Part 7
Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche, elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua, elle avança, répétant toujours:
--Jacques! Jacques!
Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à la suivre.
Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.
Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:
--Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine... C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!... Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?... Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre angoisse?...
--Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême effort.
Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant, la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.
--Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.
--C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.
Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la sentinelle et gagner la rase campagne:
--Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...
--Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela en cheminant au pas.
Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.
Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.
Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride et lui asséna un coup de cravache.
Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut machinalement accepté.
Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait d'assister.
Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en voyant dans la glace l'altération de ses traits.
A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.
Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.
Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses caresses, mais même à son regard...
Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.
Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire, dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit un revolver qu'elle chargea.
En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.
Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui opposer aucune résistance.
Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.
Nulle réponse.
Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme l'entendit s'éloigner.
Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la figure stupéfaite et irritée du baron.
Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se taisait, c'était de crainte d'en trop dire.
--Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?
Puis apercevant le revolver:
--Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?
--Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.
--Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?... Mais tout...
--Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un assassin!
--Qu'osez-vous dire?
--Que je vous ordonne de quitter cette chambre!
--Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez perdu la raison!
--Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à votre juste valeur...
--Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette arme.
Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il semblait espérer de désarmer la jeune femme.
--Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me faites horreur.
--Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?
--Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.
--Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?
--Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet, je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot! Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»
Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée par la colère.
III
La position du baron Pottemain était embarrassante.
Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu que le problème de cette métamorphose à résoudre.
Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une journée orageuse et énervante?
Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à descendre?
Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement, s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât clairement.
Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.
Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.
Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété l'excès par l'excès de la folie même.
Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se trouvait encore le revolver.
Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte, la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son œil lança des éclairs.
Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:
--Elle est bien décidément folle!
Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:
--Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!
--C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps attendre... Vous allez être édifié...
--Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton où vibrait la volonté et où éclatait, malgré lui, l'impatience, vous conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...
--Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait jamais dû se produire!
--Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?
--A merveille!
--J'attends dans la pièce voisine.
Et il referma la porte.
Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit:
«Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez mon retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends rien... Je m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»
Pauline prit une plume et traça ces mots:
«Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes _et ce que vous avez fait_... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien vous devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et le bruit sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un prétexte honnête et plausible pour nous séparer.»
Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait employé lui-même.
Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.
Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:
«Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la folie est héréditaire.
«Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, ni le scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre proposition.
«Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je vous le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»
Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche du dîner.
La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de robe et rattaché ses cheveux.
Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main gantée et descendit avec lui.
Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.
La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles. Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.
Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils se parlèrent sans penser.
A peine au dessert, le baron dit tout haut:
--Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter de suite un peu de repos?
Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant au valet:
--Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!
Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.
Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.
Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.
Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.
La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la marque se trahissaient, après des années de _bonheur_ conjugal, par quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à nu...
Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée réellement en un clin d'œil au beau milieu d'une de ces situations tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?
Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans le premier cloître venu.
On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:
--Mais c'est par trop extraordinaire!
Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux enfants, s'esquiverait avant le réveil.
Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut articuler aucune plainte.
Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de réintégrer le domicile conjugal.
La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.
En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas dit qu'il abdiquât.
Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.
Comment faire, alors?
Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain, dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!
La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation d'une façon bizarre, mais muette...
Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les bosquets.
Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.
L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient dans l'azur.
A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire, également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.
Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et une curiosité maladive attira son attention de ce côté.
--Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est embarquée pour l'autre monde.
Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se vêtit d'une matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.
Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.
Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de demander les clés, elle serait restée prisonnière.
Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron et se dirigea à pas lents vers le parc.
La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.
Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui y conduisait en zigzags parmi les hêtres.
Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries dans la futaie.
Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce qui l'attend!
Encore quelques pas et elle allait toucher le but.
Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau, était close par une petite grille.
Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.
Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:
--Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!
Cette composition ne pouvait être que l'œuvre d'un grand artiste, inspiré à coup sûr par une pensée singulière.
Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.
Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.
Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la chapelle.
Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le monument:
--Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!
Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un chien dans le fourré, puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au milieu d'un taillis.
Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil hérissé comme un loup.
--Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.
Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux, comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs cheveux blonds épars.
Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.
A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et Pauline, pour le rassurer, lui dit:
--Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta maîtresse...
Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:
--Non... Vous n'êtes pas Mme la baronne... Mme la baronne, elle est là!
Et du doigt, il désignait le monument.
--Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais je suis la seconde baronne.
--Ah! fit simplement le pâtre.
--Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.
--Jeannolin.
--Qu'est-ce que tu fais?
--Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!
Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.
Mais cet être bizarre intéressait Pauline.
Elle s'approcha et d'un ton caressant:
--Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.
--Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.
Pauline ne se tint pas pour battue.
--Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?
--Non!
--Pourquoi?
--Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...
L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son interlocutrice, il reprit:
--Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant pour tout le monde...
Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:
--Ils disent comme cela dans le pays que je suis _berdin_... mais je ne le suis point!... Mais dâ--non!,.. et je vois clair... Je l'aimais bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, des gâteaux... et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle est là... Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la chasse... Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et même qu'un ami du Sournois m'a tiré dessus...
--Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.
--Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...
Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.
--Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être contente.
--Qu'as-tu fait? demanda Pauline.
--Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,.. dans la chapelle.
--Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la jeune femme.
Mais l'enfant secoua la tête.
--Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...
--Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en saura rien... Aie confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je te promets d'avoir soin de toi.
--Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois, hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...
Et le _berdin_ éclata d'un rire nerveux et strident.
--Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin, sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens faire paître tes vaches par ici?...
--Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de la baronne...
--Je reviendrai... à demain!...
Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait d'apprendre, tandis que le _berdin_ lançait Bas-Rouge de nouveau à la poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.
--Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!
IV
Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.
Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:
--_Je sais tout!_
Tout? Quoi?
Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son compte, de quelle source le tenait-elle?
Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème. Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.
Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et tailla ses favoris à pleins ciseaux.
Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.