Part 20
--J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible! Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu. Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même. J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne, puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline, de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements... Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second...
--Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait pour terminer seul ici mes jours...
--Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez malheureuse?
--J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...
--Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses... Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble tellement ma conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!...
--J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.
--Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir, jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris à avoir confiance en ton honneur!
Raymond, ébranlé, secouait la tête.
Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même, l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:
--Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: _un gentilhomme!_
La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.
VI
_Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, artiste sculpteur._
«Mon cher vieux,
«Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!
«Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à peine.
«Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.
«Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les héros plusieurs de nos anciennes connaissances.
«Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain, d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution émanant du parquet de Nevers.
«Et c'est cela justement qui m'embête.
«Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire un premier rôle et il est à croire que la justice va également s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.
«Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas! La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau et tu as dû avoir ses confidences éplorées...
«Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos d'une risible querelle...
«Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là, l'évasion de la seconde baronne, en train, non de mourir, comme elle nous le fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les événements récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je souhaite que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!
«Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!
«Il n'y en aura plus heureusement!
«Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.
«Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?
«Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que nous ne nous contredisions pas...
«Or, si j'arrive après ton départ--car tu ne t'éterniseras pas en Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours--je suis exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme à la tienne.
«Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?
«Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de complications?
«Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte, me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?
«Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais ton avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que moi de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je vais tout uniment te raconter ce que je compte dire.
«Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!
«Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.
«Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant en avoir le cœur net, je la suivis jusqu'à sa maison, j'interrogeai la concierge et j'appris qu'elle était connue dans cet immeuble sous le nom de Mme Darcy.
«Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à propos de faire mystère de cette aventure.
«Je la racontai à toi d'abord--et tu en profitas, sournois que tu étais, pour te ficher de moi!--puis à ce bon Guermanton que je rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses enfants en pension.
«Jacques haussa les épaules.
«Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le mille...
«Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une intrigue entre son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...
«Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me présenta naïvement qui?... Devine un peu!
«Darcy en personne!
«Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.
«Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.
«Les semaines passent.
«Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui m'emmène dîner...
«Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite histoire!
«Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir les pieds dans le plat!
«C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et partait comme une flèche!
«Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.
«J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...
«Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous le coup d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même qui trouvait si bons autrefois ses faisans truffés, quand le châtelain de Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute société du département!
«Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le Darcy en question...
«Tu connais la suite mieux que moi sans doute.
«Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait déjà blessée.
«Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.
«Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme d'affaires de Rouchamp, soit de...
«Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait mettre encore--peut-être--les pieds dans le plat et cela me réussit trop peu depuis quelque temps!
«Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!
«Résumons, si tu veux, nos situations respectives.
«Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon de l'adultère de Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances extra-conjugales, lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as même pas craint de m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais j'ignore encore ton degré de complicité, car tu m'en as toujours fait mystère!...
«Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé Pottemain.
«Ai-je bien fait, Seigneur?
«C'est la vérité. Dois-je la proclamer?
«Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous entendions!
«De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute bouleversée... Je suis très, très embêté...»
Vte H. DE CHARAINTRU.
_De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru._
«Mon cher ami,
«Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger mon séjour dans la capitale du Nivernais.
«J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes émotions.
«Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire.
«Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi non plus.
«Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le plat... maintenant surtout que cela a bien tourné.
«Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux!
«En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite des faits et gestes de son maître...
«Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se dédire!...
«De là, sa résolution désespérée et les conséquences qui en découlèrent...
«Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de ta part.
«Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun rendez-vous amoureux.
«Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je l'ignorais moi-même.
«Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le répéter.
«Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami Guermanton.
«Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite.
«Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de l'ordre au barreau de Nevers.
«Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce sujet.
«Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté...
«Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu, dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame de Rouchamp.
«Les faits, rien que des faits!
«Pas d'hypothèses, ni de déductions!
«Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy...
«Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais et ils auront beaucoup d'enfants!...
«Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.»
ROMAGNY.
FIN
Paris.--PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi (Cl.) 61.11.93.
* * * * *
_Liste des modifications_
Page 64: "saurions" a été remplacé par "serions" (L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne _serions_ là ni les uns ni les autres).
Page 70: "ramelles" a été remplacé par "ramilles" (les arbres, qui semblaient avec leurs _ramilles_ d'argent mat sur le fin azur du ciel).
Page 137: "était" a été ajouté (répéta Jacques d'un ton bref et sévère qui ne lui _était_ pas habituel).
Page 202: "Romagny" a été remplacé par "Pottemain" (Mais, demanda _Pottemain_, cette femme qui vous parlait).
Page 204: "de" a été changé en "du" (je ne fus pas étonné _du_ tout).
Page 206: "à" a été ajouté (Il était navré d'avoir été laissé _à_ l'écart).
Page 226: "réduis" a été remplacé par "réduit" (j'en fus _réduit_ à façonner).
Page 234: "échant" a été remplacé par "échéant" (procurer, le cas _échéant_, des leçons de piano).
Page 261: "qui" a été remplacé par "qu'" (lui fit tout au moins penser _qu'_à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui).
Page 270: "les" a été ajouté (rayon de bon vouloir et de consolation dans les yeux et sur _les_ lèvres).
Page 278: "affecté" a été changé par "affectée" (l'attitude louche qu'avait _affectée_ Romagny à son égard).
Page 281: "chef-œuvre" a été remplacé par "chef-d'œuvre" (Romagny était un _chef-d'œuvre_, car il se mit).
Page 287: "qui" a été changé par "qu'il" (car qui m'assure _qu'il_ les avait sur lui).
Page 290: "conclut-t-il" a été remplacé par "conclut-il" (Mais n'importe, _conclut-il_, je donnerais).
Page 306: "une" a été ajouté (dame seule arrivant dans _une_ gare étrangère).
Page 319: "lorsque'à" a été remplacé par "lorsqu'à" (Le Normand allait redoubler _lorsqu'à_ cet instant).
Page 339: "fiche" a été remplacé par "ficher" (sournois que tu étais, pour te _ficher_ de moi).