Part 4
--Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?
--Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?
--J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que nous organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer le baron, ceci pour masquer la solennité gênante d'une première entrevue.
--Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le mettrons cette semaine à exécution.
--Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon costume de cheval.
M. de Guermanton sortit derrière le vicomte.
Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence.
Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à la châtelaine:
--Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me destinez?
--Pourquoi pas? répliqua tranquillement Mme de Guermanton.
--C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru...
--Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation a-t-il? Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle influence cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit un bavard inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous imposerait-il une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en faire une raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique..., je prétends pour ma part que ces questions de figure, dont vous faites si grand cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour ma part, je reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre le sort de l'empire romain du nez de Cléopâtre... Pour un théologien, c'était outrager la Providence. On gagnerait gros, si l'on connaissait toujours l'humeur et la position des gens avant leur visage et l'on apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six mois à travers une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de la frisure, des gants glacés et des bottes vernies d'une première entrevue...
--Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la vue de quelqu'un trompe rarement...
--Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir accompli éclipse l'amour...
--Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le préférer à tous et par l'aimer!
--Je comprends, riposta ironiquement Mme de Guermanton, que vous préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous trouvez tous les hommes moins bien que mon mari!
--Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par cette allusion, et j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le cœur si libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous promets de l'épouser avec le plus grand empressement.
--A la bonne heure, dit Mme de Guermanton.
--Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à l'œil nu, s'il se peut.
L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet.
L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de l'éloigner définitivement de Guermanton.
Pour en avoir le cœur net, elle conçut le projet d'interroger M. de Guermanton.
L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans l'après-midi.
Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée.
Elle s'approcha et aborda carrément la question.
Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, Mme de Guermanton lui parlait de mariage comme d'une chose possible?
Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était qu'une orpheline pauvre?
Comme Jacques gardait le silence:
--Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu songer? Et y songe-t-il seulement?
M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de répondre:
--Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier.
--C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher un mot sur les sujets qui me touchent le plus.
--Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur un ton d'affectueux reproche.
Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse.
--Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois faire... et pourquoi je dois le faire.
--S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants.
--Soit... il est aisé de les éloigner.
--Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un peu plus tard, en présence de Mme de Guermanton.
--Mais Mme de Guermanton me hait! s'écria Pauline.
--Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous désirez, vous l'aurez, je vous le promets...
Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante.
--En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue. C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites:
--La préférence de cet homme n'est pas justifiée.
Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les qualités que je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance, le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien...
--Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux...
--Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser.
V
La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après.
M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à pied, le fusil sur l'épaule.
Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et de Souvigny.
Vers quatre heures, Mme de Guermanton décida de se porter à la rencontre des chasseurs.
La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton.
Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant tranquillement.
--Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de Guermanton.
Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon.
C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un inconnu.
Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint retentir de la tête au cœur de la jeune fille.
Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel elle n'avait encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain.
Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique. Il avait le type aquilin, l'œil à fleur de tête comme les Slaves, le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit.
Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme un peu par sa tenue et sa bonne façon.
Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et souriante.
M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus franc.
Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à sa prédilection pour Jacques.
A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et les penseurs.
Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille.
Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.
--Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour nous accompagner.
--Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu beaucoup à insister.
--Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez, j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai paroissien.
--Voyons donc, fit le prêtre.
--Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas. Depuis trop longtemps je me suis désintéressé de toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi. Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le courage d'entreprendre?
--Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.
--C'est bien simple, fit le baron.
Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:
--Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme on l'entend. Je ne suis donc point digne de votre intérêt. Et il me faut pourtant le mériter. Comment faire?
--Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le prêtre de son air le plus simple.
--Oui. Pourquoi?
--Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre devoir pascal, fût-ce à la Toussaint.
--La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me semblait très édifiant.
--Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le prêtre avec un recueillement grave.
--Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez coulant?
--Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant, si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit:
«--Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!»
C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline, que de leur parler comme je fais. C'est leur éviter peut-être des épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des naufrages!...
--Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le trouverez point.
--Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la dévotion sincère n'y perdait rien.
--Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve par-dessus le marché.
Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante, assistait à cette lutte:
--Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette le moindre petit mot dans la balance...
--M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie en votre faveur serait superflue.
--Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline. Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant.
--Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse, dit gaiement le prêtre, nous vous prêterons main-forte.
--Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à faire.
--Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la main de Mlle Pauline; troisièmement, Mlle Pauline autorisera le baron à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira pendant ce temps-là; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du mariage.
--Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu, commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron?
--Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer.
A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques dit:
--L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne serions là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention.
--Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous en prie!
--Récitez maintenant votre _Credo_, poursuivit le curé.
--Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous laissant dans le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette délicate mission?
--De grand cœur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur. Mais en serais-je capable? Voilà la question.
--Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement. De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence.
Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop vivement. Mais comment s'en dédire?
--Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte aussi le clocher.
--A la bonne heure, dit vivement le baron.
Il y eut un silence que Mme de Guermanton rompit la première.
--Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme voisine, qu'une collation vous attend.
Le baron et le curé, sur un signe de Mme de Guermanton, s'engagèrent les premiers sur le petit pont rustique.
Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas:
--Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son institutrice avec un air de triomphe.
--Presque charmant, repartit Pauline.
--En conséquence, prononça Jacques avec une nuance de mélancolie, voilà mademoiselle presque baronne!
VI
On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce qu'on est convenu d'appeler en province la _société_ du pays, avaient coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue et que l'on eût crue sans apprêts.
L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix.
Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait, avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui méritaient de la former.
Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop loin de Paris.
Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement.
Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis 1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant au château se livrer après dîner aux délices de la _Bête ombrée_, puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour eux-mêmes.
Cette année-là, Pauline fit tomber adroitement la conversation de chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot.
Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la conciliation.
--Un habile homme! assurait le juge de paix.
Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron, grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme trop aimée était une véritable calamité pour le pays.
--Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme!
Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social.
--A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait de respect la magistrature de son ressort, et il s'était souvent signalé par des dénonciations courageuses contre des braconniers, des malfaiteurs de toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour livrer les coupables au glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait la découverte d'une bande d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc., etc. Aussi n'avait-il qu'à parler pour être écouté dans le monde judiciaire, dont il eût pu être un des ornements, s'il avait eu de l'ambition.
Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade.
--Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette fâcheuse préférence!
Mme de Guermanton l'avait à peine connue, car Mme Pottemain ne voyait personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton à Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la pensée de les fréquenter.
--Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en poste!
--Moi, répondait le Polonais à Mme de Guermanton, j'ai assez connu la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a tuée.
La question devenant ainsi une affaire entre médecins, Jacques changeait volontiers la conversation.
Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté.