Part 3
--C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui, attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands bois de teck de l'île Centrale, dont il suffirait d'abattre et de transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce, le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.
Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, mais qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes furtives, en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'œil qu'elle jeta sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra sérieux, pensif, interrogeant sa femme du regard, mais voulant paraître impassible.
--Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit Mme de Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton avait fléchi.
--Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice. Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des regrets que vous n'imaginez pas.
--Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.
Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une ombre.
Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus sensible de leur cœur.
Les préoccupations domestiques et les confitures de Mme de Guermanton ne l'avaient jamais amusé.
En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse, celle des camps et des voyages, il n'avait pas tardé à s'apercevoir que le pot-au-feu n'était point son fait.
Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur désespérante quand elle est vide.
On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.
C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir, au point de considérer le _riant exil des bois_, comme le temple de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre divinité trônait sur le maître autel.
On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.
--Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, en congédiant Mlle Marzet sans mon avis, de me causer un désappointement que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous prie, ce que vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous figurez-vous que le spectacle de vos occupations, que l'examen des légumes apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement des fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques avec votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous polyglotte comme Mlle Marzet? Êtes-vous musicienne comme Mlle Marzet? Êtes-vous... amusante comme Mlle Marzet?
--Il y a longtemps, murmura Mme de Guermanton, que je trouve Mlle Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y perdront sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline, je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme pour le combler.
--Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts les plus sérieux?
--Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes les femmes: tenir au cœur de mon mari!
--Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or, vous savez sans doute que les distractions n'y manquent ni pour l'esprit ni pour le cœur. Cette Babylone a toutes sortes de petits jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos enfants ce que--franchement--nous ne savons plus guère, cette femme, cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!
--Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous plaira.
--Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi le veulent les convenances.
--Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que me taire et vous obéir.
--Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!
Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité conjugale.
--Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne d'envie que celui de Mlle Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami de Mlle Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre attachement pour elle y trouvera son compte.
--Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent, le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il s'ennuie, nous nous ennuyons...
--Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!
Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans sa colère?
Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force même.
Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé.
Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de s'abstenir et un cœur tendre et chaleureux de passer outre.
Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses beaux yeux que par esprit de famille et par convenance.
Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut faire une fin», comme si le cœur de certaines gens en avait jamais fini!
Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline...
De son côté Mlle Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se jeta sur son lit en sanglotant.
--Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation.
Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous rêvons.
L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le diminuait dans son estime au point d'effacer presque le souvenir de ses bienfaits.
Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine, une cause à ce désastre impossible à prévoir.
Jamais Mme de Guermanton ne lui avait fait une observation pénible, jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate qui consiste à dire:
--Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait préférable...?
Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par:
--Il se pourrait... Vous avez certainement raison...
Le sujet des _Contes orientaux_ était assurément ce dont Pauline se préoccupait le moins.
Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle?
Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre de cinquante centimes, à côté d'un portrait de Mme de Guermanton, suspendu dans un cadre pareil.
C'était l'œuvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les fêtes de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance garantie, pour vingt sous.
Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites. Pauline avait alors dix-huit ans.
Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là, concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres.
La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de jalousie à personne.
Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui donnassent un peu l'air d'une pensionnaire.
Par contre Mme de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis.
Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison, si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était le centre et l'autre la satellite.
Mais il y avait trois ans de cela!
Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer.
Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner l'écriture à Berthe et à Georges!
En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et les soins prévenants.
Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses prunelles ardentes.
L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses étiolées de la première adolescence.
Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie, qui occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours les calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du cœur.
Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce changement, l'amertume trahie par les paroles de Mme de Guermanton; et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver décidément plus belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un éclair lui révéla que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de Mme de Guermanton, ce qu'elle-même avait gagné à tous les yeux.
Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous les motifs de son aversion contre la jeune fille.
Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme le sien?
Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si ce n'était plus un jeune homme.
Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes de papier qu'il laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes, les pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses lectures.
C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la _Bêtise humaine_ de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au héros des préoccupations philosophiques:
«Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le vrai, c'est l'amour.»
Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.
A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune fille, elle en avait fait son talisman.
Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.
Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:
--Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!
Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que Mme de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y trouva plus.
Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...
Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?
Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.
La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta fut pire que l'insomnie.
Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes, le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari avait triomphé.
Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.
Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:
--Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?
--Mais... le temps indispensable, répondit Mme de Guermanton d'un ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez mes conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!
--Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.
--Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres, lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.
--Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une conviction sincère.
--Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques, vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère, et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!
Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle répondit à Mme de Guermanton:
--Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie, c'est le royaume!
--Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.
IV
Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite de M. de Charaintru.
Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur insignifiance même.
--Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris, on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la majestueuse monotonie des bois!
A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la résidence de son ancien ami, le baron Pottemain.
Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité.
A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de l'invitation qu'il avait reçue.
Par là, il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot.
Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à personne?
C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.
Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand, l'événement l'avait servi à souhait.
Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.
Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à reconnaître l'ancien clubman.
Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la satire, Mme de Guermanton l'interrompit:
--Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments, à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un tombeau.
--On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cœur sur son dos, las qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris que la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes noces.
--Racontez-nous cela bien vite! s'écria Mme de Guermanton.
--Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais Mlle Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.
--Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part, je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme assez fou pour songer à moi.
--Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre part, puisque vous paraissez désirer être renseignée sur lui, Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain, sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.
--Encore vos médisances qui vont leur train! fit Mme de Guermanton. Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!
--Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir, les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude. Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a entendu, on sait le menu des choses.
--Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez vous-même.