Barbe-bleue

Part 2

Chapter 23,603 wordsPublic domain

--Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine détrônée et que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.

--Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être, au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du général au particulier. Que peut-on dire sur elle?

--On n'en parle pas.

--C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous m'accorderez bien qu'elle est jolie?

--Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.

--Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand avec une grosse malice.

--Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une institutrice!

--Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.

--C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête, déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si vous admettez les intendants honnêtes... et vous savez comme moi qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!

--Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai jardin d'Armide.

Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de vieille eau-de-vie et le baron continua:

--Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit du moyen âge...

--Mlle Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une fort belle écriture et être très forte en arithmétique...

Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.

--Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?

--Certes! fit Charaintru.

--Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.

--Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.

--Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!

--Vous n'épouserez pas, je suppose, Mlle Pauline pour qu'elle vous cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.

--Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire, s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de Perrault, le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... Et valets, piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, se mettront à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du badigeon partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, des fleurs dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable dans les allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura prouver que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait vivre!

--Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et je dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, Mlle Pauline, de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme vous... Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois une compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées, je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En rentrant, je pose votre candidature.

Puis, comme le baron esquissait un geste:

--Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien reçu... A vous de faire le reste...

--Merci, je n'attendais pas moins de vous.

Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.

Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son hôte le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un épais massif.

--Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir restera éternellement gravé au fond de mon cœur.

Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'œuvre de Romagny.

--Un chef-d'œuvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois, continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois tout!

--Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental et je ne plains pas la belle Pauline!

Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le baron et sauta en selle.

--Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à bientôt!

Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval, il mit vivement la main à sa poche.

--Tenez, mon brave homme, pour votre peine!

Mais Pastouret le prévint:

--Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant d'un pas. Je n'ai besoin de rien.

--C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai tout cela... Au revoir, Cincinnatus!

Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au galop, puis haussant les épaules:

--Quel imbécile! fit-il à mi-voix.

Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du château.

III

A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.

C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs labourés ne forment que des golfes épars.

Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous le nom de _Coupes de Guermanton_, où, sur les rares débris d'un château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.

Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un massif de grands pins.

Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée de quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.

M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.

La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la nullité ou le génie.

Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an, qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité assez rare aujourd'hui.

M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.

L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure sonnante et de l'ordre.

Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.

Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions: la philanthropie et l'agriculture.

Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.

Mais l'indifférence de Mme de Guermanton pour tout ce qui n'était pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit qui l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui, tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait des idées.

Mme de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était jolie, blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme l'eau de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par leur immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.

Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les questions culinaires.

En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette devise: _Pro domo meâ_.

Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres, le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.

Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.

Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le chapelain d'une douairière.

Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle avait une voix de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un passant de dessus ses œufs.

Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.

Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.

Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.

Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.

Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la double activité conjugale que les compétitions étaient rares.

Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.

C'était Pauline Marzet, l'institutrice.

Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se prodiguer aux enfants.

Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sœur.

Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues soirées d'hiver.

Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.

Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation supérieure.

Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.

M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien officier supérieur.

Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.

C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il était sous-lieutenant.

La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert toutes grandes les portes de sa maison.

Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.

Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle était la véritable mère.

On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle était la vie et la gaieté.

Sa conversation était variée et intarissable.

Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années heureuses.

Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout entière.

Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.

Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon, M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:

--Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener aujourd'hui?

Mme de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour s'écrier:

--Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!

Même certains points de détail lui étaient fort suspects.

Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir à vue d'œil, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les graines sur le sol.

Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:

--C'est vraiment trop extraordinaire!

Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait Mme de Guermanton sans la charmer.

La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des sceptiques:

--A beau mentir qui vient de loin.

De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à son égard d'une sympathie bien vive...

M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences et des résistances de sa femme.

Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y était à l'état latent.

N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.

On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade à cheval.

Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire plaisir.

Un beau jour, Mme de Guermanton se plaignit brusquement de la fatigue que lui causait l'équitation.

Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec Pauline, intrépide cavalière.

Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.

Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang, continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant haies et barrières.

De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et lui, pouvait être taxé d'intimité.

Mais il restait l'échange des pensées et il eût été bizarre que l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux causeries d'une certaine portée.

Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.

Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.

Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.

Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant après dîner dans son fauteuil.

C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.

Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner, s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri une histoire.

Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et rêveur:

--Une histoire?

--Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.

--En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait, en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, attendre et chercher une voix pour nous jeter un adieu!

--Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.

--Tu sais bien, répliqua sa petite sœur, qu'il y a des plantes à qui l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...

--Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme un pistolet, quand on le presse dans la main.

--Il faut, dit la mère assoupie, demander à Mlle Pauline s'il n'y a pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.

--Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les _Mandragores qui chantent_. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles Nodier.

--Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent quand on dort à leur ombre.

--Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à Guermanton.

--Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui parle!

--Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.

--Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant lourdement sa tête contre le gilet de son père. On ne peut pas dormir sans histoire.

--Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.

La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton comme un refuge contre l'obscurité du corridor.

Quand les dames furent seules:

--Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit Mme de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque d'en faire des rêveurs comme leur père.

Pauline tressaillit imperceptiblement:

--Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.

--Passe encore pour les fleurs, dit Mme de Guermanton, mais je suis épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, de ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans vous crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de poisons, à laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et qui, Dieu merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. Tout cela a déteint sur vous d'une façon incurable. Je commence à croire que vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame asiatique, bien que vous en soyez la première victime. Vous marchez à la journée sur des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, c'est tout au plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre inoffensive. Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur morceau de pain ne combinent point en secret de nous assassiner. Notre vie est unie. Nos enfants la continueront, j'espère; et puissent-ils ne point trouver dans sa paix monotone une raison de changer.

Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.

Elle regardait Mme de Guermanton sans rien trouver à lui répondre et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants, il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et contrainte.

--Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle espèce de fleurs il est à présent question?

--D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs des tropiques, répondit Mme de Guermanton, avec un sourire qui voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais à Pauline que Georges et sa sœur prennent insensiblement un tour d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en _zend_ ou en _cingali_.

--Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.

--Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur apprendre; mais Mme de Guermanton faisait tout à l'heure une réflexion qui m'a frappée...

--Et laquelle? demanda le mari.

--Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit Mme de Guermanton.

--Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé par Mlle Marzet.

--Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline Mme de Guermanton, qui ne se souciait apparemment point de se répéter.