Part 5
Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y avait là de quoi l'éblouir et la charmer.
Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de Jeanne de Guermanton s'éclaircissait.
Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt.
Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot.
Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant les arbres, qui semblaient avec leurs ramilles d'argent mat sur le fin azur du ciel, le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit:
--Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver?
--Enchanteur! répondit-elle avec effusion.
--Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir, d'un coup d'œil, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à vous!
--Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi?
M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.
--Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort, répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas réussi.
--Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi dorénavant?
--Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre contrat de mariage,--au grand contentement, je pense, du baron Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais disposé à lui faire la cession de ce terrain.
--S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?
--Pleinement et dès aujourd'hui.
--Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est vrai de prétendre que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne l'est pas moins que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je consentirais même plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous avez des enfants...
--Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de Guermanton.
--Comparée à zéro, c'est tout un pays.
--Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec force, n'est-ce pas, Jeanne?
--Certainement, dit Mme de Guermanton, ce que mon mari fait est bien fait.
--Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable envers vous!
M. et Mme de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur tendait la jeune fille.
--Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre gratitude.
Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son âme franche ne savait rien garder.
Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait la liberté relative de la servitude pédagogique, servitude qui, après tout, n'est pas cimentée par le sacrement.
Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer directement à la jeune fille.
Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux parent.
Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête et le cœur.
--Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié! Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et sucré d'un verre de cidre?
Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage, tombait le 15 avril.
La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans nouvelles.
Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de ce qui se passait à Bois-Peillot.
Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.
--Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas être au courant?
Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir pour le croire.
M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.
Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à l'horizon.
Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.
Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes, alignées et sarclées...
Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai passage abandonné aux chèvres.
On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.
Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les fenêtres.
Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été passées au papier de verre et au tripoli.
Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un frais bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.
--Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.
Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation. Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.
Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par une nuée de maçons et de charpentiers.
On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.
Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain, de Bois-Peillot.
DEUXIÈME PARTIE
I
Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.
Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une rentrée triomphale.
Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.
Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir dans tous ses détails.
Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle prit le plus grand plaisir.
Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première baronne. Sur la cheminée se trouvait une réduction du buste de la défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.
Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu animer les yeux et les lèvres.
--Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non sans une secrète et indéfinissable angoisse.
Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.
L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la surveillance générale du service intérieur.
L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse et hardie auraient pu suffire pour signalement.
Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les rôles impliqués par ce mot significatif.
Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion instinctive, le sentiment que cette femme commune la haïssait sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie rétrospective.
C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée; elle se fit humble et courba l'échine.
La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même prendre la peine de dissimuler son dédain.
Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les nouveaux mariés.
Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.
Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil. Tous deux paraissaient soucieux.
--Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.
--Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.
--Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout, nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!
--Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait doux?
--Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller chercher une fille de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas peur, mon tour reviendra...
--En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...
--Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.
--Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis, à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous retomber sur le nez...
--Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître! C'est sur lui que ça retomberait tout!
--Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...
--Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de s'être compromis pour rien...
Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la première le fil de cette incompréhensible conversation:
--C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle. Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...
--Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma revanche...
--Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.
--Je te le promets!
--Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois! Moi, je me charge de la donzelle...
Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute jeune par feu Mme Maslet et attachée à son service, dès l'âge de quatorze ans.
Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.
La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée, l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à mettre en elle toute sa confiance.
Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du château.
La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la maison.
Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot. C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.
Mme Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue une fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année, avait voulu introduire son amoureux dans la place.
Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine, il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.
Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la châtelaine, le plus riche parti de la contrée.
Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum de Mme Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait fini par le charger de ses intérêts extérieurs.
C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire les métayers et les bûcherons.
Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine, n'avaient produit un tel rendement et Mme Maslet se félicitait de son heureux choix.
Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.
Mme Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux intendants, qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne cherchaient pas à augmenter leur pécule par des malversations.
Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale, tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême discrétion.
Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais aux oreilles de la châtelaine.
Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.
--Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!
Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était proposé.
Un beau matin, Mme Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle l'avait présenté comme son mari.
Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de position, elle était devenue la baronne Pottemain.
Certes, Mme Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait habitué Pastouret et Victorine à bien des excentricités--dont ils ne s'étaient jamais plaint--mais jamais ils ne se fussent attendus de la part de la vieille dame à un pareil dénouement.
Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux auraient à rendre les comptes de leur gestion.
Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés l'insouciance de Mme Maslet.
Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret, qu'il entendait désormais être le seul maître.
Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit bientôt surnommer le Sournois.
Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.
Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa ligne de conduite.
Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son nouveau maître.
C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant d'humeur assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en œuvre toutes ses séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son manège.
La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.
De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.
En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était devenue sa maîtresse.
Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance d'autrefois.
Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme d'égards et de prévenances.
C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait commandé le buste en marbre de la châtelaine.
Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré, où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.
Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se sent supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux une scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.
En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la châtelaine...
Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le hasard lui avait fait rencontrer Mme Maslet, et que celle-ci était millionnaire...
Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse. Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.
Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier soupir et il ne put que constater le décès, _dû sans aucun doute_, ajouta-t-il, _à une congestion pulmonaire_.
La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui Mme Pottemain avait rédigé son contrat et déposé son testament.
La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari la totalité de ses biens.
Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans la propriété et il lui fit construire, en témoignage de ses regrets, un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.
Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel, mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la domination du couple Pastouret.
Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron se réveilla.
Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des meilleures choses!
Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.
Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs renseignements.
Ce fut un coup de massue pour la servante.
Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en œuvre pour détourner le baron de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il avait assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, s'il ne voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de songer à se remarier.
Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus qu'autrefois, elle se sentait armée pour la lutte et elle attendit de pied ferme.
Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à la transformation du manoir.
Victorine, la rage au cœur, sentait chaque jour son maître lui échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.
Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de la servante.
Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être avoir recours à l'intimidation...
Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.
Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer définitivement à Bois-Peillot.
Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le visage de la jeune femme.
Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle eût pu être en droit de se promettre.