Kusketa Mukekun_, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup. Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise; étroites, courtes, pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se tourne du côté vers lequel il regarde effectivement.
Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup. Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le fait qu’au profond du cœur--et dans son âme--si nous concédons qu’il avait en une--Bari était _un chien_. Tusoo aurait par ailleurs motivé son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois, travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé à dépecer bien des lapins morts ou mourants; il croyait, s’il avait la moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux. Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt profonde.
Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure. Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre, ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres mouvements.
Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre.
Papayouchisiou, «le jeune hibou», n’était pas un tiers aussi grand que Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari: «Fais usage de tes jambes et cours!» Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu dire à Papayouchisiou: «Ah! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole!»
Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença.
Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en lui; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements féroces sortirent de sa gorge.
Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors; au lieu de cela, il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou, farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes de son adversaire.
Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise. Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond, il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari.